vendredi 19 août 2011

Jacques-Alain Miller : "Il y a parfois une vraie jouissance à être trompée"

Marianne, no. 748 - Magazine, samedi 20 août 2011, p. 51

Le psychanalyste et philosophe, Jacques-Alain Miller est formel : ceux qui subissent l'infidélité de leur conjoint de leur plein gré tirent plaisir de leur souffrance.

Marianne : Est-il fréquent de voir les compagnes des grands séducteurs occulter les infidélités de leur conjoint ?

Jacques-Alain Miller : Ah oui ! Mais cette occultation, comme vous dites, ne consiste pas seulement à fermer les yeux sur ces infidélités. Cela peut aller jusqu'à cacher l'infidélité du mari aux autres, se faire l'auxiliaire de ce mari dans ses entreprises adultères, voire l'aider à occulter l'affaire aux yeux du compagnon de la maîtresse. On voit aussi des épouses qui gardent les yeux bien ouverts, ou qui traquent les preuves des adultères du mari, qui les lui reprochent amèrement, qui menacent de se suicider, etc. Mais, derrière toutes ces conduites, il y a souvent un "fermer les yeux" plus fondamental : un "je n'en veux rien savoir" qui manifeste que même la plus jalouse croit en fait que son mari cavaleur s'amendera un jour. Ou que sa libido fléchira avec l'âge - il suffit d'attendre. Elle ne veut pas tirer les conclusions qui s'imposent. Toutes les prémisses sont là, le deux et le deux, mais vous ne lui ferez pas dire quatre.

On se demande : "Elle sait ou elle ne sait pas ?"

J.-A.M. : C'est tout le problème : pour ne rien vouloir en savoir, il faut bien que l'on sache, mais on sait sur le mode de ne rien savoir. Ce refus de savoir qui trahit que l'on sait, c'est par là que passe le fameux inconscient. C'est le nerf de ce que Freud appelait le refoulement. A l'opposé de la jalouse, vous avez l'aveugle : elle voit bien que son mari en courtise une autre, voire couche ailleurs, mais elle fait "comme si" de rien n'était. Elle ne joue pas la comédie : elle n'est pas sans savoir, mais elle ne veut pas savoir. On voit en analyse de ces femmes - et des hommes aussi - qui vivent ainsi dans une sorte de brouillard, car le flou où les maintient ce "savoir - non-savoir" a tendance à s'étendre dans leur vie. Souvent, le conjoint adultère jouit de cet état d'incertitude, de cette perte de repères où il fait vivre l'autre trompé. Et il ressentira comme une injustice le fait que le trompé puisse vraiment ouvrir les yeux, à la suite d'une analyse, par exemple. Le refoulement est une façon de fermer les yeux qui peut affecter des personnes qui ont l'air d'avoir les yeux bien ouverts, et qui les tiennent en fait "wide shut", selon le titre du film de Kubrick. Cette fermeture est inconsciente. Pourquoi fermer les yeux, pourquoi y a-t-il refoulement ? On doit supposer une satisfaction inconsciente.

Il y aurait chez les compagnes des Casanova un côté masochiste, qui tire plaisir de la souffrance ?

J.-A.M. : Il y a une jouissance inconsciente qui, en surface, peut apparaître sous la forme de la souffrance. Le sujet tient à sa souffrance, et ne veut s'en défaire à aucun prix, car une satisfaction intense y est cachée. Cette jouissance peut aussi surgir dans la satisfaction d'être l'unique : il me trompe, mais il me revient, il reste. C'est donc qu'en définitive je lui suis précieuse, je suis la plus précieuse. On le voit très bien dans le livre de Sylvie Brunel*, qui fut l'épouse du ministre Eric Besson. Elle s'amusait des infidélités de ce coureur irrépressible comme des espiègleries d'un gamin. Elle savait qu'il allait continuer d'accumuler des conquêtes, et se moquait des déconvenues à venir de celle qui croyait s'être acquis pour toujours l'intérêt de l'infernal séducteur. Il l'a pourtant quittée, finalement, pour une jeune femme de 24 ans, qu'il a épousée en secondes noces. Mais, chez Sylvie Brunel, pas d'amertume : elle défend son mari présenté comme un traître au Parti socialiste, et rigole par avance de ce qui attend la jeune femme qui la remplace : tu vas voir, toi aussi, tu seras cocue à ton tour, dit-elle en substance.

Certaines femmes trompées préfèrent vivre dans le déni par peur de perdre le confort matériel de leur vie maritale. Mais Anne Sinclair, par exemple, est célèbre, riche, indépendante. Elle n'est pas "obligée" de supporter les frasques de son époux...

J.-A.M. : Vous apportez de l'eau à mon moulin : la dépendance économique n'est pas le facteur principal, le pivot de l'affaire. C'est le plus souvent un prétexte. Et, si c'est le motif déterminant, alors nous avons affaire à un sujet passablement canaille, qui ruse consciemment ; le soi-disant trompé se révèle être un trompeur.

Un couple peut-il être fondé sur un accord mutuel où chacun accepte la liberté sexuelle de l'autre ?

J.-A.M. : C'est sûr. Pensez à Sartre et Beauvoir, couple modèle de l'intelligentsia de gauche des années d'après-guerre. Il y avait aussi Aragon et Elsa pour les communistes : elle jouait la maman sévère, ou peut-être le père sévère qu'il n'avait pas eu, lui, rejeton bâtard d'un préfet adultère ; il la chantait comme le troubadour la dame de l'amour courtois, dans des poèmes qui ont ému et ravi plusieurs générations de couples progressistes, et, dès qu'elle a disparu, il est passé aussi sec à l'amour des garçons, s'affichant avec des éphèbes dans tout Paris. Le deal dont vous parlez était de règle dans le Paris intellectuel et mondain de jadis. Aujourd'hui, on se quitte plutôt. On se marie moins, on divorce plus.

* Manuel de guérilla à l'usage des femmes, Grasset, 18 €.

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