mercredi 8 juin 2011

Les Etats-Unis et la Chine jouent l'accalmie dans leur face-à-face en Asie


Le Monde - International, mercredi 8 juin 2011, p. 6

Ceux qui sondent la relation Etats-Unis - Chine comme le " grand duel " à venir du XXIe siècle ont pu en avoir un avant-goût tout en nuances, dimanche 5 et lundi 6 juin, lors d'une conférence internationale tenue à Singapour sur les questions de sécurité en Asie. Le face-à-face sino-américain a pris la forme d'une rencontre entre deux personnalités manifestement soucieuses de montrer qu'elles recherchaient un modus vivendi.

D'un côté, le secrétaire américain à la défense, Robert Gates, venu annoncer, à quelques mois de son départ à la retraite, devant une vingtaine de ses homologues de pays de l'Asie-Pacifique, que les Etats-Unis allaient accroître leur engagement militaire dans la région pour rassurer leurs alliés et défendre la " liberté de navigation " sur les mers, qui a valeur d'" intérêt national " américain.

De l'autre, le tonitruant ministre chinois de la défense, le général Liang Guanglie, en grand uniforme, qui tentait de rassurer la salle sur la vision " harmonieuse " et les intentions " pacifiques " de son pays, devenu la deuxième puissance économique mondiale. Pour la première fois, la Chine avait dépêché un représentant de premier rang à ce forum annuel, sorte de " Davos asiatique " consacré aux questions politico-militaires, organisé par l'International Institute for Strategic Studies (IISS). La Chine, qui ne cesse d'accroître ses arsenaux et revendique des " intérêts vitaux " sur les routes maritimes, est consciente des préoccupations qu'elle suscite.

Certains, comme le Vietnam ou la Malaisie, réagissent en cherchant à se rapprocher des Etats-Unis, et se livrent à une forme de course aux armements. Mais tous redoutent que les tensions régionales conduisent un jour à une confrontation sino-américaine qui les obligerait à choisir leur camp. Les pays d'Asie du Sud-Est sont pris dans ce paradoxe : ils soupçonnent la Chine d'appétits d'hégémonie régionale, mais se savent de plus en plus liés à elle au plan économique.

M. Gates et le général Liang allaient-ils échanger des récriminations, ou bien démontrer une volonté d'arrangements entre Grands ? Ce fut plutôt la seconde option, non sans théâtralité. Le contexte régional venait de connaître un regain d'antagonismes, en mer de Chine méridionale. Des navires chinois étaient accusés d'agissements agressifs en matière de forage pétrolier, en empiétant sur des zones maritimes revendiquées par les Philippines et le Vietnam.

Appels à la " transparence "

M. Gates ne s'est pas attardé sur ces épisodes, renvoyant à la nécessité de définir, à terme, des " règles de conduite " et une architecture de sécurité dans la région, sans quoi " il y aura des clashs ". " Les capacités grandissantes de la Chine, a-t-il relativisé, ne sont pas une préoccupation imminente. " Le général Liang a joué l'entente : " Ce n'est pas parce que son économie grandit que la Chine est une menace. Sa doctrine de défense est purement défensive. La Chine ne cherchera jamais l'expansion militaire. "

Et de rapporter un propos que l'ex-secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger lui avait tenu en visitant une brigade d'infanterie chinoise : " Vous avez vingt ans de retard sur nous " en matière d'équipements. Le général a aussi assuré que la Chine faisait tout son possible pour empêcher la Corée du Nord de provoquer " des tensions artificielles ". Ce discours rassurant n'a pas totalement convaincu l'auditoire, où l'on préférait se focaliser sur les actes de Pékin plutôt que sur ses intentions proclamées. Plusieurs représentants de pays d'Asie du Sud Est, ainsi que la Corée du Sud, l'Inde et l'Australie, ont ainsi appelé, comme M. Gates, à une " transparence " des programmes militaires - une formule pointant du doigt la grande opacité des efforts de défense chinois.

L'administration Obama s'efforce de calmer le jeu avec Pékin, après une année 2010 plutôt tendue, où les Etats-Unis avaient notamment annoncé leur intention de se mêler des contentieux maritimes impliquant la Chine, jugeant qu'il y allait de la sécurité des échanges commerciaux et de l'équilibre des forces dans la région. La visite du président chinois, Hu Jintao, à Washington, en janvier, et la reprise des contacts militaires sino-américains, ont amélioré l'ambiance.

Dans l'écriture de cette nouvelle grammaire stratégique, l'Europe paraissait bien effacée, même si Liam Fox, le ministre britannique de la défense, avait fait le déplacement à Singapour. La France était le seul membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU à ne pas dépêcher de ministre à ce colloque où se discutaient les grands enjeux sécuritaires de demain.

Natalie Nougayrède

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.