mardi 21 juin 2011

ANALYSE - Quand la Chine ralentira... - Martin Wolf


Le Monde - Economie, mardi 21 juin 2011, p. MDE2

Jusqu'en 1990, le Japon était la grande économie la plus dynamique du monde. Quasiment personne n'avait prévu ce qui allait lui arriver au cours des décennies suivantes. Aujourd'hui, le monde est encore plus admiratif devant les accomplissements de la Chine. Est-il concevable que ce colosse puisse un jour s'apercevoir qu'une réussite spectaculaire annonce parfois une chute tout aussi spectaculaire ?

Le produit intérieur brut (PIB) nippon par tête était passé (à parité de pouvoir d'achat) d'un cinquième du niveau américain en 1950 à 90 % de ce même niveau en 1990. Mais cette convergence remarquable a brusquement fait machine arrière : en 2010, le PIB par tête au Japon ne représentait plus que 76 % du niveau américain.

Le PIB chinois par habitant a bondi de 3 % du niveau américain en 1978 à un cinquième du niveau américain aujourd'hui. Cette tendance va-t-elle se poursuivre de manière aussi importante au cours des prochaines décennies, ou bien la Chine va-t-elle, à la surprise générale, amorcer une phase descendante ?

Il est aisé de parier sur l'hypothèse optimiste. Tout d'abord, Pékin peut se targuer d'un taux moyen de croissance économique de 10 % entre 1979 et 2010. Ensuite, la Chine est encore loin du niveau de vie des pays à hauts revenus. Par rapport aux Etats-Unis, son PIB par habitant équivaut à celui qu'enregistrait le Japon en 1950, à la veille d'un quart de siècle de croissance rapide. Si la Chine parvenait à imiter la performance du Japon, son PIB par habitant atteindrait 70 % du niveau américain en 2035, et son économie dépasserait celles des Etats-Unis et de l'Union européenne (UE) réunis.

Mais il existe des contre-arguments. L'un est que la taille de la Chine joue en sa défaveur : elle rend sa montée en puissance beaucoup plus problématique sur le plan des besoins en ressources que tout ce qui a précédé.

Autre handicap : la Chine est un pays à revenus moyens. Les économistes sont nombreux à estimer qu'il existe un " piège des revenus moyens " : il est difficile d'assurer une augmentation rapide de la productivité et de gérer d'énormes rééquilibrages structurels à mesure que l'économie devient plus sophistiquée. Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Hongkong et Singapour ont pratiquement été les seuls Etats à réaliser cet exploit au cours des soixante dernières années.

Certes, la Chine présente de grandes similarités culturelles et économiques avec ces réussites est-asiatiques. Mais elle présente, comme ces économies, un modèle de croissance emmenée par l'investissement, qui est à la fois une force et une faiblesse. Et elle a en outre poussé à l'extrême sa version de ce système. Cela lui posera problème sans doute plus rapidement qu'au Japon, dont la situation était moins déséquilibrée.

Le premier ministre chinois, Wen Jiabao, a lui-même qualifié l'économie chinoise d'" instable, déséquilibrée, non coordonnée et, en définitive, non soutenable ".

Le douzième plan quinquennal a justement prévu que la croissance descende à un niveau annuel de 7 %, et surtout que l'économie connaisse un rééquilibrage de l'investissement vers la consommation et, ce qui en sera en partie le résultat, de la production manufacturière vers les services.

Toute la question est de savoir si cette réorientation pourra s'effectuer sans heurts. Michael Pettis, de la Guanghua School of Management de l'université de Pékin, soutient que c'est impossible. Son argumentation repose sur le fait que dans un modèle de croissance tirée par l'investissement, la limitation des revenus des ménages joue un rôle central en subventionnant cet investissement. Faire sauter cette limitation - une condition nécessaire pour que la consommation augmente - risque d'entraîner un net ralentissement de la production et surtout de l'investissement. La croissance est tout autant portée par une expansion subventionnée du potentiel de production que par l'ajustement bénéfique de l'offre à la demande finale. Ce qui devrait entraîner quelques soubresauts.

L'investissement a en réalité augmenté plus vite que le PIB. De 2000 à 2010, la croissance de l'investissement fixe brut a été en moyenne de 13,3 % tandis que la moyenne de la croissance de la consommation privée s'établissait à 7,8 %. Au cours de la même période, la part de la consommation privée dans le PIB s'est effondrée, passant de 46 % à 34 %, tandis que la part de l'investissement fixe grimpait de 34 % à 46 %.

M. Pettis soutient que la baisse des salaires, l'énorme expansion du crédit à faible taux et un taux de change sous-évalué ont constitué autant de méthodes pour transférer les revenus des ménages vers l'industrie, et donc de la consommation vers l'investissement. Dwight Perkins, de Harvard, a montré que le montant de capital nécessaire pour augmenter d'un point le PIB chinois est passé de 3,7 pour un dans les années 1990 à 4,25 pour un dans les années 2000. Ce qui tendrait à indiquer que les retours ont diminué à la marge.

Si l'on veut, comme le souhaite le gouvernement, que ce schéma de croissance s'inverse, la croissance de l'investissement doit être nettement inférieure à celle du PIB. C'est ce qui s'est passé au Japon dans les années 1990, avec des conséquences désastreuses. La thèse avancée par M. Pettis est qu'une stratégie d'investissement forcée devrait normalement entraîner en Chine un choc similaire.

La question est de savoir quand. Le choc pourrait survenir plus tôt qu'au Japon dans le processus de croissance en raison du niveau très élevé de l'investissement. Une bonne partie de l'investissement actuellement effectué, soutient-il, ne serait pas rentable sans le soutien artificiel qui lui est apporté. L'un des indicateurs, souligne-t-il, est la croissance rapide du crédit. George Magnus, de UBS, fait également remarquer que la proportion de crédit dans la croissance chinoise a fortement augmenté. Cela aussi évoque le Japon de la fin des années 1980, lorsque la tentative de soutenir la croissance de la demande intérieure emmenée par l'investissement a conduit à une expansion ruineuse du crédit.

Quand la croissance ralentit, la demande d'investissement se contracte nécessairement. Avec un taux de croissance de 7 %, la part nécessaire d'investissement pourrait chuter dans une proportion pouvant atteindre 15 % du PIB. Et la tentative de réorienter les revenus vers les ménages pourrait entraîner une baisse encore plus grande. Au lieu d'être un moteur de la croissance, l'investissement pourrait devenir une cause de stagnation.

Le point de vue optimiste est que le potentiel de croissance de la Chine est si important qu'elle pourra gérer sans dommage la transition espérée. Le point de vue pessimiste est qu'il est difficile pour un pays investissant la moitié de son PIB de décélérer sans heurts. La transition vers une croissance économique moindre et une consommation plus soutenue ne se fera pas sans soubresauts. Le gouvernement chinois est expérimenté. Mais il ne sait pas marcher sur l'eau. Or, la mer qu'il va lui falloir franchir au cours des prochaines décennies sera agitée.

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le " Financial Times ".© " FT "
(Traduit de l'anglais par Gilles Berton)

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.