jeudi 2 juin 2011

REPORTAGE - Palo Alto, où bat le coeur de la planète high-tech

Le Point, no. 2020 - Economie, jeudi 2 juin 2011, p. 82,83,84,85

Zuckerberg, Jobs, Page et Brin : ils sont tous là. Reportage dans la Mecque de l'Internet.

Le cocktail arrive sur un plateau imitation argent. Ce sera donc un Yum Yum Berry (mangue, citron, ananas et jus de yumberry, fruit rouge d'Extrême-Orient). On avait été tenté par un Passenger (grenade, menthe, citron, eau pétillante, vodka). Mais les arguments de Lulu Almaguer, responsable du bar de l'hôtel Rosewood, situé à Menlo Park, près du campus Stanford, à un quart d'heure du centre de Palo Alto, ont fait mouche.« La dernière fois, Demi Moore en a commandé six ! » Il y a un mois, Mark Zuckerberg est venu au Rosewood prendre un verre avec des investisseurs de Facebook. Et, un peu plus tôt, Steve Jobs a tenu une réunion à huis clos dans la suite Lemon, avec vue sur les montagnes de Santa Cruz. Peu importe que nous soyons au coeur d'un Etat, la Californie, au bord de la faillite ou que les Etats-Unis soient empêtrés dans le chômage, la Silicon Valley, elle, n'a rien perdu de sa vitalité.

Sur la terrasse du Rosewood on donne des soirées de charité, comme celle arrosée de chardonnay, en l'honneur du Lucile Packard Hospital. En plus de faire une bonne action (ticket d'entrée à 25 000 dollars), les financiers, en nombre, se mettent en quête d'un prochain coup ! A la mi-mai, ils ont réussi l'introduction en Bourse du réseau social « professionnel » LinkedIn (+ 105 % le premier jour) et ils préparent activement celle du site de jeux Zynga... La veille, l'hôtel était déjà à la fête : la Cougars Night chaque jeudi soir est un hit.

On croyait cette anomalie de l'Histoire qu'est la Silicon Valley condamnée à disparaître. Enterrée par la Chine, qui comptera dans un an deux fois plus (!) d'internautes qu'il y a d'Américains, ou par l'Inde, vers laquelle on délocalise des services payés moins cher. Mais le comté de Santa Clara, ancienne colonie espagnole autrefois peuplée d'Indiens Ohlone, et sa capitale, Palo Alto (60 000 habitants et 115 000 dollars de revenu annuel moyen par foyer), continuent d'attirer les milliards des fonds d'investissement. Barack Obama, qui voulait se ressourcer alors qu'il était au plus bas dans les sondages il y a sept mois, n'est-il pas venu dîner chez Marissa Mayer, la numéro trois de Google, au coeur de Palo Alto ? Et il y a un mois, c'est du siège de Facebook, dans le nord de la ville, qu'il a lancé sa campagne pour un second mandat.

Vétérans du high-tech. La petite ville s'ordonne autour d'une succession de maisons de style néo-colonial cachées derrière des séquoias (Palo Alto signifie « grand arbre » en espagnol). Des écureuils grimpent sur les toits des 4 x 4. Et si l'on se balade du côté du Farmers Market, un marché bio qui se tient tous les samedis de mai à septembre (en ce moment, c'est la saison des nectarines), ou près du Stanford Theatre, cinéma qui, ces jours-ci, rend hommage à Gene Kelly, on peut croiser des légendes du high-tech : Marc Andreessen, le cofondateur de Netscape, comme Gordon Moore, à qui l'on doit la fameuse loi selon laquelle une même surface de carte électronique reçoit deux fois plus de processeurs tous les dix-huit mois. Des vétérans. Mais il y a aussi des nouveaux venus. A peine arrivé à la tête d'HP, c'est Palo Alto que choisit Léo Apotheker. Il habite à dix minutes en voiture de la résidence de Larry Ellison (Oracle), qui l'avait brocardé devant le monde entier le jour où il a été nommé. Quant à Randi Zuckerberg, la soeur du jeune milliardaire, qui s'occupe des relations extérieures de Facebook, elle donne rendez-vous à l'University Coffee, adresse du centre-ville réputée pour ses muffins... Le gotha de l'Internet vit dans un mouchoir de poche.

Et dire que - le fait est peu connu - sans l'argent de la recherche militaire Palo Alto ne serait peut-être pas ce qu'elle est. En 1941, les Américains, obsédés par les systèmes de radars allemands, mettent en place le Radio Research Laboratory, une équipe de 850 universitaires et haut gradés qui travaille dans le plus grand secret. A l'origine, ce commando est basé à Harvard, sur la côte Est. Il sera confié à Frederick Terman, un professeur d'électronique de Stanford qui, une fois démobilisé, retourne en Californie. Et convainc des chercheurs de haut vol de le rejoindre au sein de l'Electronic Research Lab. Ce sont ces crânes d'oeuf qui vont donner naissance au bouillon de culture de la Silicon Valley. Terman va même pousser deux de ses anciens étudiants qui bidouillaient des transistors au 367 Addison Avenue, au coeur de Palo Alto, à créer leur start-up. Ils s'appelaient Bill Hewlett et David Packard...

Un pèlerinage au Buck's of Woodside illustre l'incroyable essaimage. Le restaurant a été ouvert par Jamis McNiven, fils de militaire passé par Berkeley. C'est ici, avec des dessins griffonnés à même les grosses tables en bois brut, que sont nés les Netscape, Hotmail, PayPal ou même le constructeur de bolides électriques Tesla. Dans cette caverne d'Ali Baba, on déguste des crêpes (spécialité maison) face à la maquette du sous-marin utilisée pour le tournage du film « Das Boot ». Si on lève les yeux, on aperçoit le siège qui a servi pour l'envoi d'un singe dans l'espace à la fin des années 50. Cela n'effraie pas Joan Baez, qui vient ici en voisine, tout comme Larry Ellison ou encore Sergey Brin, qui a éclaté de rire lorsqu'il a découvert une (fausse) plaque d'immatriculation siglée Google accrochée au mur.

Les entrepreneurs les mieux établis ont leur rond de serviette à Il Forniao. C'est ici, au centre de Palo Alto, sur Cowper Street, en contrebas du très chic Garden Court Hotel, que vous serez adoubés, ou non, par l'aristocratie du Web. Le maître des lieux, Steve Boyden, qui cache mal son embonpoint sous un grand tablier blanc, vous toise à l'entrée. Le plus important n'est pas ce que vous mangez, mais où vous êtes placé.

Gourou. Scott McNeally, le cofondateur de Sun Microsystems, choisit souvent une table au centre, tout comme John Doerr. Cet ex-Intel, devenu gourou du fonds Kleiner Perkins Caufield - Byers, a joué un rôle clé dans le financement des débuts d'Amazon et de Google. Sa fortune est estimée par Forbesà 2,2 milliards de dollars. Lorsqu'il a déjeuné avec une de ses filles il y a six mois, Steve Jobs s'est installé à la table la plus discrète, au fond du restaurant. Récemment, l'ancienne secrétaire d'Etat Condoleezza Rice a été aperçue, tout comme Neil Young, qui, se souvient Boyden,« a sorti sa guitare pour improviser un concert dans la rue ».

Bill Burruss, tenancier depuis près de vingt-cinq ans de la librairie Know Knew Books, regrette l'époque où des fans de Jack Kerouac faisaient étape devant ses rayons avant de se diriger vers Santa Cruz, ex-paradis des hippies devenu celui des surfeurs. The Village Pub a beau avoir des airs de saloon, n'y entre pas qui veut. Le jour de la visite du Point, Michelle Pfeiffer, qui terrorisait le serveur (« Surtout n'allez pas l'embêter, elle est venue dans la Silicon Valley pour être tranquille »), se battait avec un haddock. En face, au Gelato Classico, Evvia Estiatorio régale son (beau) monde de souvlakis accompagnés d'artichauts. Plus chic est le Golf Challenge qui se tient chaque année à Stanford. L'an dernier, on a pu voir sur les greens Carol Bartz, numéro un de Yahoo !

Mais le comble du snobisme, c'est d'aller dans des endroits qui ne paient pas de mine. En mars 2010, alors qu'Apple et Google étaient en plein divorce, on a vu Steve Jobs et Eric Schmidt prendre un verre au Cafe Calafia, petite échoppe proche du Stanford Stadium.« Steve Jobs est mon ami et le restera », avait plus tard expliqué Schmidt, de passage à Paris. Larry Page (Google) n'a rien contre une soirée à The Old Pro, un bar de sport où il faut jouer des coudes pour commander une Gordon Biersch, la bière de Palo Alto. Sur les écrans géants, les clients hurlent à chaque exploit des 49ers, l'équipe locale de football américain - elle doit son nom aux conquérants de la Californie, arrivés en 1849, à l'époque de la Ruée vers l'or.

Ainsi vit Palo Alto. Mais, avec ses maisons dont le prix peut dépasser 20 millions de dollars, ses embouteillages dès 6 heures du matin sur l'autoroute 101 entre San Francisco et San Jose, cela peut-il durer ?« Ne pas être ici, ça fait un peu amateur », explique Andrew Mason, le patron de Groupon. Ce site d'achats groupés qui est en train d'exploser a son siège à Chicago. Mais s'est cru obligé d'ouvrir une antenne près d'Antonio's Nut House, bar à billard de Palo Alto où l'occupation principale est de dépecer des cacahouètes. « Mark » (Zuckerberg), comme Andrew l'appelle, y passe de temps en temps une tête. Palo Alto, ce village...

Guillaume Grallet

La rue des financiers

Située à l'ouest de Stanford, Sand Hill Road abrite une succession de firmes de capital-risque. Parmi elles, Sequoia Capital (Apple, Cisco, Flextronics, YouTube...), Greylock Partners (Digg, LinkedIn...), Draper Fisher Juvertson (Hotmail, Skype, Baidu..), Kleiner Perkins Caufield (Google, Amazon..) ou encore Andreessen Horowitz (Zynga, Digg, Foursquare, Twitter...).

Chiffres
180 milliards de dollars, c'est la valorisation estimée et cumulée de HP et Facebook, qui ont toutes deux leur siège à Palo Alto.

18 c'est le nombre de Prix Nobel qui interviennent à Stanford, l'université voisine, qui a formé les fondateurs de Yahoo !, Google et HP.

7 000 entreprises sont basées à Palo Alto, une concentration ahurissante pour une ville de 60 000 habitants

88 000 ingénieurs travaillent dans la ville

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