lundi 13 juin 2011

RÉCIT - A trop abuser, l'Etat chinois fait exploser la colère - Philippe Grangereau

Libération - Monde, lundi 13 juin 2011, p. 6

Des actes criminels isolés, perpétrés par des victimes de saisies immobilières, visent depuis fin mai des structures gouvernementales.

Attentats à la voiture piégée, attaques à l'explosif, assauts de foules en colère contre des bâtiments municipaux : les actes antigouvernementaux se multiplient en Chine depuis deux semaines. L'attentat le plus retentissant s'est déroulé le 26 mai à Fuzhou, une petite ville de la province du Jiangxi. Les photos publiées par les internautes sur le Web chinois - qui ont été depuis censurées - montrent un énorme panache de fumée noire au-dessus de la ville, sous les regards d'une foule stupéfaite. Deux voitures piégées et une bombe de forte puissance ont explosé en pleine journée, à une dizaine de minutes d'intervalle, dévastant les façades de trois bâtiments officiels, dont le tribunal. Au moins six personnes ont été blessées et trois autres tuées, dont l'auteur présumé de l'attentat, Qian Mingqi, un homme d'affaires ruiné après avoir été expulsé à deux reprises de sa propriété par le gouvernement local, qui lui offrait une indemnisation ridicule. Considéré par certains comme un héros, Qian avait tenté des années durant d'obtenir justice, dépensant tout ce qui lui restait pour pétitionner contre le gouvernement central à Pékin. Sur son blog, on le voit en photo sur la place Tiananmen, le menton fièrement relevé : «Je suis en bonne santé, mentalement stable, et je n'ai jusqu'ici pas commis de crime. Ma maison, nouvellement bâtie, a été démolie illégalement et sous la contrainte, entraînant pour moi de lourdes pertes. Dix vaines années en quête de justice m'ont contraint à suivre cette voie.»

Grenades. Les autorités, qui ont mis en place une censure stricte à propos de cet événement, ont néanmoins fait arrêter plusieurs officiels mis en cause par Qian. Vendredi à Tianjin, non loin de la capitale, les autorités ont confirmé que plusieurs enceintes gouvernementales avaient également été attaquées à l'explosif, semble-t-il des grenades, blessant au moins deux personnes. «Après la première explosion, j'ai vu un homme vêtu de blanc, âgé d'environ 50 ans, qui jetait un autre explosif de la taille d'une bouteille à l'entrée d'un autre bâtiment officiel. Il en possédait une vingtaine», a raconté un témoin à la presse de Hongkong. L'homme a été maîtrisé par la police, qui n'a pas livré de détails.

La veille, à Pékin, une journaliste de la télévision officielle CCTV a été sauvagement agressée, en plein jour, devant l'immeuble futuriste qui regroupe toutes les chaînes chinoises. Un homme s'est approché d'elle alors qu'elle sortait de l'immeuble et a dégainé un couteau pour lui amputer une partie du nez. Une photo de la jeune femme en sang a fait le tour du Net. «Elle est peut-être défigurée pour toujours. Mes collègues se demandent comment elles vont faire pour rentrer chez elles le soir», réagit le présentateur vedette Lu Jian sur son blog.

Selon une rumeur, l'agresseur ferait partie de ces centaines de milliers de Chinois qui interpellent le gouvernement via des pétitions pour tenter d'obtenir justice - la plupart du temps en vain. Les tribunaux locaux, qui sont aux ordres du Parti, refusent presque systématiquement de juger les dossiers opposant un particulier à une entité gouvernementale. Il s'agit, le plus souvent, d'affaires de spoliations de terrains, car chaque jour, des dizaines de milliers de Chinois sont dépossédés à vil prix de leurs terres ou de leur propriété par des officiels qui les revendent à des promoteurs, souvent en échange de pots-de-vin. Cette «réforme agraire» à l'envers conduit de nombreuses victimes au bord du désespoir. Ces dernières années, des dizaines de propriétaires se sont immolés par le feu au moment de l'arrivée des bulldozers.

Cadavre. «Les gens ordinaires n'ont aucun droit», s'insurge Zhang Shulan, dont le visage est défiguré. Cette femme de 64 ans s'est aspergée d'essence puis s'est enflammée voilà quelques mois, devant sa maison de Tongzhou, dans la banlieue de Pékin, pour empêcher les «malfrats» embauchés par le gouvernement local de la détruire.

«S'il y a beaucoup de conflits sociaux, c'est parce que les autorités ne laissent pas d'espace de discussion. Tout est décidé en secret, sans leur participation», commente Xu Chunliu, un journaliste qui brigue un poste de député à Pékin. «Qian Mingqi, le poseur de bombes de Fuzhou, a tout essayé pour se faire entendre. S'il avait pu trouver un représentant élu qui l'écoute, il aurait peut-être pu résoudre son problème pacifiquement. Ce dont la Chine a besoin, c'est d'une vraie démocratie représentative.»

Quant aux officiels qui sont à l'écoute de la population, ils connaissent parfois un destin tragique. C'est le cas de Ran Jianxin, 49 ans, directeur d'un sous-district de la ville de Lichuan (province du Hubei). Après avoir intercédé de nombreuses fois auprès des autorités pour que les maisons de ses administrés ne soient pas détruites sans une juste compensation, il a été arrêté le 26 mai, accusé de corruption. Il est mort en détention le 4 juin, sous la torture à en juger par les photos de son cadavre publiées sur le Net.

En apprenant le décès pour le moins suspect de leur défenseur, les habitants se sont révoltés : depuis mercredi, ils encerclent la mairie de la ville, qui a mobilisé un millier de policiers et militaires armés pour se protéger de la colère populaire. D'après les chiffres officiels, le nombre d'émeutes est passé de 9 000 par an dans les années 90, à 127 000 l'an dernier. Soit 347 par jour.

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