mercredi 3 août 2011

PORTRAIT - Murdoch : Au nom du père 1/5


Le Monde - Enquête Décryptages, mercredi 3 août 2011, p. 13

Le conglomérat de médias News Corporation n'a pas de centre névralgique. Globe-trotteur, son président fondateur, Rupert Murdoch, 80 ans, dirige ses affaires par téléphone où qu'il soit : sur son yacht, à bord de son avion Gulfstream, dans la suite présidentielle d'un palace ou dans l'une de ses résidences de New York, Sydney, Melbourne, Aspen ou Londres. Mais l'âme de cet empire de journaux, de télévisions, de radios, de maisons d'édition et de studios de cinéma se trouve pourtant paradoxalement encore dans la ville tranquille et accueillante d'Adélaïde. Là où l'odyssée de News Corp a commencé il y a une soixantaine d'années quand, à l'âge de 22 ans, Rupert Murdoch hérita d'Adelaide News. Car c'est dans la capitale de l'Australie-Méridionale, et au nom de son père, que Rupert Murdoch fit ses premiers pas de papivore et jeta les bases de son immense fortune.

Rupert Murdoch est né en 1931 dans une famille patricienne de Melbourne, la capitale économique, à une heure d'avion d'Adélaïde. Son père, Sir Keith, légende du journalisme australien, dirige alors le Melbourne Herald. Descendant d'un modeste pasteur écossais, ce dernier se marie à 43 ans avec une jeune fille de la bonne société protestante de Melbourne. De cette union naîtront quatre enfants, trois filles et un garçon.

" Rupe " est formé à la dure, comme il sied à l'époque aux rejetons de la bourgeoisie anglophile locale, qui copie le mode de fonctionnement de la noblesse anglaise. Pour l'endurcir, le père autoritaire oblige son fiston à dormir dans une cabane nichée dans un arbre, infestée de moustiques et dépourvue d'électricité. Mondaine, sa mère court les cocktails et les dîners de charité. Confiée à une nanny et à une gouvernante, l'éducation des enfants est sévère.

A l'âge de 10 ans, Rupert est inscrit au pensionnat chic de Geelong Grammar, l'Eton australien, réputé pour son régime spartiate. Sensible et solitaire, peu intéressé par le sport, il fait le rude apprentissage du système cruel et sadique des établissements privés. Le jeune garçon est victime du harcèlement de ses condisciples, enfants de l'aristocratie financière et minière pour qui la profession de son père est indigne d'un gentleman. Le directeur de l'époque se souvient de lui comme d'" a little nuisance ", un trublion. Après le lycée, il se rend en Angleterre pour étudier à l'université d'Oxford, où il entre par relations.

Début octobre 1952, Sir Keith meurt d'un cancer. Son fils, qui vient de passer quatre mois à la rubrique des " chiens écrasés " du Daily Express de Londres, rentre à Adélaïde pour prendre la direction de l'Adelaide News, dans une situation précaire.

Sir Keith avait gravi tous les échelons du Melbourne Herald, jusqu'à la présidence du quotidien. Il avait été anobli par le roi George V en 1933. Mais, rêvant d'être propriétaire de journaux, le paternel avait créé l'ébauche de son propre groupe de presse en mettant la main sur l'Adelaide News. De ces ambitions professionnelles non satisfaites, l'héritier a tiré la leçon qui deviendra sa règle première : il faut être son propre maître. Rupert rêve de revanche, car il trouve que l'Herald a mal traité son père. Le grand quotidien a refusé de l'associer aux bénéfices et l'a " placardisé " en lui offrant une présidence purement honorifique. Cet affront aurait précipité la mort d'un père bien moins riche que respecté qui lui a laissé comme legs la rage de réussir.

Coincée entre mer et désert, Adélaïde est un étonnant patchwork des provinces de ce qui deviendra l'empire murdochien et s'étendra de l'Australie à l'Angleterre, des Etats-Unis à la Chine. Les boucheries qui y vendent la viande de kangourou et de wallaby ont des saveurs qui n'appartiennent qu'aux pays des antipodes. Les maisons edwardiennes multicolores évoquent l'Angleterre. L'urbanisme au cordeau est celui des grandes banlieues américaines. Et l'empire du Milieu pousse déjà sa corne dans le florissant Chinatown de la capitale de l'Australie-Méridionale.

A l'Adelaide News, Murdoch Junior bouscule les pudibonds tabous victoriens de l'Australie des années 1950. Il transforme ce quotidien sérieux en un titre bas de gamme aux manchettes ensanglantées ou équivoques. Tous les ingrédients du journalisme populaire à la Murdoch sont réunis : citations tronquées, écriture simpliste, humour scabreux et titres racoleurs. La fameuse page 3 montrant une jolie fille à demi dévêtue que l'on retrouvera plus tard dans son Sun londonien, date de cette époque.

Les vieux briscards de la rédaction sont remplacés par des jeunes loups pour qui tous les moyens sont bons - déjà - pour obtenir un scoop. Les nouvelles recrues travaillent quinze heures par jour dans une atmosphère détestable. Le tycoon en devenir est manipulateur, autocrate, irrévérencieux, obsédé par le contrôle des coûts et méprisant envers les gouvernants, en particulier l'Etat fédéral. Ce négociateur hors de pair fait aussi montre d'une grande habileté commerciale et financière.

Avec ses costumes stricts de mauvaise coupe et une allure ordinaire, Murdoch pourrait passer pour un fondé de pouvoir conformiste. En réalité, c'est un rebelle. Au lycée, il professait des idées de gauche et prenait un malin plaisir à critiquer le système de classes et la monarchie britanniques tout en affirmant qu'il n'était pas communiste. A Oxford, l'" Aussie " sûr de lui dont le franc-parler défiait les convenances irritait au plus haut point ses condisciples anglais aux moeurs raffinées. Un buste de Lénine ornait sa chambre !

En 1956, contre l'avis de sa mère, qui rêvait d'un meilleur parti, il épouse en première noce Patricia Booker, ancienne hôtesse de l'air, blonde vaporeuse dont il eut une fille, Prudence. Comme patron de presse, le petit bagarreur n'hésite pas à prendre à revers les préjugés racistes de ses lecteurs. Ainsi, au terme d'une vigoureuse campagne, l'Adelaide News sauve de la potence un Aborigène injustement accusé du meurtre d'une fillette.

Murdoch n'a pas 30 ans. Les grandes dynasties locales de la presse attendent au tournant celui qu'ils appellent avec dérision " the Boy Publisher " (l'éditeur gamin). Grossière erreur. Jouant successivement les banquiers les uns contre les autres, le petit patron de presse se transforme en papivore. Ce défricheur d'espaces et d'aventures qui rachète journaux ou chaînes de télévision comme un avaleur de sabres fascine le monde de la finance, qui lui prête les yeux fermés. D'ailleurs, pour se donner un peu de respectabilité, en 1964, le héraut de la presse de caniveau crée le premier quotidien national de la fédération, The Australian, qui se veut de qualité. Une concession aussi à sa vieille maman, Lady Elizabeth, choquée par les excès de ses journaux populaires.

Rupert construit son empire pièce par pièce, sans plan préconçu, " pour le seul plaisir d'ajouter un élément à son puzzle intérieur ", juge la romancière Blanche d'Alpuget, qui a commencé sa carrière comme reporter dans l'un de ses titres. L'organisation est fortement décentralisée, même si le contrôle que le propriétaire exerce sur les activités de ce groupe australien, baptisé News Limited, est total. Il est le seul à en connaître tous les rouages.

L'analyse de bilan est une seconde nature chez ce patron qui saisit d'un coup d'oeil l'éventail de chiffres sans jamais utiliser sa calculatrice. Le flibustier de l'encre laisse une grande latitude à ses lieutenants en matière de gestion, mais il les exécute si la performance baisse. Jaloux de son autorité, il ne tolère pas que ses collaborateurs lui fassent de l'ombre. On ne compte plus les dirigeants limogés pour avoir tenté d'éclipser le boss sous les feux de la rampe.

Classé à gauche pendant sa jeunesse, Rupert Murdoch est progressivement attiré par la droite. Ses journaux se font les porte-parole des élans populistes et de la grogne antipoliticienne de l'Australie profonde, celle des interminables banlieues pavillonnaires et de l'Outback, l'arrière-pays. Chantre de la défense des valeurs traditionnelles, il dénonce l'Etat-providence, les syndicats, les pacifistes hostiles à la participation australienne à la guerre du Vietnam ou les féministes. Ce macho prude interdit à ses reporters de porter des chemises de couleur et des chaussures en daim qui font " homo ". Il satisfait les instincts voyeurs de ses lecteurs en étalant à la " une " les affaires de moeurs crapoteuses.

S'il a viré à droite, Rupert n'appartient toutefois à aucun parti politique. L'homme d'affaires sait se montrer pragmatique en traitant avec les conservateurs comme avec les travaillistes au pouvoir à Canberra au gré des intérêts de son groupe. Parallèlement, News Limited se diversifie dans l'hôtellerie, le transport aérien, la prospection minière et pétrolière. L'époque s'y prête, comme l'atteste l'éclosion dans les années 1960-1970 des entrepreneurs " made in Australia " tels Alan Bond ou Peter Holmes à Court. Mais Rupert Murdoch a la bougeotte. D'Australie, le magnat s'attaque à Hongkong et à la zone Pacifique. Ce Citizen Kane du bout du monde voit plus grand que ce qu'il considère n'être qu'un marché régional étriqué.

En 1967, Rupert Murdoch divorce. Il possède une dizaine de journaux australiens, dont le Daily Mirror de Sydney, où travaille Anna Torv. Nouvel amour, remariage et tournant dans sa carrière. L'occasion rêvée d'une rupture. L'Australie est trop petite pour lui, il faut... l'Angleterre.

Marc Roche

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