lundi 22 août 2011

Pyongyang se rapproche de Moscou pour atténuer sa dépendance vis-à-vis de Pékin

Le Monde - International, mardi 23 août 2011, p. 8

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, arrivé en Russie samedi 20 août à bord d'un train blindé, doit rencontrer, probablement mardi, le président Dmitri Medvedev dans la ville d'Oulan-Oude, à une centaine de kilomètres du lac Baïkal.

Accueilli à Khasan, ville proche de la frontière, par le gouverneur de la région de Primorye, Kim Jong-il a visité, dimanche, la centrale hydroélectrique de Bureiskaya.

Attendue depuis juin, cette première visite, depuis 2002, aurait pour objectif de renforcer les liens économiques entre les deux pays, notamment par un projet de pipeline pour le transport du gaz liquéfié entre la Russie et la Corée du Sud passant par la République populaire démocratique de Corée (RPDC).

Cette rencontre devrait également aborder la reprise de pourparlers multilatéraux sur la question nucléaire. L'aide russe à un pays confronté à une nouvelle pénurie alimentaire sera un autre sujet d'entretiens. Moscou a annoncé l'envoi de 50 000 tonnes de céréales en RPDC.

Sur le plan diplomatique, soulignent les observateurs à Séoul, cette visite pourrait indiquer la volonté de la Russie de jouer un rôle plus actif dans la stabilisation de la péninsule. Faisant partie, avec la Chine, les deux Corées, le Japon et les Etats-Unis des pourparlers à Six sur la dénucléarisation de la RPDC (suspendus depuis 2008), la Russie est jusqu'à présent restée en retrait sur la question coréenne. S'il se concrétise, le pipeline aurait un impact économique et diplomatique significatif.

La Corée du Sud est un grand importateur de gaz naturel (32,6 millions de tonnes en 2010). En 2008, Kogas (entreprise sud-coréenne) et Gazprom (russe) ont signé un accord pour la fourniture annuelle de 10 millions de tonnes de gaz liquéfié à partir de 2015. Le transport par mer étant coûteux, un pipeline à travers la Corée du Nord, proposé par Moscou et Séoul, serait plus économique.

Pour la RPDC appauvrie, le passage du pipeline sur son territoire assurerait de solides revenus en devises (500 millions de dollars par an, selon les analystes à Séoul). La Corée du Sud entend, pour sa part, obtenir des sérieuses garanties. Ce pipeline la rendra, en effet, dépendante de Pyongyang pour un tiers de ses approvisionnements en gaz liquéfié - dont elle pourrait être privée si le régime ferme les vannes en cas de tensions, fréquentes entre les deux pays.

Dans son message à Kim Jong-il pour la célébration, le 15 août, de la fin de la colonisation japonaise de la péninsule (1910-1945), M. Medvedev a fait état de ce projet comme étant " un exemple de renforcement de coopération " entre les deux pays et " une contribution à la stabilisation de la péninsule ".

Alors que la Chine multiplie les projets économiques le long des 1 300 kilomètres de sa frontière avec la RPDC (nouveaux ponts, zone industrielle conjointe sur une île du fleuve Yalu) et entend associer celle-ci au développement de ses trois provinces (Heilongjiang, Jilin et Liaoning), la Russie, qui n'a que 17 kilomètres de frontière avec la Corée du Nord, est à la traîne. Grand allié de Pyongyang jusqu'à l'effondrement de l'URSS, Moscou a laissé cette place à Pékin. Pour le régime de Pyongyang, un rapprochement avec la Russie permettrait d'atténuer la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Favorable à la non-prolifération et n'entendant pas reconnaître la RPDC comme une puissance nucléaire, la Russie applique, en principe, les sanctions adoptées à son encontre par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin 2009. Moscou estime néanmoins qu'une dénucléarisation de ce pays n'est envisageable que dans le cadre d'un accord global de sécurité et un pacte de non-agression avec les Etats-Unis.

Moscou reste néanmoins mesuré dans ses critiques du régime nord-coréen. Lors de la seconde crise nucléaire en 2002, elle avait demandé à Washington de fournir des preuves de la violation par Pyongyang de ses engagements.

Moscou avait aussi épargné la Corée du Nord, en 2010, après les sérieuses accusations portées par une enquête internationale qui accusait un sous-marin nord-coréen d'avoir coulé, le 26 mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan (46 morts).

La Russie a enfin eu un rôle d'intermédiaire dans la restitution à Pyongyang des 25 millions de dollars gelés (17,4 millions d'euros) par le Trésor américain sur les comptes de Banco Delta Asia à Macao.

A la faveur du projet de pipeline - peu réalisable pour l'instant faute d'avancées sur la question nucléaire -, Moscou pourrait redevenir un acteur de premier plan dans le jeu diplomatique en Asie orientale, estime Andrei Lankov, professeur à l'université Kookmin, à Séoul.

Philippe Pons

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