mercredi 8 juin 2011

FN La préférence nationale couleur Marine - Agnès Laurent

L'Express, no. 3127 - france PRESIDENTIELLE 2012, mercredi 8 juin 2011, p. 44,46

La patronne du Front national garde les idées de son père en matière sociale. Pour les rendre plus présentables aux électeurs de droite, elle change juste de vocabulaire et d'argumentaire.

Ne rien renier de l'héritage paternel - comme l'atteste son offensive contre la binationalité - mais gagner en respectabilité sur le plan économique et social. Depuis son accession à la tête du Front national, en janvier, Marine Le Pen n'a d'autre obsession que celle-là. Elle sait qu'elle a beaucoup à y gagner dans la perspective de la présidentielle de 2012, tant les attentes des Français sont fortes en matière d'emploi et de pouvoir d'achat. Elle sait aussi que le concept de "préférence nationale", qui constitue toujours le coeur de son programme social, peut lui faire perdre des voix. Trop extrême droite. Trop xénophobe.

Dans sa quête, Marine Le Pen a compris le poids du vocabulaire. "Peut-être qu'au lieu de parler de "préférence nationale", nous devrions parler de "priorité citoyenne", pour éviter que certains ne pensent que nous réservons la protection sociale aux seuls Français de souche. Il n'y a aucune considération raciale ni religieuse derrière la préférence nationale", affirme-t-elle à L'Express. Une manière de dire que c'est le passeport qui compte, et pas la couleur de la peau.

Une manière aussi de troubler davantage les électeurs de la droite classique et ses représentants. "Beaucoup, par exaspération ou par lassitude, passent outre les réticences que leur inspirait ce parti il y a quelques mois", reconnaît Nathalie Kosciusko-Morizet, ministre de l'Ecologie, dans l'ouvrage qu'elle publie le 9 juin, Le Front antinational (Editions du Moment). Et de mettre en garde sa famille politique : "La peur, le ressentiment peuvent faire un parti. Pas un avenir."

Tout le monde en est-il convaincu ? Le député des Alpes-Maritimes, Lionnel Luca, vient de déposer une proposition de loi sur le minimum vieillesse (voir l'encadré), marchant implicitement sur les plates-bandes du FN. Et les multiples déclarations de guerre aux fraudes sociales - si elles sont légitimes - cachent à peine un autre objectif : répondre à l'exaspération d'une partie de l'électorat de droite, qui trouve que les immigrés se reposent un peu trop souvent sur la généreuse République française.

Sur le fond, les propositions de la présidente du FN sont beaucoup plus radicales. Et pour cause, elle reprend celles de son père et veut supprimer les prestations sociales, limiter l'accès au logement social et à l'emploi pour les étrangers. La nouveauté, c'est qu'elle justifie ces mesures drastiques par la nécessité économique plus que par des considérations idéologiques. Marie-Christine Arnautu, la vice-présidente du parti chargée des questions sociales, déploie le nouvel argumentaire : "Les aides seront d'abord attribuées à nos compatriotes. Une fois leur bien-être assuré, on verra s'il reste de l'argent pour donner aux autres."

Or le FN veut tout à la fois faire disparaître les déficits et la dette, revaloriser les petites retraites et les bas salaires, verser un revenu parental aux femmes ayant décidé d'arrêter de travailler pour élever leurs enfants... Pour l'heure - Marine Le Pen souligne que son programme économique et social ne sera finalisé qu'à la rentrée -, le financement reste imprécis. Au fil des interventions et des discours, les mêmes sommes, qu'il s'agisse des 10 à 12 milliards d'euros récupérés en éradiquant la fraude sociale ou des 40 à 60 milliards gagnés en mettant fin à l'immigration, servent à financer des mesures très différentes. D'ailleurs, rien ou presque n'est dit sur la manière dont ces sommes pourraient être récupérées : faut-il interdire, du jour au lendemain, l'arrivée à de nouveaux étrangers, faire partir ceux qui sont déjà installés en France ? Marine Le Pen assure juste que l'effet sur les finances publiques sera rapide.

Elle affirme vouloir gagner en crédibilité

Et surtout les milliards du Front national sont sujets à caution. Dans une récente étude, une équipe de l'université de Lille 2 démonte ses calculs point par point. Les immigrés coûteraient de 40 à 60 milliards d'euros chaque année à l'économie française ? Au contraire, en 2005, leur contribution était positive de près de 4 milliards d'euros, une fois toutes les dépenses (prestations sociales, éducation...) déduites des cotisations et impôts payés. A moyen terme, les étrangers plombent le déficit des comptes sociaux ? Faux. Avec une immigration zéro à partir de 2010, le déficit des dépenses sociales sera de 4,3 % en 2050. Mais de 3 % en gardant le rythme actuel des entrées, soit 100 000 par an.

Faute d'assainir les finances publiques, l'arrêt de l'immigration permettrait-il au moins d'améliorer le revenu des citoyens français, comme l'affirme Marine Le Pen ? "1 % d'immigration en plus, c'est 1 % de salaire en moins", martèle la présidente du Front national, qui renvoie volontiers à la page 38 d'un rapport du Conseil d'analyse économique, rédigé par Gilles Saint-Paul, en 2009. Mais si l'auteur se réfère bien à une étude américaine mettant en évidence ce lien de cause à effet, c'est pour mieux le nuancer ensuite. "En France, les rigidités institutionnelles telles que le Smic tendent à rendre une telle baisse de salaire impossible", souligne Gilles Saint-Paul, aujourd'hui chercheur à la Toulouse School of Economics.

Marine Le Pen affirme vouloir gagner en crédibilité. En pratique, elle vise surtout la respectabilité, obtenir l'écoute - et plus tard le vote - d'électeurs pour lesquels son père faisait figure de repoussoir. Elle ne renonce pas à ses idées, elle les habille différemment.


Quand la droite copie le front

A peine quelques mots dans une proposition de loi, mais qui troublent singulièrement la ligne de démarcation entre la majorité et le Front national. Le député UMP des Alpes-Maritimes, Lionnel Luca, vient de déposer un texte réservant le "minimum vieillesse" aux seules personnes "de nationalité française ou ayant travaillé en France". Une idée très proche de celle de Marine Le Pen qui, lors d'une conférence de presse sur le pouvoir d'achat le 13 mai, préconisait que le minimum vieillesse (de son vrai nom : allocation de solidarité aux personnes âgées) soit réservé aux Français.

En fait, le FN et la Droite populaire exploitent un passage du livret "Vivre en France", en ligne sur le site du ministère de l'Immigration. Il rappelle qu'un étranger qui n'a jamais travaillé en France, mais qui y réside, peut percevoir cette allocation de 8 900 euros par an, à partir de 65 ans. "Les Français qui ont travaillé toute leur vie et n'ont qu'une retraite médiocre ne comprennent pas. Ils se disent qu'il vaut mieux être étranger", insiste Lionnel Luca.

En pratique, l'allocation ne bénéficie qu'à quelque 22 800 étrangers originaires d'un pays non européen, et il faut avoir résidé en France pendant au moins cinq ans avant de la toucher. Mais la Droite populaire ne pouvait pas abandonner ce terrain au Front national. Même si Lionnel Luca se défend de toute proximité avec Marine Le Pen...


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