mardi 2 août 2011

Europe, États-Unis, la prochaine crise est déjà là - Georges Ugeux

La Tribune (France), no. 4777 - Éditoriaux et opinions, mardi 2 août 2011, p. 23

Ancien dirigeant du Nyse, président de Galileo Global Advisors, une banque d'affaires spécialisée dans les relations avec les pays émergents, ancien dirigeant du Nyse, Georges Ugeux a créé son blog un mois après la faillite de Lehman Brothers. Son propos est sans ambiguïté : décrypter l'information financière et bancaire et offrir le point de vue souvent décalé d'un professionnel par rapport aux positions volontairement hermétiques du monde de la finance. C'est tout l'intérêt de ce blog, celui d'un " insider " indépendant. (www.finance.blog.lemonde.fr)

J'ai envie d'utiliser une comparaison nucléaire. Le choix est entre une implosion souterraine contrôlée ou une explosion nucléaire incontrôlée et imprévisible. Dans les deux cas, nous sommes au milieu d'une crise grave.

En Europe, contrairement aux déclarations triomphales du sommet de Bruxelles, le contenu des accords n'a pas mis fin au plus grand danger qui nous menace : la contagion. Les nouvelles venant d'Espagne et d'Italie font apparaître une méfiance croissante des investisseurs et des baisses de notation. Or, la dette de l'Italie équivaut à six fois celle de la Grèce. L'attentisme irresponsable des dirigeants européens a aggravé le problème dans des proportions épouvantables : les rendements des obligations grecques ont quadruplée en un an, uniquement en raison de ces atermoiements.

Aux États-Unis, la situation est aussi mauvaise. Ici, ce sont les républicains qui jouent à la roulette... russe. Lors des décisions budgétaires de décembre dernier, les démocrates avaient fait une concession majeure : le maintien des avantages fiscaux pour les riches. Les républicains ont approuvé ce budget et veulent maintenant empêcher son exécution. Cela ne s'était jamais vu dans l'histoire des États-Unis.

Aujourd'hui, ces mêmes républicains utilisent l'accroissement du plafond de la dette pour renier leur décision précédente. Quand on vote des dépenses, on autorise de facto l'État fédéral à emprunter. Que les avantages fiscaux de l'ère Bush représentent 2.000 milliards de dollars de cette dette et que les deux guerres aient coûté 4.000 milliards de dollars ne semble même pas les effleurer. Quels que soient les torts des démocrates - et il y en a -, c'est l'attitude républicaine qui met le feu aux poudres.

Dans ce climat où l'irresponsabilité et l'inaction prévalent des deux côtés de l'Atlantique, nous jouons avec un risque face auquel il n'y a pas de plan de sauvetage possible. Les dernières déclarations présidentielles en France sont du même tonneau : maintien des avantages à des restaurateurs qui ont triché avec la baisse de leur TVA et proposition d'accélération de l'intervention grecque pour crédibiliser un plan dont le contenu et la méthode ne sauveront rien.

Nous nageons en pleine hypocrisie. Étant en Asie, je puis témoigner de l'ahurissement mêlé de trouble profond des dirigeants asiatiques auxquels nous continuons à donner des leçons du haut de notre perchoir narcissique. C'est la confiance dans l'Occident qui est ébranlée depuis la crise financière, et cela s'aggrave. Il est temps d'assumer nos responsabilités collectives. En tout état de cause, les deux côtés de l'Atlantique se sauveront ou s'effondreront ensemble.

L'Asie nous rappelle à l'ordre. C'est donc dans un contexte mondial que nous devons raisonner. L'Occident est arrivé aux limites de ses capacités d'endettement et ne peut plus continuer de vivre à crédit. Il est absurde que les États-Unis, avec un PIB par habitant de 57.000 dollars, doivent emprunter à la Chine qui affiche un ratio de 13.000 dollars. Pour la première fois, l'Amérique va devoir s'intéresser de plus près au grand tabou : les dépenses de " défense " qui comptent pour 20 % du budget fédéral (sans compter les guerres). Leur diminution au niveau mondial pourrait réduire l'endettement et dégager des fonds destinés à d'autres fins plus... pacifiques. Mais sans un alourdissement de la fiscalité des entreprises, nous n'y arriverons pas. L'impôt sur les revenus rapporte aux États-Unis 1.100 milliards de dollars contre 300 pour les entreprises.

Ce n'est pas un drame. Notre niveau de vie est plus que suffisant. À nous de faire les arbitrages, tant au niveau des ménages, des entreprises et des États. Nous avons mieux à faire que de nous égorger. Notre niveau de vie moyen est plus que confortable. Et si les prix de l'immobilier et des produits de luxe baissent, ce n'est pas une catastrophe.

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