jeudi 25 août 2011

EXTRAIT - "Le guide des vins de Bordeaux" par Jacques Dupont


Le Point, no. 2032 - Société, jeudi 25 août 2011, p. 62,63

C'est un livre-monstre : 2 000 pages noircies de quelque 3 millions de signes. Elles « résument », si l'on ose dire, vingt-cinq ans de dégustation, 330 carnets accumulés, des kilo-octets de notes enregistrées dans le ventre d'un ordinateur. Chez Grasset, ils n'en sont pas revenus. Leur apporter le tapuscrit a nécessité trois allers-retours. Le tout remplissait un plein carton de déménagement : « L'équivalent des oeuvres complètes de François Nourissier ! » s'est exclamé l'éditeur, qui publie là le plus gros ouvrage de son histoire. Jacques Dupont n'a pas l'habitude de faire les choses à moitié. Château après château, millésime par millésime, seconds vins, il a tout goûté, noté, annoté. Le résultat est indispensable à qui souhaite savoir ce qu'il boit. Mais, attention, malgré ses allures de bible, nulle parole d'Evangile : « J'aime les gens qui cherchent et qui doutent. Je ne prétends pas à l'objectivité. L'honnêteté suffira. » Au commencement est la dégustation, à l'aveugle autant que possible, pour bousculer les certitudes. Mais ce n'est là que le commencement. Ce guide-là est l'oeuvre monumentale d'un grand modeste. Il tient bien davantage du récit de voyage que de la nomenclature. Car le vin selon Dupont est avant tout une histoire d'hommes. Il s'en est fait le conteur.

Marie-Sandrine Sgherri


EXTRAITS


Le guide des vins de Bordeaux par JACQUES DUPONT

La dégustation à l'aveugle n'est pas une fin en soi. Elle permet simplement de se débarrasser du poids des étiquettes et de l'empathie que l'on peut ressentir vis-à-vis de tel ou tel. Je la pratique le plus que je peux, mais elle ne représente qu'une étape. Elle permet de casser les hiérarchies que l'on se fabrique dans nos cervelles. Je m'explique. Pour un dégustateur bien rodé à la chose, s'il goûte les crus classés de pauillac, Pichon-Lalande doit forcément être meilleur que Haut-Bages-Libéral et Grand-Puy-Ducasse. Haut-Batailley sera moins bien noté que Grand-Puy-Lacoste. Et Croizet-Bages doit fermer le ban. J'ai même vu, et je ne suis pas le seul, certains corriger leurs notes après une dégustation à l'aveugle où ils n'avaient pas respecté ce classement obligé. Ils passent ainsi à côté du redressement spectaculaire opéré à Croizet et de certains millésimes délicieux de Ducasse...

Mais l'intérêt principal de la dégustation à l'aveugle tient au repérage. Pourquoi, d'un coup, ai-je porté une appréciation très positive sur ce cru que d'habitude je déguste plutôt mal ou que bêtement je ne connais pas ?

Il suffit d'aller voir. C'est la deuxième étape pour l'approche d'un vin : la rencontre avec la propriété et le vigneron. Dans presque 100 % des cas, on découvre qu'il y a eu changement de génération, de vinificateur, de façon de cultiver la vigne...

Un vin change parce que celui qui l'a conçu a changé.

Le vin n'est pas anonyme, il est le produit d'une rencontre entre un homme - ou de plus en plus une femme - et un sol, un climat (...).

La visite une à une des propriétés viticoles permet d'appréhender cela.

(...) Une heure avec Patrick Grisard, à Cornélie, en Haut-Médoc, une entrecôte partagée dans un cru artisan, la passion tranquille d'un François Despagne à Grand-Corbin-Despagne ou celle vibrionnante des Lascaux en bordeaux supérieur et, je vous le garantis, vous ne goûterez plus jamais leur vin comme avant.

Une part de subjectivité confère au vin son humanité.

Grand-Brun Cru artisan. Surface : 13 ha Propriétaire : Famille Brun Contact : Olivier Brun 33460 Cussac-Fort-Médoc 05.56.58.97.87.

Une des branches Brun, dont les ramifications se coulent dans le paysage viticole de Cussac comme les cèpes dans les forêts du Médoc. Jean-Pierre Brun, frère de Christian (Château de Lauga), a laissé la place à Olivier, son fils. Mais un vigneron n'est jamais vraiment à la retraite. Loin de ses vignes, il dépérit. Donc, Jean-Pierre a choisi l'option retraite active. Son affaire, c'est le marché. Pas celui avec des courbes en pages éco des quotidiens, mais celui de Lacanau ou de Bordeaux le dimanche, où il tient un stand de 6 mètres entre le copain qui vend des huîtres et celui qui produit les beaux canards; en face, le charcutier roi du boudin, « devant chez lui il y a toujours la queue ». Avec son camion jaune « pour bien qu'on le voie », il installe un vrai décor pour les bouteilles et les BIB (Bag in box). Sophie, sa fille, s'occupe de la commercialisation après un long détour par l'épicerie familiale du village et la brocante. A eux deux, ils « font » pas moins de 400 marchés dans l'année. (...)

Depuis 2000, Olivier vinifie les vins du domaine dont il a pris les rênes en 2008. Des vins solides mais sans dureté, des bouteilles qui se gardent, mais que l'on peut boire dans leur jeunesse. Un vignoble soigné par des amoureux de la vigne et du bon-vivre. Sophie a récupéré les locaux de l'ancienne épicerie familiale à Cussac, « face à l'église », pour y vendre le vin. Si elle est absente, elle a laissé son numéro de portable, vous l'appelez : « J'arrive dans les cinq minutes. La route, je la connais; j'y suis née, à l'épicerie ! »

Château Margaux Premier cru classé. Surface : 99 ha, dont 12 de raisins blancs (sauvignon) Propriétaire : Corinne Mentzélopoulos Contact : Château Margaux - 33460 Margaux 05.57.88.83.83 chateau-margaux@chateaumargaux. com.

Racheté en 1977 par André Mentzélopoulos, « un épicier grec », disait-on, propriétaire alors des magasins Félix Potin, Château Margaux était en mauvaise passe. Corinne, la fille d'André, a pris la suite avec l'aide financière de la famille Agnelli (Fiat), devenue en 1990 actionnaire majoritaire. En 2003, Corinne a réussi à racheter les parts des Agnelli. Elle est aujourd'hui la seule propriétaire d'un cru au mieux de sa forme.

Ne pas chercher le superflu, il n'habite pas ici. Quelqu'un m'a dit récemment que le problème de Château Margaux était qu'il ne s'y passait rien, qu'en termes de communication ce n'était pas très bon vis-à-vis des concurrents parce que... Après, je ne sais plus très bien. Parfois, le début est prometteur, puis on s'aperçoit que le reste ne suit pas, alors on débranche.

Si « le problème », c'est la régularité, est-ce vraiment un problème ? S'il faut choisir entre l'image et la bouteille, je laisse l'image aux autres et je prends la bouteille. (... )

Myrat 2e cru classé. Surface : 22 ha Propriétaire : famille de Pontac Contact : Xavier de Pontac 33720 Barsac 05.56.27.15.06 www. chateaudemyrat.fr.

S'appeler Pontac dans le monde viticole bordelais équivaut à se nommer Chanel dans la mode, Voltaire dans la philosophie ou Lumière dans le cinéma, et je pourrais multiplier les comparaisons si je ne craignais pas d'abuser de la patience du lecteur. Les Pontac s'inscrivent en haut de la liste des fondateurs du vin de Bordeaux moderne. C'est un Pontac qui créé le Haut-Brion que l'on connaît et l'impose en tant que grand cru en Angleterre chez les connaisseurs aisés. Aussi la décision prise par le père de Xavier en 1976 fit-elle l'effet d'une très violente douche glacée dans ce même monde viticole bordelais. Il s'agissait ni plus ni moins que d'arracher la totalité du vignoble de Myrat, l'ultime propriété de la famille. C'était au mois d'avril. Le comte de Pontac regardait les bulldozers qui, sur son ordre, broyaient les 22 hectares de vignes d'un des plus fameux crus classés de sauternes. Château Myrat était en quelques jours rayé des cartes viticoles. « Il faudra que les choses changent beaucoup pour qu'un jour à nouveau il y ait ici de la vigne », déclarait le comte. On m'a dit que les gens venaient au bord des parcelles assister immobiles et impuissants au sinistre labeur des engins mécaniques.

(...) En 1988, douze ans après, le comte meurt et les agents de l'Inao prennent contact avec ses enfants. Il y a urgence. (...) Si le cru n'est pas replanté dans les semaines qui suivent, il perdra ses droits et sera définitivement rayé de la carte. Xavier et son frère Jacques n'ont guère le temps de réfléchir. (...) Ils s'appellent Pontac, sont nés audessus d'un chai, leur arbre généalogique se confond avec un très ancien pied de vigne. On plante et autour on se réjouit, on encourage, on aide. La mairie prête une motopompe pour arroser les jeunes plants. En 1990, Xavier sort son premier vin, qui n'a pas encore le droit de s'appeler sauternes ou barsac, la vigne est trop jeune. Mais le vin est délicieux et l'histoire trop belle. (...). Ils avaient tout prévu, les deux frères, sauf la météo à venir. 1991, première récolte en appellation : terrible gel. 1992 : année de la pourriture grise, petite récolte de médiocre qualité. 1993 : gel et pourriture. 1994 : gel. Après, ça s'est arrangé. Malgré tout, les Pontac conservent sourire et bon moral. Mieux, au travers de ces millésimes noirs, ils nous montrent ce dont le terroir de Myrat est capable. Depuis, la vigne s'est enracinée. Il y eut les merveilleux 1997, 2001, 2003 et Myrat figure chaque année parmi les meilleurs de l'appellation. Même son copain Planty, de Château Guiraud, éternel bougon insatisfait, en convient. Xavier est devenu tellement vigneron qu'il a présidé un temps les crus classés en sauternes et barsac. Sa vie a vraiment changé. Avant, il roulait en berline à Paris; désormais affublé d'un imperméable façon Columbo et de cravates qui en savent long sur la vie des célibataires, il cahote dans les chemins au volant d'une Polo plus pourrie qu'un raisin botrytisé de novembre. Le barsac est une vocation.

Le guide des vins de Bordeaux par JACQUES DUPONT

Des millésimes dans l'Histoire

1945 Mouton fête la victoire avec un V sur l'étiquette. L'année est splendide pour les hommes, qui attendaient depuis si longtemps la fin. Le vin aussi.

1956 Les chars sont à Budapest et le gel dans les vignes. Pendant tout le mois de février, il gèle à cep fendre. Une grande partie du vignoble français est détruite. Les oliviers aussi. Du jamais-vu sans doute depuis le terrible hiver et le printemps de 1709.

1958 Le retour du Général n'est que moyennement fêté par la vigne. Météo capricieuse, beaucoup de maladies et des vins légers oubliés depuis longtemps.

1968 Il n'a fait beau que le temps des manifs. Eté maussade, les Russes à Prague, pluies et vents en septembre, vins mauvais.


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