jeudi 2 juin 2011

Pékin confronté au défi du « terrorisme domestique » - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20786 - Le Figaro, mercredi 1 juin 2011, p. 7

La multiplication d'actes violents commis par des Chinois désespérés inquiète le régime.

Des attentats à la bombe qui ne relèvent pas d'une quelconque menace extérieure, mais d'une sorte de « terrorisme domestique ». Une fois de plus, la Chine se trouve confrontée à une vague d'actes violents, perpétrés par de simples citoyens désespérés. Ce défi social, ajouté aux troubles en Mongolie-Intérieure et aux craintes d'une contagion de l'esprit du « printemps arabe », a fait réagir les dirigeants chinois. Après une réunion du Comité permanent du Politburo - le coeur du pouvoir chinois -, le président Hu Jintao a exhorté lundi à renforcer le contrôle sur la société. Évoquant des « contradictions sociales exacerbées », il a demandé que des « efforts soient entrepris de façon urgente et sur le long terme », pour résoudre les problèmes liés au « système administratif, aux lois et aux méthodes » de gouvernance du pays.

Toute la Chine, par le vecteur d'Internet, a subi l'onde de choc des deux derniers « attentats » les plus spectaculaires. Il y a deux semaines, un employé de banque licencié lançait « pour se venger » un engin incendiaire dans une succursale du Gansu, dans le Centre, faisant plus de 40 blessés. Et la semaine dernière, un chômeur du Jiangxi, dans l'est du pays, a réussi à commettre un triple attentat qui a tué quatre personnes, dont son auteur. Son histoire est aussi folle que révélatrice. À 52 ans, Qian Mingqi avait vu ses deux maisons successives détruites pour la construction d'une même autoroute, en 1995 puis en 2001. « Depuis dix ans, je subis une grave injustice. Je n'arrive pas à obtenir que justice soit rendue. Alors je vais me rendre justice moi-même », a-t-il écrit sur son site de microblogging. Ses bombes artisanales et voitures piégées ont visé des bâtiments administratifs, dont la mairie et le tribunal.

Fonctionnaires corrompus

Sur Weibo - le Twitter chinois -, il a accusé le responsable local du Parti d'avoir détourné une partie de ses indemnités. La colère des expropriés, spoliés par des fonctionnaires corrompus par les promoteurs, est une des principales causes de troubles en Chine. Dans cette même ville de Fuzhou, en septembre, trois personnes se sont immolées par le feu pour de telles raisons. « Ce genre d'affaires se multiplie, alors que le système judiciaire s'est modernisé, constate Stéphanie Balme, chercheur de Sciences Po basée à Pékin. Du coup, les attentes de la population sont plus grandes qu'avant, alors que beaucoup reste à faire. Une fois tous les recours épuisés, les gens sont désespérés. »

Les autorités s'inquiètent des réactions de la société chinoise, des millions d'internautes prenant souvent fait et cause pour ceux qui s'attaquent à l'arbitraire et à l'injustice. Avant d'être fermé le jour même, le site de microblogging de Qian Mingqi était déjà suivi par plus de 30 000 personnes.

Les propos du président Hu Jintao traduisent une réelle conscience du problème. Et les dirigeants communistes savent bien que si la grande masse des Chinois ne rêve pas d'élections libres, pour l'heure, ils ont soif d'une justice plus indépendante et à leur écoute. C'est là sans doute que se situe le plus grand défi pour la sacro-sainte « stabilité sociale ».

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