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jeudi 3 novembre 2011

Les entreprises russes et chinoises perçues comme les plus corruptrices

Le Monde.fr - Jeudi 3 novembre 2011

Les entreprises russes et chinoises sont perçues comme les plus corruptrices à l'export, selon une étude de l'ONG Transparency International menée auprès de 3 000 cadres d'entreprise dans le monde, et rendue publique mercredi. Ces deux pays dont, selon l'ONG, les entreprises ont investi 120 milliards de dollars (environ 85 milliards d'euros) à l'étranger arrivent en queue d'un classement qui comprend 28 pays.

Le rapport de Transparency relève néanmoins les efforts des pouvoirs publics, tant en Chine qu'en Russie, pour lutter contre les velléités de corruption de la part de leurs firmes. D'après l'indice établi par l'ONG, dont le siège est à Berlin, la Russie recueille la note de 6,1 et progresse par rapport à une précédente évaluation, en 2008 (5,9/10), tandis que la Chine stagne à 6,5. Le podium des pays comptant les entreprises les moins corruptrices est formé par les Pays-Bas (1er, 8,8/10), la Suisse (2e, 8,8/10) et la Belgique (3e, 8,7/10).

CONSTRUCTION ET TRAVAUX PUBLICS

Au pied du podium se trouve l'Allemagne (4e, 8,6/10), tandis que la Grande-Bretagne (8,3/10), les Etats-Unis (8,1/10) et la France (8/10) se classent respectivement 8e (ex æquo avec Singapour), 10e et 11e de ce classement. Selon l'ONG, le secteur de la construction et des travaux publics est le plus affecté par le phénomène, suivi par celui des services et celui de l'immobilier. L'agriculture est l'activité la moins polluée par les tentatives de corruption, souligne également Transparency International.

Son indice est calculé sur la base des réponses de 3 000 hauts responsables d'entreprises de 28 pays développés ou en voie de développement choisis en fonction du volume de leurs importations et des investissements étrangers directs. Transparency International réalise de nombreuses études sur le sujet, dont la plus connue est "l'index de perception de la corruption dans le monde", qui doit être publié le 1er décembre.

LEMONDE.FR avec AFP

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mercredi 2 novembre 2011

Comme Pékin, Moscou veut aider la zone euro - Nikita Robert

Tribune de Genève - Economie, mercredi 2 novembre 2011, p. 13

Le Kremlin a fait savoir qu'il était prêt à prêter un montant maximal de dix milliards de dollars pour soutenir la zone euro

Face à la crise de l'euro, Moscou souffle le chaud et le froid. Arkadi Dvorkovitch, le conseiller économique du Kremlin, vient d'annoncer que la Russie, est prête à soutenir la zone euro pour un montant s'élevant «jusqu'à dix milliards de dollars». Mais pas, comme l'envisage la Chine, via le Fonds européen de stabilité financière (FESF). Moscou veut passer par le Fonds monétaire international (FMI). Sont aussi envisagées des aides bilatérales, notamment par le rachat d'obligations souveraines espagnoles.

«Dix milliards de dollars, on peut se le permettre», insiste Evgueni Gavrilenkov, économiste en chef de Troïka Dialog, l'une des principales banques d'investissement russes. Pour la Russie, troisième plus importante réserve de devises après la Chine et le Japon, il s'agit de participer à la reconsolidation de l'économie européenne, importatrice clef de son gaz et de son pétrole. Au plus fort de la dernière crise, elle avait déjà aidé l'Islande avec un prêt de 4 milliards d'euros.

Le 11 octobre dernier, le premier ministre Vladimir Poutine avait pourtant tranché autrement: «Je ne pense pas que les pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) aient un quelconque rôle à jouer», avait-il prévenu.

Envoyant des piques contre le «laxisme» de la discipline financière européenne. Et rappelant les bons fondamentaux de l'économie russe.

Moscou jouit en effet d'une dette publique représentant moins de 10% de son PIB et possède des réserves de devises atteignant en tout 500 milliards de dollars. De quoi faire beaucoup d'envieux en Europe Jouant les fiers-à-bras, Vladimir Poutine avait alors fait savoir que la Russie se montrerait conciliante mais à une condition: «Moscou exige une stratégie spécifique et claire de la part de l'Europe. » C'était déjà le cas avant l'annonce du référendum grec. . .

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mardi 11 octobre 2011

Poutine à Pékin pour jauger le géant chinois - Pierre Avril


Le Figaro, no. 20898 - Le Figaro, mardi 11 octobre 2011, p. 9

Le premier ministre russe va signer des accords de coopération bilatérale.

Vladimir Poutine n'est pas encore président de la Fédération de Russie, mais il entame déjà en futur maître du Kremlin une visite officielle de deux jours en Chine. Lui qui s'est jusqu'à présent concentré sur les affaires domestiques effectuera son premier séjour à l'étranger depuis l'annonce de son grand retour politique, chez un voisin aussi envié que respecté. À la tête d'une importante délégation d'oligarques, le premier ministre doit signer avec Pékin un accord de coopération bilatéral centré sur les questions de modernisation économique. La Chine est le premier partenaire commercial de la Russie avec un volume d'affaires de 60 milliards de dollars en 2010, en hausse de 50 % depuis un an.

Mais à la différence de Dmitri Medvedev, l'actuel président qui n'avait d'yeux que pour les échanges de technologies, Poutine entend bien réaffirmer la puissance diplomatique russe vis-à-vis de son puissant voisin. « Ce sera une rencontre d'une grande valeur », a estimé hier le chef adjoint de l'administration gouvernementale, Iouri Ouchakov. « Poutine voit d'abord la Chine à travers le prisme de la situation géopolitique et perçoit bien les risques pour la sécurité qui sont liés au développement économique du pays », confirme Fedor Loukianov, rédacteur en chef de Russie dans la politique globale. Pékin, pour sa part, « veut savoir si la Chine constitue vraiment une priorité pour le premier ministre », ajoute l'expert. Ces dernières années, le chef du gouvernement s'était plutôt tourné vers l'Occident et l'Europe.

Avant d'opérer un rapprochement avec les États-Unis, à la faveur du 11-Septembre, Vladimir Poutine avait brièvement flirté avec la Chine au début de son premier mandat présidentiel, début 2000. Cette année, Moscou et Pékin ont fêté les dix ans d'existence de l'Organisation de Shanghaï, instance de sécurité notamment chargée de veiller sur l'espace centre asiatique post-soviétique, et qui se veut un contrepoids à l'Otan. Preuve qu'ils partagent des « valeurs » identiques, les deux partenaires se sont entendus à l'ONU la semaine dernière, pour bloquer une résolution visant à condamner le gouvernement syrien.

Des leviers d'influence rouillés

La coopération est excellente, affirme Poutine. « Nous avons avec la Chine une immense frontière commune. Nous vivons côte à côte depuis des milliers d'années. Nos relations sont peut-être aujourd'hui à leur plus haut niveau dans l'histoire », déclarait-il récemment. Néanmoins, la Russie ne peut plus se prévaloir de l'autorité tutélaire qu'elle exerçait il y a plus de vingt ans sur le communisme mondial. Comme d'autres pays, elle doit importer ses biens de consommation du premier atelier du monde, à l'égard duquel elle se retrouve dépendante.

Même ses deux leviers d'influence historiques - énergie et pétrole - se sont rouillés. « Avec un recul de sa dépendance aux exportations d'armes russes et un nombre croissant de fournisseurs d'énergie alternatifs, la Chine a pris le dessus dans ses relations avec la Russie », affirme l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Les importations chinoises d'armes conventionnelles russes ont chuté de plus de 50 % ces dernières années, Moscou craignant en outre de se voir piller ses technologies militaires par Pékin. Par ailleurs, ce dernier s'approvisionne de plus en plus en brut auprès des pays d'Asie centrale, en particulier le Kazakhstan et le Turkménistan. Vladimir Poutine a ordonné à Gazprom - qui fait face à une stagnation de ses marchés européens - de proposer des projets d'expansion asiatique. Mais placée en position de force, la Chine se révèle un client difficile, jusqu'à retarder un accord de livraison par la Russie de 68 millions de mètres cubes de gaz jusqu'en 2040. Face à la Chine, l'influence de la légendaire diplomatie gazière russe risque d'être insuffisante.

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jeudi 6 octobre 2011

Russie - Un espion chinois arrêté par le FSB

Le Point.fr - Monde, mercredi 5 octobre 2011

Les services spéciaux (ex-KGB) ont annoncé mardi la capture d'un agent de Pékin qui collectait des informations sur des missiles.

Les services spéciaux russes (FSB) ont annoncé mercredi qu'ils avaient arrêté un espion chinois qui tentait d'obtenir des informations sur les missiles russes perfectionnés S-300, ont rapporté les agences russes. "Le citoyen chinois, qui était traducteur au sein des délégations officielles, tentait d'obtenir des documents (...) sur les systèmes d'armes S-300, qui constituent un secret d'État, auprès de citoyens russes auxquels il promettait une récompense", annonce le FSB dans un communiqué.

L'espion présumé "a été arrêté le 28 octobre 2010 à Moscou", selon le FSB, qui n'a rendu l'information publique que mercredi. L'enquête criminelle pour espionnage a été transmise mardi 4 octobre 2011 à un tribunal de la ville de Moscou, selon la même source. Le système de missiles S-300 est semblable au Patriot américain, un engin mobile de défense antiaérienne très perfectionné, capable de détruire missiles de croisière et avions de combat.

Ce système est capable de détruire des missiles et d'abattre des avions à une distance de 150 kilomètres et à une altitude allant jusqu'à 27 kilomètres. Il a été développé au cours des années 1980. En avril 2010, la Russie a livré à Pékin 15 batteries contenant chacune quatre missiles S-300. Outre la Chine, d'autres pays, tels la Slovaquie, le Vietnam et Chypre, ont déjà acheté ce système de défense antiaérienne. En juin 2010, Moscou a gelé le contrat de livraison à l'Iran de ces engins, après l'adoption de nouvelles sanctions contre Téhéran aux Nations unies. Israël, les États-Unis et l'Europe s'étaient élevés contre ce contrat, craignant que cet armement ne permette de défendre efficacement les installations nucléaires iraniennes.

PHOTO - Russia's President Dmitry Medvedev (R) and the director of Federal Security Service (FSB) Alexander Bortnikov attend a meeting with FSB chiefs in Moscow January 25, 2011. Medvedev ordered investigators on Tuesday to root out the culprits behind a deadly bombing at Russia's busiest airport and threatened sackings over security lapses he said had aided the attack.

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vendredi 30 septembre 2011

La Chine s'incruste dans la «zone d'influence» russe - Emmanuel Grynszpan


Le Temps - International, vendredi 30 septembre 2011

La Biélorussie, en froid avec Moscou et l'Union européenne, ainsi que l'Ukraine font l'objet des attentions de Pékin. Moscou n'a pas encore réagi publiquement face à cette nouvelle compétition directe.

Pékin exploite astucieusement les échecs diplomatiques russes, mais aussi les scrupules et les difficultés financières de l'Union européenne, pour placer ses pions en Europe de l'Est. La semaine dernière, le numéro deux du Parti communiste chinois, Wu Bangguo, était en tournée en Biélorussie. Pour sa première visite, il a accordé au satellite de Moscou un prêt de 1 milliard de dollars à taux sacrifiés et assorti d'une subvention de 11 millions de dollars destinés à des projets infrastructurels communs entre les deux Etats.

Un cadeau tombé du ciel pour le président autocrate Alexandre Loukachenko, complètement brouillé avec l'Occident et dont les rapports sont à peine moins tendus avec Moscou. La Biélorussie traverse une grave crise financière et économique depuis six mois. La Banque centrale a été contrainte de dévaluer le rouble biélorusse de 70% par rapport au dollar, et les rayons des magasins n'ont jamais été aussi clairsemés.

Le président Loukachenko, dont la propension à emprisonner ses opposants n'a fait que s'accentuer au cours de ses quatorze années de règne, a chanté les louanges de son invité: «A chaque instant, la Chine est prête à épauler amicalement la Biélorussie. Les milliards prêtés à taux d'ami et les investissements directs aident efficacement à la modernisation de notre économie. [...] Nous sommes reconnaissants pour le soutien moral et matériel colossal.»

Des propos qui tranchent avec ceux adressés aux Européens (l'homme fort de Minsk a traité cette année José Manuel Barroso de «bouc») ou au tandem Medvedev-Poutine, qu'il n'a cessé d'accuser de «vouloir mettre la Biélorussie à genoux». De fait, la diplomatie européenne, qui ne souhaite pas voir la Biélorussie retourner dans l'orbite russe, a néanmoins coupé les ponts depuis la féroce répression qui a suivi la présidentielle de décembre 2010. Moscou (comme Pékin) est indifférent à la détérioration des droits de l'homme, mais veut en revanche forcer Minsk à procéder à d'importantes privatisations en échange d'un prêt.

Pékin ne dévoile pas publiquement les contreparties pour ses «prêts à taux d'ami», ce qui arrange un Loukachenko tenant par-dessus tout à montrer qu'il reste maître chez lui. La Chine a en fait les mêmes intentions que la Russie, c'est-à-dire attraper un large morceau des privatisations d'actifs industriels. Wu Bangguo a d'ailleurs signé un accord «de coopération financière sur la privatisation et les investissements chinois en Biélorussie en 2011-2013». Pékin et Moscou sont en concurrence directe pour les raffineries, les entreprises agroalimentaires et les constructeurs de machines biélorusses. Mais surtout, comme l'explique Joël Ruet, économiste à Siences Po Paris, «la Biélorussie est un acteur charnière de l'oligopole mondial de la potasse, [l'engrais de base] dont la Chine manque le plus». Or Alexandre Loukachenko tient à tirer le maximum de la privatisation de Belaruskali, l'unique producteur de potasse, que vont donc s'arracher Chinois, Russes et Indiens.

L'Ukraine a aussi fait l'objet des attentions de Pékin. Le chef d'Etat chinois, Hu Jintao, a visité Kiev en juin dernier pour signer un accord de «partenariat stratégique», statut réservé jusque-là dans l'ex-URSS à la Russie et au Kazakhstan. «L'Ukraine intéresse Pékin pour ses vastes et fertiles terres agricoles. La Chine s'inquiète pour sa sécurité alimentaire nationale, car elle est très dépendante. Il s'agit du même modèle que pour les ressources minérales et énergétiques en Afrique», explique Joël Ruet, qui liste aussi «l'assemblage automobile chinois comme cheval de Troie pour le marché européen». Il s'agit aussi pour Pékin de récupérer des technologies stratégiques (nucléaire, aéronautique, armement), que l'Ukraine a su garder voire améliorer depuis la fin de l'Union soviétique.

Moscou n'a pas encore réagi publiquement face à cette nouvelle compétition directe dans sa «zone d'influence». Le Kremlin a très peur de fâcher son voisin, dont la puissance militaire et économique croît chaque jour. Dmitri Medvedev s'est juste contenté cet été de taquiner Pékin en lui disputant le rôle d'intermédiaire unique auprès de Kim Jong-il. Mais la Corée du Nord ne pèse pas lourd face aux enjeux économiques de l'Ukraine et de la Biélorussie.

PHOTO - Chinese President Hu Jintao (4th L) toasts with members of the Ukrainian delegation during a signing ceremony in Kiev June 20, 2011. China and Ukraine signed deals worth $3.5 billion on Monday during Chinese President Hu Jintao's visit to the former Soviet republic, Ukrainian President Viktor Yanukovich said.

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lundi 22 août 2011

Pyongyang se rapproche de Moscou pour atténuer sa dépendance vis-à-vis de Pékin

Le Monde - International, mardi 23 août 2011, p. 8

Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il, arrivé en Russie samedi 20 août à bord d'un train blindé, doit rencontrer, probablement mardi, le président Dmitri Medvedev dans la ville d'Oulan-Oude, à une centaine de kilomètres du lac Baïkal.

Accueilli à Khasan, ville proche de la frontière, par le gouverneur de la région de Primorye, Kim Jong-il a visité, dimanche, la centrale hydroélectrique de Bureiskaya.

Attendue depuis juin, cette première visite, depuis 2002, aurait pour objectif de renforcer les liens économiques entre les deux pays, notamment par un projet de pipeline pour le transport du gaz liquéfié entre la Russie et la Corée du Sud passant par la République populaire démocratique de Corée (RPDC).

Cette rencontre devrait également aborder la reprise de pourparlers multilatéraux sur la question nucléaire. L'aide russe à un pays confronté à une nouvelle pénurie alimentaire sera un autre sujet d'entretiens. Moscou a annoncé l'envoi de 50 000 tonnes de céréales en RPDC.

Sur le plan diplomatique, soulignent les observateurs à Séoul, cette visite pourrait indiquer la volonté de la Russie de jouer un rôle plus actif dans la stabilisation de la péninsule. Faisant partie, avec la Chine, les deux Corées, le Japon et les Etats-Unis des pourparlers à Six sur la dénucléarisation de la RPDC (suspendus depuis 2008), la Russie est jusqu'à présent restée en retrait sur la question coréenne. S'il se concrétise, le pipeline aurait un impact économique et diplomatique significatif.

La Corée du Sud est un grand importateur de gaz naturel (32,6 millions de tonnes en 2010). En 2008, Kogas (entreprise sud-coréenne) et Gazprom (russe) ont signé un accord pour la fourniture annuelle de 10 millions de tonnes de gaz liquéfié à partir de 2015. Le transport par mer étant coûteux, un pipeline à travers la Corée du Nord, proposé par Moscou et Séoul, serait plus économique.

Pour la RPDC appauvrie, le passage du pipeline sur son territoire assurerait de solides revenus en devises (500 millions de dollars par an, selon les analystes à Séoul). La Corée du Sud entend, pour sa part, obtenir des sérieuses garanties. Ce pipeline la rendra, en effet, dépendante de Pyongyang pour un tiers de ses approvisionnements en gaz liquéfié - dont elle pourrait être privée si le régime ferme les vannes en cas de tensions, fréquentes entre les deux pays.

Dans son message à Kim Jong-il pour la célébration, le 15 août, de la fin de la colonisation japonaise de la péninsule (1910-1945), M. Medvedev a fait état de ce projet comme étant " un exemple de renforcement de coopération " entre les deux pays et " une contribution à la stabilisation de la péninsule ".

Alors que la Chine multiplie les projets économiques le long des 1 300 kilomètres de sa frontière avec la RPDC (nouveaux ponts, zone industrielle conjointe sur une île du fleuve Yalu) et entend associer celle-ci au développement de ses trois provinces (Heilongjiang, Jilin et Liaoning), la Russie, qui n'a que 17 kilomètres de frontière avec la Corée du Nord, est à la traîne. Grand allié de Pyongyang jusqu'à l'effondrement de l'URSS, Moscou a laissé cette place à Pékin. Pour le régime de Pyongyang, un rapprochement avec la Russie permettrait d'atténuer la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Favorable à la non-prolifération et n'entendant pas reconnaître la RPDC comme une puissance nucléaire, la Russie applique, en principe, les sanctions adoptées à son encontre par le Conseil de sécurité des Nations unies en juin 2009. Moscou estime néanmoins qu'une dénucléarisation de ce pays n'est envisageable que dans le cadre d'un accord global de sécurité et un pacte de non-agression avec les Etats-Unis.

Moscou reste néanmoins mesuré dans ses critiques du régime nord-coréen. Lors de la seconde crise nucléaire en 2002, elle avait demandé à Washington de fournir des preuves de la violation par Pyongyang de ses engagements.

Moscou avait aussi épargné la Corée du Nord, en 2010, après les sérieuses accusations portées par une enquête internationale qui accusait un sous-marin nord-coréen d'avoir coulé, le 26 mars 2010, la corvette sud-coréenne Cheonan (46 morts).

La Russie a enfin eu un rôle d'intermédiaire dans la restitution à Pyongyang des 25 millions de dollars gelés (17,4 millions d'euros) par le Trésor américain sur les comptes de Banco Delta Asia à Macao.

A la faveur du projet de pipeline - peu réalisable pour l'instant faute d'avancées sur la question nucléaire -, Moscou pourrait redevenir un acteur de premier plan dans le jeu diplomatique en Asie orientale, estime Andrei Lankov, professeur à l'université Kookmin, à Séoul.

Philippe Pons

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DERNIÈRES IMAGES - En Russie, Tapis Rouge pour Kim Jong-il






Libération - Monde, lundi 22 août 2011, p. 12

La Russie a déroulé le tapis rouge hier pour accueillir le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il dans la région de l'Amour, en Extrême-Orient russe. Visiblement fatigué, le dirigeant de 69 ans, qui arborait ses habituelles lunettes de soleil et un vêtement de type militaire, a été aidé pour sortir de son train blindé. Il a visité une station d'énergie hydraulique et devrait rencontrer dans les prochains jours le président Dmitri Medvedev près du lac Baïkal. Le dirigeant nord-coréen, qui a poursuivi sa route sur le Transsibérien, n'est pas accompagné de son plus jeune fils et héritier, Kim Jong-un. C'est le premier voyage en Russie du leader depuis 2002. Son pays, confronté à des inondations dévastatrices et à une pénurie de denrées alimentaires, tente d'obtenir des aides de ses alliés. La Russie fait aussi partie du Groupe des six - avec les deux Corées, les Etats-Unis, le Japon et la Chine - chargé de pourparlers sur la dénucléarisation de la Corée du Nord.

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vendredi 17 juin 2011

Bras de fer entre Pékin et Moscou autour d'un contrat gazier géant


Les Echos, no. 20955 - International, vendredi 17 juin 2011, p. 7

La Russie et la Chine ont du mal à finaliser l'accord sur le gaz en négociations depuis des années, en raison d'un désaccord sur le prix et sur le tracé du futur gazoduc.

Moscou et Pékin le claironnaient depuis des semaines ; ils signeraient lors du forum économique de Saint-Pétersbourg un accord géant de fourniture de 68 milliards de mètres cubes de gaz russe sur trente ans. Mais, hier soir, la signature de Dimitri Medvedev et de son homologue chinois, Hu Jintao, se faisait toujours attendre.

Ce contrat, qui doit compléter l'accord-cadre signé en octobre 2009 entre Gazprom et la compagnie pétrolière nationale chinoise (CNPC), achoppe sur la question du prix ainsi que du tracé. Les Russes comptent acheminer une petite moitié du gaz par la voie dite occidentale, à partir du gaz de Sibérie occidentale, le reste par la voie orientale (Sibérie orientale, Sakhaline et Extrême-Orient). Mais, comme le rappelle un spécialiste des hydrocarbures à Pékin, « cela fait des années qu'on nous promet un accord et que rien ne vient ». Moscou part du principe qu'il n'y a pas de raison de vendre ce gaz à un tarif différent de celui pratiqué vis-à-vis de l'Europe. A quoi Pékin rétorque qu'au contraire une décote s'impose car ce nouveau pipeline viendrait offrir un débouché supplémentaire à la Russie. D'après nos informations, il subsiste un différentiel de 4 à 5 dollars par BTU (British Thermal Unit), ce qui, ramené à l'énergie fournie par le gaz, correspondrait à une différence de 25 à 30 dollars par baril de pétrole.

Dans ce bras de fer, Pékin estime pouvoir jouer la montre grâce à la diversification de ses approvisionnements en gaz. Outre ses propres productions, estimées à 90 milliards de mètres cubes, il peut compter sur un pipeline en provenance du Turkménistan, d'une capacité qui atteindra bientôt 40 milliards de mètres cubes par an, auquel il faudra également ajouter le gaz birman, qui représentera de 10 à 15 milliards de mètres cubes. Enfin, la Chine développe rapidement ses terminaux et importe de plus en plus de gaz naturel liquéfié : les 50 milliards de mètres cubes annuels sont en vue. Moscou, de son côté, sait que la consommation de la Chine devrait fortement augmenter, pour atteindre 250 milliards de mètres cubes en 2015 contre 110 actuellement, et fait donc le pari que son gaz inira par être indispensable à la deuxième économie mondiale.

Mettre en concurrence

Autre point d'interrogation : le tracé du futur pipeline. La Chine souhaite le faire venir de Mandchourie, pour « mettre la main sur les gisements extrême-orientaux de la Russie », résume le même connaisseur. La Russie, elle, préférerait un tracé par le Xinjiang, à l'ouest de la Chine, ce qui lui permettrait de mettre en concurrence le débouché chinois et l'européen, afin de ne pas être pieds et poings liés avec un unique client.

GABRIEL GRESILLON, AVEC YVES BOURDILLON

PHOTO - Russia's Prime Minister Vladimir Putin (R) and Gazprom CEO Alexei Miller (L) show the control room of the Gazprom company headquarters to China's President Hu Jintao in Moscow June 16, 2011.

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Moscou enrôle Pékin contre le bouclier antimissile - Isabelle Lasserre


Le Figaro, no. 20800 - Le Figaro, vendredi 17 juin 2011, p. 8

La République tchèque se retire en outre du projet américain auquel elle devait participer.

Le projet de bouclier antimissile que les États-Unis veulent installer en Europe vient de subir deux revers successifs. Le premier est venu de l'Organisation de coopération de Shanghaï, un groupe dominé par la Chine et la Russie, dont la dernière déclaration affirme qu'il s'opposera aux plans occidentaux d'une défense antimissile pouvant « menacer la stabilité internationale ». Le second provient de la République tchèque, qui s'est retirée mercredi du projet américain auquel elle devait participer. Défendu depuis longtemps par les Administrations américaines, qui le considèrent comme une protection indispensable contre les menaces liées à la prolifération nucléaire, émanant de pays, comme l'Iran, qui se dotent de capacités balistiques de plus en plus performantes, le projet de troisième site en Europe a été revu à la baisse par Barack Obama en septembre 2009. Plus légère, la nouvelle version prévoit que des intercepteurs et des radars soient installés dans des pays d'Europe centrale - Pologne, République tchèque et Roumanie - en 2015. Elle n'a cependant pas calmé l'opposition de Moscou, qui en fait toujours un cheval de bataille et considère que le troisième site américain est dirigé contre elle.

La Russie refuse une extension de la présence militaire américaine dans une zone qu'elle considère toujours comme sa sphère d'influence. Elle exige aussi l'assurance que ce système n'affaiblira pas son arsenal nucléaire. En novembre 2010, le Kremlin a tenté de noyer le projet américain en demandant d'y être pleinement associé. Il a aussi proposé une nouvelle architecture de la sécurité en Europe, destinée à tenir les États-Unis éloignés de la région et à affaiblir l'Otan. Les critiques à l'égard du projet américain se sont depuis durcies. Le président Dmitri Medvedev a même évoqué un possible retour à une course aux armements semblable à celle qui prévalut pendant la guerre froide.

Le fait que la Chine, puissance montante qui veut, elle aussi, limiter l'engagement américain dans sa sphère d'influence, se soit ralliée à la Russie sur le bouclier antimissile, révèle les capacités de Moscou à développer son influence diplomatique en dehors de la région, pour contrer l'Otan. C'est la première fois, en effet, que Pékin fait une déclaration publique sur ce sujet qui concerne la sécurité européenne et divise Moscou et Washington.

Nouveaux adversaires

Quant au retrait de la République tchèque, qui estimait que le rôle que lui réservait Washington dans le bouclier n'était pas suffisamment important, il montre que les pressions exercées par Moscou dans la région ne sont pas sans effet. La décision de Prague permettra à Moscou de démontrer que la Russie n'est pas considérée comme une menace par tous les pays d'Europe centrale ou orientale...

En attendant, la polémique éloigne les chancelleries occidentales du sujet principal : la menace que constitue, pour l'Europe et les États-Unis, la montée en puissance de nouveaux adversaires potentiels dotés de capacités nucléaires et balistiques de plus en plus modernes. Le scénario d'une « attaque balistique sur le territoire national » a pourtant été retenu par le livre blanc sur la défense publié en 2008.

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jeudi 16 juin 2011

Bataille d'influence entre Moscou et Pékin - Pierre Avril


Le Figaro, no. 20799 - Le Figaro, jeudi 16 juin 2011, p. 9

Unis face à Washington, ils placent leurs pions en Asie centrale, riche en hydrocarbures.

Mieux vaut régler ses problèmes en famille que sous la tutelle des États-Unis. C'est l'état d'esprit qui animait les six membres de l'Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), réunis hier à Astana, la capitale kazakhe. Tout en célébrant les dix ans de cette organisation, la Russie, la Chine, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan ont consacré leurs discussions au sort de leur grand voisin, l'Afghanistan, appelant à la création d'un État afghan « neutre, pacifique et florissant ». Mettant en garde contre toute importation des révolutions arabes sur leur propre sol, ces pays autocratiques ont plaidé en faveur d'un « développement démocratique prenant en compte leurs spécificités historiques et culturelles ».

Née d'un projet de sécurité régionale réunissant les pays d'Asie centrale, autrefois soviétisés, l'OCS est devenue aujourd'hui un club influent, dominé par Moscou et Pékin, et agissant, dans cette région stratégique et riche en hydrocarbures, comme un contrepoids à Washington et à l'Otan. L'Organisation reproche notamment à Washington et à l'Alliance atlantique leur manque d'engagement dans la lutte contre le trafic de drogue en provenance d'Afghanistan. À lui seul, le Centre régional antiterroriste de l'OCS aurait permis d'empêcher 500 attaques terroristes, a précisé hier le président kazakh, Noursoultan Nazarbaev.

Unis dans leur résistance à l'influence américaine - déclinante - en Asie centrale, les deux pivots de l'Organisation - Chine et Russie - se livrent depuis peu à une sourde bataille d'influence au sein même de l'Organisation. Pékin a longtemps admis que l'Asie centrale constitue la chasse gardée de Moscou.

Désormais, la Chine dame le pion à son puissant voisin. Lorgnant les réserves pétrolières, notamment kazakhes, l'empire du Milieu a, depuis 2009, ouvert une ligne de crédit de 10 milliards d'euros aux pays d'Asie centrale. Lundi, Astana et Pékin ont signé une déclaration de partenariat stratégique, qui prévoit de porter à 40 milliards de dollars d'ici à 2015 leurs échanges commerciaux.

Bon joueur

« Si nos partenaires chinois peuvent se montrer plus souples sur le plan économique, nous ne pouvons que soutenir cette démarche », explique, bon joueur, le conseiller diplomatique du Kremlin, Sergueï Prikhodko. Mais dans les coulisses, Moscou s'active pour contenir l'appétit de la Chine.

Ainsi, à titre de contrepoids, le Kremlin tente d'intégrer l'Inde - qui ne dispose aujourd'hui que du statut d'observateur - au sein de l'OCS. Mais les autorités chinoises ne veulent pas d'un concurrent supplémentaire, a fortiori comme New Delhi. En visite officielle aujourd'hui à Moscou, le premier ministre chinois, Hu Jintao, devrait chercher à apaiser ces querelles.

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mercredi 1 juin 2011

DÉMOGRAPHIE - La Russie en voie de dépeuplement - Philippe Descamps


Le Monde diplomatique - Juin 2011, p. 18 19

Nul besoin d'aller chercher dans des régions inaccessibles, au climat extrême, l'illustration de la crise démographique russe. A quelques heures de Moscou, la région de Tver (Kalinine entre 1931 et 1990) a enregistré durant la dernière décennie plus de deux décès pour chaque naissance. Selon les premiers résultats du recensement de l'automne 2010, cette région ne compte plus que 1,32 million d'habitants. En vingt ans, elle a perdu 18 % de sa population, soit plus de 300 000 personnes.

Dans le train régional (Elektrichka) en provenance de Moscou, des femmes âgées et seules se succèdent pour vendre à la sauvette quelques ustensiles de cuisine et compléter leur maigre retraite. Sur les divagations gelées de la Volga, de nombreux pêcheurs creusent des trous dans la glace. Et s'ils bravent le froid, ce n'est pas pour le folklore... L'harmonie de couleurs dégagée par les villages d'isbas tranche avec l'austérité des barres de béton qui encerclent la capitale. Mais la plupart de ces maisons en bois sont vides depuis longtemps : " La moitié des 9 500 villages de la région ont moins de dix habitants permanents ", indique Anna Tchoukina, géographe à la faculté de Tver (1).

Les hommes de Tver meurent plus jeunes que les Haïtiens

Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, fin 1991, la Russie a perdu près de 6 millions d'habitants. Le retour des Russes naguère installés dans les " républiques soeurs " et un solde migratoire positif n'ont pu que limiter les effets d'un solde naturel très négatif. Sur un territoire grand comme deux fois le Canada ou la Chine (trente fois la France), la Russie ne compte plus que 142,9 millions d'habitants (2). " Sa plus grande pauvreté, c'est la faiblesse de sa population sur un territoire immense ", confirme M. Anatoly Vichnevski, directeur de l'Institut de démographie de l'université d'Etat de Moscou.

Les projections les plus pessimistes des Nations unies évoquent une population ramenée à 120 millions d'habitants en 2025 (128,7 millions pour le scénario moyen), avant un déclin plus rapide ; le dernier scénario moyen du service des statistiques de l'Etat fédéral (Rosstat), lui, table sur 140 millions à cet horizon.

Dans son discours annuel à la Douma, le 10 mai 2006, l'ancien président Vladimir Poutine élevait la démographie au rang de " problème le plus aigu " du pays, et fixait trois priorités : " D'abord, nous devons réduire la mortalité. Ensuite, nous avons besoin d'une politique d'immigration pertinente. Et enfin, il nous faut augmenter notre taux de natalité. " Devant la relative insouciance de la population, les médias et les décideurs insistent sur la natalité - domaine consensuel - et ne pointent pas les contradictions d'une nouvelle Russie fortement inégalitaire.

Même en plein hiver, dans les rues piétonnes enneigées de Tver ou sur les bords de la Volga, on croise de nombreuses poussettes, sur roues... ou sur patins. Dans son bureau du département de santé publique, la responsable de la protection de l'enfance, Mme Lydia Samochkina, est optimiste : " Nous voyons de plus en plus de familles avec deux ou trois enfants. La natalité a cessé de diminuer depuis quatre ou cinq ans. Aujourd'hui, l'économie va mieux. L'Etat et la région les aident. "

La nouvelle politique nataliste du gouvernement n'est pas sans évoquer l'exaltation de la " famille socialiste " à l'époque soviétique. Le " capital maternel " (lire" Un "capital maternel" à partir du deuxième enfant ") permet de réserver l'essentiel des aides aux parents de familles nombreuses. En apparence, cela a porté ses fruits, puisque le nombre de naissances augmente depuis 2007. Le taux de natalité, qui était tombé à 8,6 â?° (enfants pour mille habitants) en 1999, est remonté à 12,6 â?° en 2010. Durant la même période, l'indice synthétique de fécondité est passé de 1,16 enfant par femme à 1,53.

Pourtant, les démographes restent sceptiques. Le plus souvent, les incitations financières ne font qu'avancer les projets de conception. Ainsi, la politique nataliste de M. Mikhaïl Gorbatchev, à la fin des années 1980, a d'abord permis une remontée de la fécondité, avant un déclin plus marqué. Sur le long terme, la natalité évolue en Russie comme dans la plupart des pays industrialisés. Avec la révolution culturelle de la maîtrise des naissances, l'indice synthétique de fécondité est tombé sous le seuil de renouvellement des générations dès le milieu des années 1960. Seule différence avec l'Ouest, la faible diffusion des méthodes de contraception : les autorités entretenaient la méfiance à l'égard de la pilule, et les femmes russes ont eu massivement recours à l'avortement. Autorisé à partir de 1920, interdit par Joseph Staline en 1936, celui-ci fut à nouveau légal à partir de 1955, les statistiques restant secrètes jusqu'en 1986. Toutefois, on estime que la Fédération de Russie a enregistré jusqu'à 5,4 millions d'interruptions volontaires de grossesse (IVG) en 1965. On a compté plus de quatre IVG par femme jusqu'au milieu des années 1970. Il a fallu attendre la fin de l'URSS pour une diffusion plus large de la contraception. Depuis 2007, le nombre d'avortements est inférieur à celui des naissances et continue de diminuer (1,29 million en 2009).

Si la faible natalité de la Russie ne détonne guère en Europe, la mortalité, très élevée - en particulier chez les hommes -, représente un cas d'espèce. Avec une espérance de vie à la naissance de 62,7 ans en 2009 (74,6 pour les femmes), les hommes russes sont les plus mal lotis du continent, et restent bien en dessous de la moyenne mondiale (66,9 ans en 2008). Alors que les Occidentaux ont gagné une dizaine d'années d'espérance de vie depuis le milieu des années 1960, les Russes n'ont toujours pas retrouvé leur niveau... de 1964 !

A Tver, tous les interlocuteurs préfèrent mettre en avant l'exil des jeunes vers la capitale, distante de moins de deux cents kilomètres, pour expliquer la baisse de la population. Il est vrai que les plus entreprenants prennent le chemin de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour y trouver un meilleur salaire et un travail plus intéressant. Mais ce départ est largement compensé par l'immigration en provenance des autres régions et d'Asie centrale. La raison principale du déclin dans la région est bien la mortalité masculine, avec une espérance de vie des hommes (58,3 ans en 2008) inférieure à celle du Bénin ou de Haïti (3).

Dans les années 1950, la Russie a fait des progrès très rapides en matière de lutte contre les maladies infectieuses. Grâce au suivi sanitaire, à la vaccination et aux antibiotiques, les pays communistes avaient quasiment rattrapé leur retard sur les pays occidentaux à l'arrivée de Leonid Brejnev, en 1964. Mais, depuis, l'écart n'a cessé de se creuser, au point de devenir plus important qu'au début du XXe siècle... Le système de santé n'était pas une priorité du régime soviétique entré dans une période de stagnation économique. Il s'est montré très peu efficace contre les affections modernes comme le cancer ou les maladies cardiovasculaires. La planification a conduit à développer la quantité plutôt que la qualité des soins, et les moyens alloués à la modernisation des installations ou à la valorisation des professions médicales sont restés insuffisants. Le pouvoir soviétique s'est également montré incapable de responsabiliser les individus quant à leur hygiène de vie.

Le retour de l'Etat a permis d'importants progrès

Après l'effondrement de l'Union soviétique, entre 1991 et 1994, les Russes ont perdu près de sept ans d'espérance de vie. Si la hausse de la mortalité a affecté tous les anciens pays communistes, elle s'avère plus brutale et plus durable à mesure que l'on progresse vers l'est. Cette évolution ne peut s'expliquer sans revenir au chaos de l'époque Eltsine (1991-1999). " La population aurait subi un choc qui n'est comparable qu'à ce que la population soviétique a subi entre 1928 et 1934 ", estime Jacques Sapir (4), qui fait référence à la grande famine en Ukraine. En 1998, le produit intérieur brut (PIB) ne représentait plus que 60 % de celui de 1991 ; le niveau des investissements atteignait moins de 30 %. La Russie capitaliste n'a retrouvé qu'à la fin des années 2000 un revenu équivalent à celui de la fin de la Russie soviétique (5).

C'est la période de la prédation des biens publics et du pillage des ressources naturelles au profit d'une petite poignée de privilégiés, le plus souvent issus de l'ancienne nomenklatura. Les choix de ses premiers dirigeants, conseillés par des Occidentaux - dont l'Américain Jeffrey Sachs ou les Français Daniel Cohen et Christian de Boissieu (président du Conseil d'analyse économique) -, ont fait de la Russie le pays d'Europe où les inégalités sont les plus fortes, et parmi les plus élevées du monde.

Ce délabrement s'est accompagné d'un débordement des morts violentes. Actuellement, le taux de suicide des hommes se situe au deuxième rang mondial, et le taux de mortalité sur la route (33 000 morts par an) est le plus élevé d'Europe, tout comme le taux d'homicide (6). Déboussolés, devenus craintifs, les Russes ont aussi perdu leur " capital social ", leurs réseaux de relations. La Russie est parmi les pays du monde où l'on rencontre le moins de membres actifs dans les associations. C'est vrai même en matière de sport, explique Anna Piounova, journaliste pour un site consacré à la montagne : " A l'exception de la classe privilégiée, les Russes ne se préoccupent plus de leur condition physique. La Russie reste bien placée dans les compétitions du fait de sa politique élitiste de sélection précoce, mais il n'y a plus de sport de masse. "

La vodka demeure le problème de santé publique numéro un. Après les restrictions imposées sous M. Gorbatchev, la consommation a repris de plus belle dans les années 1990. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), près d'un homme sur cinq meurt de causes liées à l'alcool (un sur seize, en moyenne, au niveau mondial). La Russie est le pays d'Europe où l'on absorbe le plus d'alcools forts, et dans des proportions qui dépassent très souvent l'ivresse.

En Extrême-Orient, une lutte permanente contre le vide

Pour saisir le choc des classes dans la nouvelle Russie, il suffit de rentrer à Moscou par le Sapsan (" Faucon pèlerin "), le nouveau TGV russe. Tandis que la plèbe s'entasse dans les wagons délabrés de l'Elektrichka, les " nouveaux Russes " pianotent confortablement sur leurs tablettes électroniques, en roulant à 250 km/h. Pour gagner trente minutes sur le trajet, il faut pouvoir payer six fois plus cher ! Pendant que cette nouvelle nomenklatura passait ses vacances sur la Côte d'Azur ou les bords de la mer Noire, l'épisode caniculaire de l'été 2010 dans le district de Moscou et dans le Sud a démontré l'inefficacité du système de santé, avec un excédent de 55 000 décès par rapport à l'été précédent.

Dans le domaine de l'éducation et de la santé, les " nouveaux Russes " font appel à des services privés coûteux et de qualité, tandis que la grande majorité doit se contenter du secteur public, fortement dégradé. Dans le classement de l'Organisation des Nations unies (ONU) selon l'indice de santé, la Fédération de Russie n'arrive qu'au 122e rang, avec un indice inférieur au niveau de 1970.

En remplaçant le système étatique centralisé par une assurance-maladie obligatoire, financée par des cotisations salariales, la réforme de la santé de 1993 devait remédier au sous-financement chronique et au gaspillage. L'introduction d'une décentralisation non maîtrisée et la mise en concurrence des compagnies d'assurance privées se sont avérées inefficaces et coûteuses. Pour répondre aux défis sanitaires du monde moderne, les pays industrialisés ont augmenté leurs dépenses publiques et privées : elles dépassent 10 % du PIB dans la plupart des pays développés (11 % en France, 16 % aux Etats-Unis). Déjà très faibles en Russie avant 1991, elles sont tombées à 2,7 % du PIB en 2000, avant de remonter à 4,5 % en 2010 (7).

Le redressement économique des dernières années et le retour de l'Etat ont tout de même permis que des progrès interviennent. Grâce à des programmes spécifiques visant à instaurer une meilleure couverture du territoire pour les soins cardiaques ou les urgences routières, les maladies cardio-vasculaires et les décès après accident sur la route commencent à refluer. La mortalité infantile a été divisée par deux en quinze ans et rejoint le niveau des pays occidentaux (7,5 â?° en 2010). A Tver, le centre périnatal est déjà bien équipé, et un centre cardio-vasculaire est en travaux - cinq sont prévus dans la région.

La politique de santé prend actuellement un virage attendu de longue date. Depuis le 1er janvier 2011, un rattrapage substantiel est lancé, les cotisations maladie passant de 3,1 % à 5,1 % du salaire : " Cette mesure devrait permettre de dégager 460 milliards de roubles supplémentaires [11,5 milliards d'euros] pour le fonds national d'assurance-maladie. Ces sommes seront affectées en premier lieu à la réhabilitation et à l'informatisation des centres de santé, puis à l'élévation des standards de soin ", explique Mme Sophia Malyavina, première conseillère de la ministre fédérale de la santé. Un changement déterminant va être apporté avec la création de 500 centres pour les premiers diagnostics. Les Russes vont pouvoir réellement choisir leur médecin, sans avoir pour autant à dépenser une fortune.

Un immense chantier reste ouvert pour ce qui concerne la prévention. La médecine du travail a été revalorisée ; un passeport santé permet aux adolescents de faire un bilan régulier complet. Des " écoles de santé " dispensent des recommandations aux personnes âgées. Signe d'un renversement de l'approche : Moscou accueillait fin avril 2011 la première conférence ministérielle mondiale sur les " modes de vie sains et la lutte contre les maladies non transmissibles ". Malgré la multiplication des programmes, on voit mal cependant comment l'état sanitaire pourrait s'améliorer sans une évolution des conditions sociales ; or la réduction des inégalités par le soutien aux plus démunis (personnes seules, retraités, ruraux) et une politique fiscale plus redistributive ne semblent pas à l'ordre du jour.

A l'exception de quelques régions pétrolifères de Sibérie occidentale et de Moscou, qui affiche ses ambitions de " métropole mondiale " et a gagné plus de 1,5 million d'habitants en vingt ans (11,5 millions au dernier recensement), le district qui voit sa population augmenter le plus fortement est celui du Sud. Les peuples montagnards du Caucase du Nord, qui font si peur aux Russes depuis les guerres de Tchétchénie, sont aussi ceux qui ont le plus d'enfants.

L'éternel défi du développement de l'espace russe bute sur la nécessité de ne pas en rester à une économie de rente pétrolière. L'abandon progressif des ambitions industrielles pour la seule exploitation du sous-sol creuse les inégalités entre les régions riches en ressources naturelles et les autres. Située au nord du cercle polaire, la région de Mourmansk, par exemple, a perdu le quart de sa population en vingt ans. Celle de Magadan, marquée à jamais par les goulags de la Kolyma, n'abrite plus que le tiers de sa population de l'époque soviétique. Sur un territoire plus vaste que l'Union européenne, l'Extrême-Orient russe ne compte plus que 6,4 millions d'habitants (- 20 %) et voit s'aggraver sa " lutte permanente contre le vide (8) ". La densité n'y représente même pas le centième de celle du voisin chinois.

Le destin des monograd, les villes de mono-industries, reste également en suspens. Répondre à la pollution et à l'obsolescence des fonderies de cuivre de Karabache, des hauts-fourneaux de Magnitogorsk ou des dizaines de villes semblables, exigerait des investissements colossaux - à tel point que l'on évoque régulièrement la " délocalisation en masse des chômeurs (9) " vers des villes plus diversifiées ou des métropoles régionales.

La question de l'immigration est marquée par l'ambiguïté du pouvoir, qui cherche à répondre au défi démographique tout en flattant une opinion repliée sur un nationalisme ethnique, dans un contexte de montée de la xénophobie. Le premier ministre Poutine exalte ainsi le retour des " compatriotes " et une immigration choisie, " éduquée et respectueuse des lois ". Sont pourtant taris depuis longtemps les réservoirs de " pieds-rouges " : les Russes installés dans les anciennes républiques soviétiques voisines qui voulaient " se rapatrier " l'ont déjà fait dans les années 1990. Les volontaires proviennent en premier lieu des régions déshéritées d'Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan) et du Caucase. Ils travaillent le plus souvent dans la construction et l'entretien des routes, dans des conditions difficiles.

" La Russie a toujours été multiculturelle, dit Alexander Verkhovsky, du Centre Sova, qui étudie les dérives xénophobes. En URSS, on partageait une citoyenneté, mais aussi une langue et une formation. Aujourd'hui, les migrants, même quand ils viennent de républiques russes, sont de plus en plus éloignés de la société russe. La peur fait que tous ceux qui n'ont pas l'air russes sont perçus comme des extraterrestres. " L'hypocrisie touche à son comble avec l'immigration clandestine. Celle-ci fait l'objet de dénonciations unanimes, sans que rien ne soit fait pour s'attaquer aux filières d'exploitation, ni pour mettre en place un programme d'intégration digne de ce nom.

La société russe ne semble pas prête à lancer une politique d'immigration ambitieuse. L'inertie des phénomènes démographiques est pourtant telle qu'elle ne pourra espérer renverser l'évolution, ni se contenter de l'atténuer ; elle devra aussi envisager des mesures d'adaptation à un dépeuplement endogène en bonne partie irréversible.

(1) Cf. Alexandre Tkatchenko, Lydia Bogdanovo et Anna Tchoukina, Problèmes démographiques de la région de Tver (en russe), faculté de géographie de Tver, 2010.
(2) Résultats préliminaires du dernier recensement d'octobre 2010. Les autres données sur la population proviennent des annuaires démographiques de la Russie et du service des statistiques de l'Etat fédéral, Rosstat.
(3) Indicateurs de la Banque mondiale, 2008.
(4) Jacques Sapir, Le Chaos russe, La Découverte, Paris, 1996.
(5) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), UNdata.
(6) OMS, 2009, et European Sourcebook of Crime and Criminal Justice Statistics, 4e édi-tion, Boom Juridische uitgevers, La Haye, 2010.
(7) Annuaire statistique de la santé publique en Russie, 2007, et ministère de la santé, février 2011.
(8) Cédric Gras et Vycheslav Shvedov, " Extrême-Orient russe, une incessante (re) conquête économique ", Hérodote, n° 138, Paris, août 2010.
(9) Moscow Times, 17 mars 2010.

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lundi 16 mai 2011

REPORTAGE - L'armée russe se muscle - Pierre-Alexandre Bouclay

Valeurs Actuelles, no. 3885 - Jeudi 12 mai 2011, p. 34

Le Kremlin va investir près de 500 milliards d'euros dans une réforme militaire sans précédent. Pour que le pays renoue avec la puissance.

Fusionnant faste impérial et anciennes traditions soviétiques, 20 000 soldats ont défilé à Moscou ce 9 mai pour commémorer la victoire de la Russie sur l'Allemagne en 1945. Une centaine de véhicules blindés et d'aéronefs ont été présentés, ainsi que des missiles balistiques à courte portée (Iskander-M) ou intercontinentaux (Topol). Des bombardiers stratégiques Tupolev160, des chasseurs Sukhoï et Mig ont survolé la place Rouge. La parade représentait, selon les mots du premier ministre, Vladimir Poutine, « une démonstration du potentiel croissant de la Russie en matière de défense ».

Dans son discours, le président Dmitri Medvedev a évoqué les situations conflictuelles dans le monde et surtout la grande réforme des armées annoncée fin février, dotée de 474 milliards d'euros sur dix ans. Medvedev a pris ce chantier à bras-le-corps après le conflit contre la Géorgie en août 2008.

C'est en effet à l'occasion de ce conflit - ici évoqué par le président à travers les voeux adressés aux régions séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie - que la Russie fit le constat de l'état déplorable de son armée, affaiblie par des années de financements erratiques, de réformes inachevées, de corruption et d'abus en tout genre. Selon Nikolaï Makarov, le chef d'état major général, le pays doit aussi faire face à « une chute démographique obligeant à réviser le fonctionnement des forces ».

Soutenu par Medvedev et Poutine, Anatoli Serdioukov, le ministre de la Défense, est à la manoeuvre. Homme d'affaires efficace mais bourru, peu porté aux relations publiques, réputé indifférent à son avenir politique, il assume cette réforme de fond sans se soucier des mécontents. Le programme de modernisation prévoit la construction de 600 avions - chasseurs et bombardiers - , plus de 1 000 hélicoptères de combat ou de transport, 100 nouveaux bâtiments de guerre dont des sous-marins nucléaires. En revanche, les futurs porte-avions ne sont pas prévus avant 2050.

L'armée de terre recevra des transports de troupes, du matériel de protection radiologique, chimique et biologique, des armes «intelligentes». Des crédits généreux seront affectés aux nouvelles technologies, notamment pour rattraper le retard russe dans les systèmes de commandement, de contrôle et de communications. Le nombre de missiles et de charges nucléaires sera réduit d'un tiers d'ici à 2016 et 10 % du budget global de la réforme sera consacré au perfectionnement de la force de frappe.

Iouri Solomonov, constructeur en chef de l'Institut de technologie thermique de Moscou, est formel : « D'ici à 2012, l'armée sera dotée du missile balistiqueTopol-M. Les forces stratégiques toucheront les nouveaux missiles RS-24 Yars, sans équivalent dans le monde. La marine recevra huit sous-marins nucléaires stratégiques de type Iouri Dolgorouki, munis de 12 missiles Boulava et de 16 torpilles Tsakra (SS-N-15). » Ces Boulava, dont la production en série vient d'être lancée, sont capables de transporter dix ogives nucléaires à 8 000 kilomètres. L'armée russe sera ainsi adaptée « aux nouveaux enjeux mondiaux », promet le général Vladimir Popovkine, vice-ministre de la Défense. Au coeur de la doctrine militaire élaborée en 2011, la composante stratégique doit permettre « des frappes nucléaires préventives ».

L'annonce dimanche du démantèlement d'un groupe islamiste qui aurait préparé un attentat lors des commémorations à Astrakhan, ainsi que les combats au Daguestan, donnent un sens concret à cette politique et rappellent les défis de la nouvelle armée. Elle devra aussi tenir compte des «nouveaux risques» : la lutte pour les ressources énergétiques, l'élargissement de l'Otan jusqu'aux frontières de la Russie ou dans sa zone d'influence, la prolifération des armes de destruction massive, le terrorisme international. Cette doctrine engage aussi le pays dans la cyberguerre, apparemment déjà maîtrisée par les services russes. Pour sécuriser son approvisionnement énergétique, Moscou veut assurer une présence militaire sur un spectre large, de la mer Noire à l'Asie centrale et à l'Arctique, où le réchauffement climatique pourrait permettre l'extraction d'hydrocarbures. La Russie souhaite marquer son aire d'influence face à la Chine, au Japon, aux États-Unis et à l'Otan. Cela explique la multiplication des patrouilles russes dans l'espace aérien européen ou américain, les manoeuvres en Extrême-Orient, les croisières en Méditerranée...

Cette modernisation conduit à mettre plus de 200 000 officiers à la retraite d'ici trois ans (61 % du corps). Encore forte d'un million d'hommes, l'armée devrait être «dégraissée» à hauteur de 17 % de ses effectifs. Les unités seront réduites des trois quarts, l'armée de terre passant notamment de 1 890 unités à 172 ! « Le but est de disposer, sur le modèle européen, de forces plus compactes, mobiles, mieux équipées, mieux articulées et plus aptes aux opérations extérieures », insiste le ministre de la Défense, Serdioukov.

Medvedev veut redorer le blason de l'armée. Cela passe par la lutte contre la corruption et la dedovchtchina, ces humiliations infligées aux «bleus» qui entraînent trop de suicides. « Ces brimades sapent le moral et la confiance des appelés en leur hiérarchie, affaiblissent leur résilience et leurs capacités opérationnelles », regrette Serdioukov. Un système de veille permet déjà aux victimes de porter plainte. Nombre de cadres douteux ont été limogés, officiellement pour des questions d'âge, en réalité pour mauvais traitements, alcoolisme ou corruption. Récemment, des aviateurs avaient revendu les cellules de quatre Mig pour... 5 dollars ! Mais le président plaide aussi pour le retour de « l'éducation militaro-patriotique, indispensable à une grande nation ».

Des partenariats se mettent en place avec des pays étrangers. La France et la Russie ont signé fin janvier un accord prévoyant la fabrication de quatre navires de type Mistral, dont deux seront produits en Russie. Le contrat butte encore sur les transferts de technologie. Le dossier sera abordé en marge de la participation de Medvedev au sommet du G8 à Deauville, les 26 et 27 mai. La Russie négocie aussi l'achat du système Félin (Fantassin à équipements et liaisons intégrés) du français Sagem Défense Sécurité. L'italien Iveco fournira des véhicules blindés et l'Allemagne doit vendre desblindages légers. La Russie cherche aussi des partenariats sur les fusils de précision, les drones et l'aviation.

Anatoli Serdioukov se veut rassurant en parlant d'un ajustement : « Depuis 1999, la Russie rattrape les années de dépression postsoviétique, qui ont marqué un recul de sa puissance militaire. Suivant les objectifs fixés par le Kremlin dès le début des années 2000, elle est maintenant l'un des pivots de notre monde multipolaire. »

Bouclay Pierre-Alexandre; Zyma Tatiana

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jeudi 14 avril 2011

Les Brics en sommet célèbrent leur montée en puissance - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20745 - Le Figaro, jeudi, 14 avril 2011, p. 8

Le Brésil, la Chine, l'Inde, la Russie et l'Afrique du Sud peinent cependant à masquer leurs divergences.

Ambiance balnéaire, mais pas forcément idyllique aujourd'hui pour les grands « émergents ». Les pays Brics, le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine, rejoints pour la première fois par l'Afrique du Sud, tiennent sommet sur l'île chinoise de Hainan. Une réunion censée consacrer la montée en puissance de ce groupe, pour faire pièce aux nations occidentales. Mais les divergences d'intérêts - politiques comme économiques - tracent de sérieuses limites à l'exercice.

Au bord des plages de Sanya, destination à la mode des riches Chinois, le président Hu Jintao veut conforter le rôle leader de la Chine pour les pays émergents. Et il entend bien ne pas laisser dériver les débats. Le champ de la rencontre couvre le commerce, la finance et la sécurité, avec notamment l'évocation du conflit libyen. En revanche, le grand sujet qui fâche, celui de la sous-évaluation du yuan, ne devrait pas être abordé. Pas plus que celui de la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU. « Ce n'est pas le forum approprié pour évoquer ces questions », a expliqué Wu Hailong, assistant du ministre chinois des Affaires étrangères. À l'évidence, certains hôtes du sommet, Brésil en tête, devraient être frustrés.

L'acronyme Bric a été créé par Goldman Sachs en 2001 pour éveiller l'attention sur quatre grandes économies en développement. Le premier sommet s'est tenu en 2009 en Russie. Rejoint par Pretoria, le groupe compte aujourd'hui pour 40 % de la population de la planète, 18 % de son commerce et environ 40 % de sa croissance. Selon le Fonds monétaire international, ce dernier chiffre devrait même atteindre plus de 60 % en 2014.

Mais les grandes ambitions de solidarité « Sud-Sud » viennent buter sur la réalité des tensions bilatérales, économiques comme politiques. Il y a d'abord des disparités structurelles. L'économie chinoise représente environ trois fois celle du Brésil, quatre fois celle de l'Inde ou la Russie et seize fois celle de l'Afrique du Sud. Des systèmes démocratiques, même brouillons, fraient avec des modèles plus autoritaires. Les prises de position internationales diffèrent. À la différence des quatre autres membres, l'Afrique du Sud a ainsi voté la résolution de l'ONU ouvrant la voie aux bombardements en Libye. Sur la revendication d'un siège permanent au Conseil de sécurité par le Brésil et l'Inde, la Russie est beaucoup plus réceptive que ne l'est la Chine.

Secrétariat permanent

Mais les déficits commerciaux et la question de la monnaie chinoise restent le sujet majeur de friction, notamment entre la Chine, d'un côté, l'Inde et le Brésil, de l'autre. La nouvelle présidente brésilienne Dilma Rousseff, dont c'est la première grande sortie internationale et qui en a profité pour faire une visite bilatérale à Pékin, est soumise à forte pression intérieure pour ferrailler avec ses hôtes.

Un temps aligné sur la Chine dans la « guerre des monnaies », le Brésil s'en démarque de plus en plus en se plaignant du faible niveau du yuan. Pour calmer le jeu, la présidente brésilienne a pu annoncer hier la signature d'une vingtaine d'accords, dont la vente de 35 avions Embraer et un projet d'investissement de 12 milliards de dollars de Foxconn, qui assemble notamment l'iPad.

À l'aune des deux sommets précédents, celui de Hainan devrait se résumer à des déclarations assez plates sur la gouvernance mondiale ou le développement durable. Même si le symbole reste fort. Et s'il pourrait être décidé de doter le groupe d'un secrétariat permanent.

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jeudi 31 mars 2011

REPORTAGE - Quand la Chine achète la Sibérie - Marc Nexon


Le Point, no. 2011 - Economie, jeudi, 31 mars 2011, p. 92,93,94

Conquête. Pour l'empire du Milieu, tous les moyens sont bons afin de s'emparer des richesses de la taïga russe. Poutine et Medvedev voient rouge.

Le 4 x 4 Toyota file à travers la taïga. Le ciel est laiteux et l'air chargé de flocons qui piquent comme des aiguilles. Au volant, le garde-chasse Alexandre Samoilenko, 59 ans, en tenue militaire, est seul sur la route. Seul au milieu des bois et de l'immensité blanche. Ce matin, les températures sont remontées à - 20 °C, mais il a neigé toute la nuit. Le véhicule multiplie les embardées. Et Alexandre n'aime pas ça.« Sale hiver ! J'ai jamais eu autant de mal à m'enfoncer en forêt. » Pourtant, il roule. Car il vient d'apprendre qu'à 150 kilomètres de là un groupe de contrebandiers a pris position. Et tronçonne. Du matin au soir.

Nous sommes dans la région de Dalnerechensk, en Sibérie orientale, à l'autre bout du continent russe, à sept fuseaux horaires de Moscou. Et à deux pas de la Chine. Ici, le long des 3 300 kilomètres de la frontière, les Russes abattent sans relâche. Du pin, du cèdre, du frêne, du bouleau, du hêtre...

Des grumes aussitôt convoyées chez le grand voisin, qui les transforme puis les réexpédie sur le marché mondial à l'état de meubles, de parquets ou de papier toilette. Un commerce gigantesque, dont la moitié des volumes franchit la frontière en toute illégalité. Sous la supervision des Chinois, qui achètent tout : la gestion des parcelles boisées, les camions et les passe-droits. La facture ? Une destruction programmée de la forêt boréale d'ici deux à trois décennies.

Alexandre traverse un village de maisons en rondins. Du linge pend aux fenêtres, figé dans la glace. A la sortie du bourg, un homme emmitouflé appelle de son portable.« Regardez-le ! Il a repéré ma voiture et prévient les bandits de la forêt », s'écrie Alexandre. La Toyota coupe par un sentier. Des traces de chenilles apparaissent... Celles du tracteur des trafiquants utilisé pour déplacer les troncs. Le 4 x 4 les suit pendant plusieurs kilomètres et finit par renoncer, incapable d'avancer davantage dans l'épaisse couche de neige.

Soudain surgit une motoneige tractant deux citernes de carburant. Le garde-chasse bondit hors du véhicule.« Alors, on vole ? lance-t-il au conducteur éberlué.Tu vas tout me dire ! » L'homme découvre une denture or et argent. Et raconte.« Je les ravitaille en essence. Ils sont trois et coupent depuis deux jours à 10 kilomètres d'ici. » Alexandre soupire. Il tape du pied sur le pneu dégonflé de son 4 x 4.« Je ne les coincerai pas aujourd'hui. »

La Chine peut poursuivre son grand festin sibérien. Pourquoi s'en priverait-elle ? Au nord de chez elle, de Vladivostok à la Mongolie, s'ouvre un espace vaste comme l'Europe, gorgé de matières premières et occupé par une population de 6 millions d'habitants... Et qui n'en comptera plus que 4,5 millions d'ici à 2015. Au sud, jouxtant la frontière, trois provinces chi-noises peuplées de 150 millions d'âmes et qui n'ont qu'une ambition : alimenter leur folle croissance. Un cauchemar pour les autorités russes.« Si on ne réagit pas, on parlera tous chinois », lâche le Premier ministre, Vladimir Poutine, à chacune de ses visites dans la région.« Nous risquons de vivre un drame comparable à l'effondrement de l'URSS », renchérit le président, Dmitri Medvedev. La presse russe elle-même ne cesse d'évoquer des plans secrets de Pékin destinés à reconquérir ces territoires longtemps aux mains de la dynastie Qing et cédés à la Russie tsariste en 1858. De fait, les écoles chinoises relaient le même message depuis Mao.« Au-delà du fleuve Amour, la terre nous appartient. »

Et l'annexion de facto est en marche. A grand renfort de cash. A Vladivostok, sur le Pacifique, l'affaire est entendue.« 70 % du business est entre les mains des Chinois », affirme Viktor Cherepkov, l'ancien maire de la ville, un petit homme sec, le cou noué par une cravate rose. Bref, à peu près tout, à l'exception du négoce des voi- tures japonaises encore sous le contrôle des Russes. Comment ? Via la création de sociétés écrans avec à leur tête des hommes de paille russes.

Obsession. Igor est l'un d'eux. Le cheveux ras, ancien officier de l'armée, il occupe le poste de directeur d'une entreprise de matériaux de construction de plusieurs centaines d'employés.« Je suis un salarié des Chinois, confesse-t-il dans un restaurant, au milieu d'une soirée d'anniversaire.Ils viennent même nous démarcher par petites annonces et nous proposent d'investir. » Leur argent ?« Inépuisable. » Les profits ?« Des millions de dollars qu'on se partage ! »

Et tout intéresse l'empire du Milieu. Le gaz, le pétrole, mais aussi les minerais. Comme les milliards de tonnes de fer dont regorge le sous-sol du Birobidjan, à moins de 100 kilomètres de la frontière.« Ils m'appellent tous les jours, confie le vice-gouverneur de la région, Valeri Gourevitch, en raccrochant après une conversation téléphonique avec un partenaire chinois.Le jour où ils cesseront, c'est qu'il y aura eu un tremblement de terre à Pékin ! » Ici, au Birobidjan, ils ont une obsession : construire sur le fleuve Amour un pont et une voie ferrée de 2,5 kilomètres capables d'acheminer le fer.

L'appétit du géant est tel qu'un projet fou a même circulé il y a deux ans à Vladivostok. L'idée ? Confier la gestion de la moitié de la ville à la Chine pour soixante-quinze ans. Moyennant un loyer annuel de 3,6 milliards d'euros.« Il s'agissait d'un programme de restauration des quartiers », précise Mikhaïl Terski, directeur du Centre de recherches stratégiques du Pacifique. Une ficelle un peu grosse. Moscou a dit niet.

« Les Russes ne parviennent pas à développer leur territoire, qui se vide. Leur peur est légitime », lâche Suei Hueilin, un consultant chinois de Vladivostok marié à une Russe. « Et leurs femmes nous préfèrent parce qu'on travaille davantage et qu'on boit moins », ajoute-t-il perfidement.

Pas faux. Car, avec les dollars, les Chinois disposent d'une autre force : la sueur. A Oussouriisk, une ville russe de 170 000 habitants située à 50 kilomètres de la frontière, ils construisent désormais leurs usines de biens de consommation sur place. Et, comble de l'arrogance, ils les font tourner avec leurs propres ouvriers ! C'est de le cas de la compagnie Kanzy et de ses 1 000 employés. Sur le papier, un quart du personnel est russe.

Guerre. Mais, le jour de la visite, seules les petites mains chinoises cousent et emballent des pantalons de sport. Les salariés russes ?« Ils ne travaillent pas le week-end, ils sont trop lents et bloquent la ligne », résume le directeur, Li Yong Fan, décidé à lancer prochainement une production de téléviseurs et de téléphones portables.

Conquête par l'argent ? Pas seulement. Près de Khabarovsk, à 800 kilomètres au nord de Vladivostok, l'expansion est carrément territoriale. Il suffit de se rendre sur l'île Bolchoï Oussouriisk, située sur le fleuve Amour, jadis objet de dispute entre les deux pays. En 2004, la Russie a accepté d'en céder la moitié à son voisin. Depuis, ce dernier lui administre une leçon. Aéroport, centres commerciaux, parc d'attractions... Sur la partie chinoise de l'île, un mini-Hongkong promet de sortir de terre. Côté russe, en revanche, toujours rien : un village, une chapelle et quelques fermiers. Comme Boris, qui avance péniblement au milieu d'un désert neigeux vers son étable et ses huit vaches.« On ne voit rien venir », dit-il. Mais ce n'est pas tout. Les Chinois grignotent encore.« Ils passent leur temps à construire des digues et à remblayer, s'emporte Iakov, un officier du FSB affecté à la surveillance de la zone.Ça ramène tous les immondices chez nous. » Résultat : les eaux montent et les berges s'effondrent. Le poste de douane russe au bord du littoral menace même de sombrer.« Ici, même les carottes et les betteraves sont chinoises, ils veulent nous envahir, je vous prédis une guerre avant dix ans ! » lance Vladimir, 24 ans, cuisinier dans le village voisin.

L'expansionnisme chinois, il est vrai, prend racine sur un terreau idéal : la corruption.A Vladivostok, les Chinois sans papiers regroupés dans l'immense ruche commerciale de « Kitaï Gorod » (ville chinoise) savent y faire.« Quand les miliciens arrivent pour nous contrôler, ils repartent avec un ou deux écrans plats », raconte Chang, 21 ans, arrivé de Pékin il y a un an et noyé sous des cartons de jouets.

Du pain bénit pour les mafias chinoises.« Elles sont très actives auprès de nos administrations », admet Vitali Nomokonov, directeur du Centre d'études du crime organisé à Vladivostok.« Un conseiller du gouverneur peut toucher jusqu'à 20 millions de dollars par an », affirme même l'ancien maire Viktor Cherepkov.

A Dalnerechensk, carrefour du trafic de bois en Sibérie, les règles sont connues.« Les policiers perçoivent entre 200 et 300 dollars par camion, soit 10 % de la valeur du chargement, raconte Igor, un ancien de la maison.Comment croyez-vous qu'ils s'achètent leur villa et leur 4 x 4 ? » Et, pour le prix, ils escortent même la marchandise jusqu'à la frontière, talkie-walkie à la main. Le ballet commence vers 23 heures. Avec une enfilade de poids lourds surgissant tous feux allumés de la forêt et remorquant des troncs d'arbres dans une tornade de neige. Les uns vont transborder leur chargement dans les wagons d'un train. Les autres prennent la direction des scieries.

Menaces. Car, ici, les scieries sont aussi chinoises. A la sortie de la ville, l'une d'entre elles tourne encore à la lueur des ampoules. Deux Chinois s'activent à mains nues, pelletant dans la sciure au milieu d'un amas de ferraille. Plus loin, deux chiens aboient dans une cage. A l'étage, des ouvriers avalent un bol de soupe près de leur lit de camp. Une Chinoise en short fait partie du groupe. Le chef ?« Il n'est pas là et il aura trop peur de parler », dit-elle.

Ce soir-là, le garde-chasse Alexandre fulmine. Il vient d'apprendre que les deux fils d'une responsable politique du coin trafiquent, eux aussi, avec les Chinois. Alors, il déboule au siège local de Russie unie, le parti de Poutine. La femme est là, entourée de cinq caïds vêtus de casquettes et de vestes en cuir. Alexandre n'en revient pas. Tous trempent dans le business du bois.« Tu travailles pour le bien du peuple, mais il paraît que tes fils coupent dans la forêt ! » lui lance-t-il. L'intéressée arbore un sourire gêné.« Ils sont avec des gens sérieux », minaude-t-elle. Le garde-chasse tourne les talons. Il sait qu'il joue gros. Il reçoit régulièrement des menaces de mort et sa voiture a déjà flambé deux fois.

Alexandre s'enfonce dans la nuit glaciale. L'année prochaine, fini les expéditions dans la taïga... Il part à la retraite. Les Chinois pourront festoyer de plus belle


Un deal à 25 milliards pour le pétrole russe

C'est le cordon qui arrime la Russie à la Chine. Un oléoduc de 1 000 kilomètres reliant la ville d'Angarsk, à l'est de la Sibérie, à celle de Daqing, dans le nord-est de la Chine. Et opérationnel depuis le début de l'année. Son coût ? 25 milliards de dollars. Principalement déboursés par la Chine, laquelle recevra en contrepartie 300 000 barils de pétrole par jour pendant vingt ans. De quoi assouvir un pays devenu, en 2010, le premier consommateur d'énergie, devant les Etats-Unis.

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samedi 29 janvier 2011

REPORTAGE - Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient les mers occidentales

Le Figaro, no. 20680 - Le Figaro, vendredi, 28 janvier 2011, p. 2

Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient de plus en plus les mers occidentales

Des escouades d'agents chinois spécialisés dans le renseignement économique opéreraient aux États-Unis, en France ou encore en Russie. Plusieurs d'entre eux ont récemment été jugés pour « espionnage industriel » devant des tribunaux américains.

Les « poissons d'eaux profondes » affectionneraient de plus en plus les mers occidentales. C'est par ce terme (chen diyu en chinois), que l'on désigne les agents secrets de la République populaire. Or, des escouades entières de ces espions seraient aujourd'hui affectées au renseignement économique, au coeur de la nouvelle quête de puissance de Pékin. Une série de procès pour espionnage industriel vient de se tenir ces jours-ci aux États-Unis. Et une mystérieuse « piste chinoise » a été évoquée dans l'affaire Renault, même si l'on ne sait rien de ce que le contre-espionnage français pourra remonter dans ses filets. Au rang des obscures menaces, les services chinois semblent avoir remplacé le KGB soviétique de la guerre froide.

Fin 2009, un rapport d'une commission du Congrès américain estimait que Pékin espionnait de plus en plus les États-Unis, « fort de ses progrès dans la cyberguerre et le recrutement de ses agents ». De fait, la chronique de ce face-à-face clandestin est nourrie. En février 2010, au terme d'un des premiers procès de ce genre, un ingénieur américain d'origine chinoise, Dongfan « Greg » Chung, a été condamné en Californie à 15 ans de prison pour espionnage économique dans les secteurs de l'aérospatiale et de la défense. Il avait travaillé trente ans chez Boeing et Rockwell International. L'été dernier, un chercheur chinois de 45 ans, Huang Kexue, a été arrêté par le FBI pour avoir volé et transmis à la Chine des secrets commerciaux concernant des insecticides. Il travaillait dans une filiale de Dow Chemical, la plus grosse entreprise américaine d'agrochimie et de biotechnologie.

Payer les traites de sa luxueuse maison

Hier, un tribunal fédéral américain a condamné à 32 ans de prison un ancien ingénieur de 66 ans, Noshir Gowadia, accusé d'avoir transmis de la technologie militaire sensible à la Chine. Ingénieur chez Northrop Grumman, il avait beaucoup travaillé sur les bombardiers furtifs B-2. Un domaine qui intéresse au plus haut point les Chinois, comme vient de l'attester la médiatisation du premier vol de son chasseur furtif J-20. Sa motivation était purement financière, liée aux 15 000 dollars de traites de sa luxueuse maison surplombant l'océan à Hawaï. La semaine dernière, Glenn Shriver, jeune Américain de 28 ans recruté par Pékin alors qu'il étudiait en Chine, a été condamné à quatre ans de prison pour tentative d'espionnage, après avoir reconnu les faits. Trois agents l'avaient approché à Shanghaï en 2004 et l'avaient convaincu, une fois de retour aux États-Unis, de « postuler pour des agences de renseignement ou de police ». Il avait ainsi tenté de travailler pour la CIA et, entre 2005 et 2010, aurait reçu 70 000 dollars de ses « coachs » clandestins.

Récemment, affirme Roger Faligot, auteur d'un ouvrage de référence sur les services secrets chinois *, « le contre-espionnage français a mis fin aux agissements d'une entreprise commerciale dans la région Rhône-Alpes. Ses animateurs étaient des »illégaux*, officiers d'une des sections de liaison de l'APL (Armée populaire de libération) ».

On s'espionne aussi entre amis. La Russie est devenue une cible pour les agents chinois, surtout depuis que Moscou a mis un frein aux transferts de technologie. En septembre dernier, on apprenait que deux scientifiques russes de Saint-Pétersbourg venaient d'être arrêtés, soupçonnés par le FSB (Service fédéral de sécurité, ex-KGB) d'espionnage au profit de Pékin. Ils avaient effectué plusieurs missions en Chine, dans le cadre d'un partenariat avec l'université polytechnique de Harbin. Professeurs à l'université technique Baltiiski Voïenmekh, un institut lié au domaine militaire, ils étaient spécialisés sur les missiles et les engins spatiaux. C'est dans un bâtiment moderne et palatial situé au coeur de Pékin, sur l'avenue Chang'an et à l'orée de la place Tiananmen, que se situe l'épicentre du monde du renseignement chinois. Le siège du Guoanbu (l'abréviation de Guojia Anquanbu), appelé aussi Ministry of State Security. La centrale de renseignement chinoise a vu le jour sous sa forme moderne au début de l'ère Deng Xiaoping, en 1983. Elle regroupe tant les missions de contre-espionnage que celles de renseignement extérieur.

À l'époque, le père des réformes lui donne clairement l'instruction de soutenir l'élan économique chinois. « Le renseignement économique est une des grandes facettes de ce redéploiement des années 1980, explique Roger Faligot, dès le début, le Guoanbu a créé une école d'espionnage économique. Et la décennie suivante, sous Jiang Zemin, il a déployé des postes de renseignement dans tous les grands ministères, les gouvernements provinciaux et bien sûr les grandes entreprises. »

Priorité au rattrapage technologique

L'actuel patron du Guoanbu, Geng Huichang, est d'ailleurs présenté comme un économiste, spécialiste des États-Unis et du Japon, auteur en 1993 d'un livre sur le commerce international. Et le « tsar » de la sécurité et du renseignement chinois - l'un des « 9 » du comité permanent du politburo -, Zhou Yongkang, est un homme issu du secteur pétrolier.

Le Guoanbu n'est pas seul dans la danse. Le renseignement militaire joue un rôle majeur, notamment le 2e bureau de l'état-major de l'APL, mais aussi d'autres services - parfois en concurrence interne - dépendant du département politique de la défense. Un engagement qui dépasse le cadre militaire, mais logique à l'aune du poids économique de l'armée. Les énormes moyens affectés à la cyberguerre sont aussi mis au service du renseignement économique. Le ministère de l'Industrie et des Technologies de l'information tient aussi un rôle clé, tout comme le Chinese Council for the Promotion of International Trade (CCPIT), rattaché directement au Conseil d'État (le cabinet chinois). Ensuite, les opérations peuvent être financées ou menées par des entreprises d'État. Le dispositif repose aussi sur une constellation d'instituts de « recherche » ou de « coopération internationale ». Et, le bureau de l'éducation exploite le vivier des 180 000 étudiants chinois dispersés dans le monde.

Ces dernières années, les services de contre-espionnage européens se sont beaucoup intéressés aux réseaux d'étudiants chinois « indépendants ». On se souvient en France de l'affaire Li Li Huang, cette jeune Chinoise en stage chez l'équipementier automobile Valeo, dans le cadre de ses études à l'université de technologie de Compiègne (Oise). Elle avait été interpellée en 2005 pour « intrusion dans un système automatique de données », après avoir siphonné moult fichiers sans grand rapport avec son stage.

La Chine serait-elle moins scrupuleuse que bien d'autres nations? Non, répond un spécialiste de ces questions, « tout le monde a fait de l'espionnage industriel et en fait. Mais la Chine en a plus besoin que les autres aujourd'hui ». Pékin ne fait pas mystère de sa grande priorité, le rattrapage technologique. Avec un accent mis sur les énergies alternatives, tout ce qui est « vert ». Un universitaire chinois, qui veut garder l'anonymat, estime que « malgré des discours triomphalistes, la Chine est encore très en retard sur beaucoup de technologies, que ce soit dans le nucléaire, l'aéronautique, le ferroviaire ou l'automobile. Elle améliore des technologies existantes mais n'a rien créé de majeur ». L'effort de recherches tarde à porter ses fruits, comme le montrent par exemple les déboires du constructeur automobile BYD avec ses batteries électriques. D'où la tentation d'aller chercher l'innovation là où elle existe déjà. Et la pression mise par les autorités centrales, l'obligation de résultat, peuvent pousser à certaines hardiesses de la part de gouvernements locaux ou grandes entreprises. « Si la centralisation est consubstantielle au régime communiste, l'immensité spatiale et la multiplicité des structures créent souvent une certaine forme d'autonomie, et cela peut valoir aussi pour l'espionnage économique », poursuit le même expert. Selon lui, on ne peut exclure des initiatives que les autorités centrales ne contrôlent pas totalement. « Mais finalement, leur meilleur outil de renseignement économique est très légal, s'amuse un expatrié, en mettant la pression sur les entreprises étrangères. Avec le système des JV (coentreprises) ou leurs processus d'homologation, ils obtiennent déjà beaucoup de choses... »

Brouiller les traces

Pour le renseignement économique, Roger Faligot explique que les Chinois bénéficient aussi des « liens étroits entre les services et les grands équipementiers de télécommunications » et qu'ils ont « copié les Anglo-Saxons en utilisant des bureaux d'intelligence économique privée ou des cabinets d'affaires, si possible sans aucune connexion chinoise évidente ». Fort habilement, les services chinois savent très bien sous-traiter leurs missions à des tiers, pour brouiller les traces. Dans les années 1990, après la chute de l'URSS, ils ont su exploiter la ressource des anciens du KGB soviétique. Tout comme celle des pays « amis », qu'il s'agisse d'espions iraniens, serbes ou pakistanais par exemple. « Ces dernières années, ils se servent beaucoup de Taïwanais, pour des missions de renseignement ou pour des transactions de matériels prohibés avec l'Iran ou à la Corée du Nord, explique Lai I-chung, du Taiwan Thinktank. Comme cela, en cas de problème, ils n'apparaissent pas directement. »

L'efficacité est-elle au rendez-vous? « Il y a des résultats, c'est évident. Mais c'est surtout grâce à une incroyable capacité de mobilisation humaine et budgétaire, commente un spécialiste. Ils sont très bons dans la captation de l'information, notamment ouverte et donc légale, mais ils ont souvent du mal à la traiter, avec des problèmes de synthèse et d'aiguillage dus au nombre d'acteurs. » Un atout, peut-être : la langue chinoise ne fait pas le distinguo entre les mots information et renseignement...

* « Les Services secrets chinois, de Mao à nos jours », vient de sortir en poche chez Nouveau Monde Éditions.

Par Arnaud de La Grange Correspondant à Pékin

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mardi 18 janvier 2011

En Asie, la Russie joue la Chine contre le Japon - Rafael Kandiyoti


Manière de voir, no. 115 - Batailles pour l'énergie, mardi, 1 février 2011, p. 65

Rafael Kandiyoti,
Professeur de génie chimique, Imperial College, Londres.

Le 13 avril 2005, Tokyo accordait des droits de forage à des compagnies pétrolières en mer de Chine, à proximité des îles appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois, qui en réclament la souveraineté. Cette querelle illustre la concurrence à laquelle se livrent les pays à forte croissance pour s'approvisionner en gaz naturel et en pétrole. La Russie l'a bien compris, et elle travaille sur de grands projets de transport.

L'économie russe repose sur ses exportations de pétrole brut et de gaz naturel. Et l'extraordinaire dynamisme des géants industriels de l'Asie orientale lui offre une occasion idéale de valoriser ce potentiel. Le Japon cherche coûte que coûte à sécuriser ses approvisionnements, et la Chine toute proche dispose d'une main-d'oeuvre pléthorique et d'importants moyens. Pour les Russes, c'est une position à la fois de force et de faiblesse. Quelle peut donc être leur stratégie par rapport à l'Asie du Nord-Est ?

Au cours de la dernière décennie, la Chine a rejoint puis dépassé le Japon et la Corée quant aux quantités de pétrole brut importé, dont près de la moitié provient du Proche-Orient ; pour le Japon et la Corée, le chiffre avoisine les 80-85 %. Ce pétrole transite en grande partie par les détroits d'Ormuz et de Malacca, considérés comme des "zones de conflits potentiels" ou à "haut risque". Les problèmes accrus au Proche-Orient et la vulnérabilité des tankers constituent donc de véritables menaces. Deuxième consommateur mondial, la Chine doit de toute urgence trouver des sources d'approvisionnement et des voies d'acheminement de rechange, au même titre que le Japon et la Corée du Sud.

Quant au gaz naturel, beaucoup de grandes villes de la région sont prêtes à l'utiliser, car elles veulent réduire la pollution de l'air. Les importations en gaz naturel liquéfié (GNL) du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan représentent déjà presque 80 % du commerce mondial de ce produit. Le coût du GNL a constitué un frein pour la Chine, qui cherche des moyens plus économiques. Or la Sibérie voisine et l'île de Sakhaline possèdent d'immenses réserves en hydrocarbures (voir carte page 60). Les sous-sols du bassin d'Irkoutsk, sur le plateau oriental de la Sibérie centrale, recèlent pétrole et gaz en très grandes quantités - sans que l'on en connaisse encore l'ampleur. La Russie a engagé d'énormes moyens pour développer l'extraction de pétrole et de gaz en Sibérie centrale et orientale : elle prospecte assidûment partout dans ces régions depuis quelques années, ce qui devrait permettre à terme d'accroître considérablement le volume des réserves mondiales prouvées. En attendant, la grande raffinerie près de la capitale, Angarsk, non loin d'Irkoutsk, importe actuellement son pétrole brut de la Sibérie... occidentale.

Les spécialistes espèrent aussi beaucoup des réserves en hydrocarbures du bassin de Iakoutsk, au nord-est, où les explorations sont en cours. L'extraction et le transport du pétrole et du gaz impliquent la traversée d'un territoire où le gel est permanent. Techniquement réalisable, l'opération serait coûteuse. L'oléoduc qui traverse l'Alaska sur un terrain similaire avait demandé un investissement considérable de 8 milliards de dollars (1975). Si l'on ajoute les réserves estimées du bassin de Krasnoïarsk, les ressources à l'est de la Sibérie centrale devraient être stupéfiantes. Mais on ignore encore le temps et les sommes nécessaires avant pour passer du stade de l'exploration à celui de la production.

Sur l'île de Sakhaline, en revanche, les choses vont bon train. Si la plupart des réserves terrestres sont déjà épuisées, plusieurs projets d'exploitation marine du pétrole et du gaz sont en cours, principalement au nord-est de l'île (1). Parmi ceux-ci, Sakhaline-I : ses promoteurs prévoient de construire des oléoducs qui traverseront l'île de part en part pour aboutir à Lazarevo, port pétrolier en terre sibérienne, où le brut sera vendu aux enchères à des acheteurs venus du monde entier (2). Certains scénarios pour l'utilisation du gaz de Sakhaline-I envisagent la vente par gazoduc aux deux Corées, ainsi qu'au Japon. Mais, compte tenu de l'isolement politique de la Corée du Nord, la réalisation de pareil scénario ne semble pas concevable dans un proche avenir. En attendant, le réseau régional en Sibérie orientale se développe et dessert désormais plusieurs grandes villes dont Khabarovsk.

Le projet Sakhaline-II, lui, est placé sous l'égide d'un consortium multinational dirigé par Gazprom qui possède 50 % plus une part depuis que M. Vladimir Poutine a forcé Shell à lui céder en 2006 la moitié de ses parts (3) pour la somme de 4,5 milliards d'euros, et qui comprend plusieurs sociétés japonaises. Une première phase, initiée en 1999, a permis de produire une moyenne de 70 000 barils par jour et de rapporter plus de 1 milliard de dollars par an. La phase suivante, en préparation, exige un investissement de plus de 10 milliards de dollars - ce qui fait de ce projet le plus important investissement étranger actuellement en cours dans la Fédération russe. Le gaz et le brut devront être acheminés par pipeline jusqu'à la pointe sud de Sakhaline, où deux ports sont en construction à Prigorodnoïé, l'un pour le pétrole, l'autre pour le GNL.

Là où il existe un système d'oléoducs, il est rare d'avoir recours à la route ou au rail, car, pour un parcours de 4 000 km, le transport par rail implique un surcoût de 1,50 à 2 dollars par baril de brut, selon les calculs réalisés en 1993 (4). Faute d'oléoducs, la Russie a jusqu'ici fortement soutenu les exportations de pétrole ouest-sibérien vers la Chine par le rail, mais à des coûts exorbitants. En 2010, un tout nouvel oléoduc, l'East Siberia to Pacific Ocean (ESPO), a été mis en service entre Taïchet et Skovorodino dans l'oblast d'Amour, tout près de la frontière chinoise, où il est connecté avec un autre oléoduc qui rejoint la frontière chinoise et la ville pétrolière de Daqing dans le nord-est de la Chine. Ce tube ne fonctionne pas encore à pleine capacité (30 millions de tonnes par an), mais il est ouvert et permettra, à terme, de considérablement réduire les coûts du transport d'un pétrole qui vient principalement de Sibérie occidentale (région de Tomsk et district autonome de Khantys-Mansi), mais aussi des tout nouveaux champs pétroliers de la région d'Irkoutsk et de Talakan en Sakha-Iakoutie. Cet oléoduc stratégique est en voie d'achèvement sur le tronçon Skovorodino-Perevoznaïa sur la côte pacifique où un port pétrolier est en cours de construction. En attendant, le pétrole est toujours évacué par rail et chargé sur des tankers dès son arrivée sur la côte.

Certes, les deux géants ont récemment résolu leurs querelles frontalières, mais la Chine émerge rapidement à la fois comme rival politique et comme concurrent industriel et économique. Et sa fringale énergétique est sans limite. Les Chinois avaient initialement signé un contrat avec le groupe Ioukos pour la construction d'un oléoduc de 2 400 kilomètres entre Angarsk et Daqing. Mais, en 2004, alors que les travaux allaient commencer, le gouvernement russe s'est attaqué au groupe pétrolier, à la fois pour détruire un centre de pouvoir naissant et pour reprendre le contrôle d'une ressource privatisée au cours des années de pillages qui ont caractérisé le règne de M. Boris Eltsine. Cette démarche se situe dans le droit-fil de la stratégie de M. Poutine, qui consiste à faire coïncider les objectifs des grands conglomérats privés avec ceux de l'Etat russe.

Les Japonais, dont l'appétit énergétique est aussi très important, ont beaucoup fait pour compromettre le projet Angarsk-Daqing et capter ces volumes de pétrole potentiels : ils ont proposé - avec insistance - un oléoduc plus coûteux, mais capable de transporter un million de barils par jour sur une plus grande distance (3 800 km), en contournant le territoire chinois pour aboutir à Nakhodka, près de Vladivostok. Ils ont également offert des prêts pour un montant de 5 milliards de dollars (le coût de l'oléoduc étant estimé entre 8 et 10 milliards de dollars).

Actuellement, la Russie dépend à 80 % du marché européen pour ses ventes d'"or noir" (lire l'article de Mathias Reymond page 50), mais les incertitudes politiques et stratégiques sur les marges occidentales du pays poussent les responsables russes à diversifier leurs ventes. D'où leur intérêt pour des projets consistant à relier les champs pétrolifères de la Sibérie occidentale aux pays asiatiques, mais aussi, pendant un temps, aux ports de la mer de Barents (5). C'est à la fin de décembre 2004 que Moscou a annoncé la "décision de principe" de construire l'oléoduc transversal Taïchet-Skovorodino-Perevoznaïa.

Toutefois, les Japonais n'ont pas encore tiré parti de leur victoire. Le dialogue russo-japonais ne fait que de très lents progrès. Les autorités moscovites ont gelé les négociations pour l'achèvement de cet oléoduc, d'une part parce que les prix du pétrole ont crevé le plafond depuis 2005 et que les Russes n'ont plus besoin de l'argent japonais, mais aussi parce que le différend territorial sur les îles Kouriles continue d'empoisonner les relations entre les deux pays et - conséquence indirecte - compromet nombre de projets économiques. La Russie a conservé les quatre îles les plus méridionales de l'archipel des Kouriles, dont les troupes soviétiques se sont emparées à la fin de la seconde guerre mondiale, mais qui sont toujours revendiquées par le Japon. Depuis, les Nippons se sont montrés plus ou moins souples selon les périodes, mais ils n'ont jamais oublié la "question des territoires du Nord (6)". L'achat du gaz de Sakhaline par la ville de Tokyo est un exemple de cette flexibilité. Il a été suivi par plusieurs autres accords d'achat de GNL. Mais, en attendant, le pétrole coule à flot vers la Chine à partir de Skovorodino...

L'Asie du Nord-Est consomme proportionnellement moins de gaz naturel que l'Amérique du Nord ou l'Europe, essentiellement en raison des problèmes d'approvisionnement. Honshu, l'île principale du Japon, ne dispose pas d'un réseau complet de gazoducs à cause des règles de sécurité très strictes et du prix élevé des terrains. Ainsi, les importations japonaises en GNL alimentent surtout les centrales électriques. La ville de Tokyo, des entreprises basées au Japon et aux Etats-Unis concluent régulièrement des accords pour l'achat du GNL produit par Sakhaline-II.

A l'opposé du Japon, la Corée du Sud possède un réseau de gazoducs très développé, destiné à l'usage domestique. Techniquement, du gaz provenant de Sakhaline-II par la mer et débarqué à Lazarevo pourrait très bien être acheminé le long de la côte et à travers la Corée du Nord jusqu'au sud. Mais les difficultés actuelles qui l'opposent à son voisin obligent la Corée du Sud à envisager la construction d'un gazoduc sous-marin depuis la Chine. On estime que cette solution consistant à faire venir le gaz sibérien par pipeline à travers la Chine coûterait 25 % de moins que les importations actuelles de GNL.

Toutes les grandes villes chinoises ont un besoin urgent de gaz naturel afin de réduire la pollution. Si les prix le permettaient, le district de Shanghaï et la zone urbaine de Tianjin-Pékin auraient été les candidats naturels pour un approvisionnement en GNL. Mais le gouvernement chinois a imposé un prix relativement bas pour le gaz naturel qui transite par un gazoduc intérieur d'ouest en est jusqu'à Shanghaï, ce qui semble avoir incité plusieurs multinationales à interrompre leurs investissements dans les gazoducs et à geler des projets de regazéification dans la province de Zhejiang.

Mais, en dépit de leur coût élevé, Pékin n'a pas complètement abandonné l'idée d'importer du GNL et a construit à cet effet deux grands ports sur la côte. Le premier près de Guangdong avec la participation de la multinationale BP pour servir les centrales de la région de Shenzhen, et le second à Zhangzhou dans la province du Fujian (7)

La Chine envisage activement aussi la construction d'un gazoduc pour transporter quelque 30 milliards de mètres cubes par an, depuis les champs gazéifères de Kovykta (oblast d'Irkoutsk) vers le nord-est de la Chine. Pour l'instant, ce gaz n'est consommé que par les régions alentour.

Une autre route, moins longue de 1 500 km, pourrait passer sur le territoire de la République de Mongolie. Un parcours techniquement fiable et nettement moins cher. Mais, en 1998, des négociations entre Russes, Mongols, Chinois, Coréens et Japonais ont échoué. Les Russes avaient offert de vendre une partie de leur gaz à la Mongolie, qui cherchait désespérément le moyen de lutter contre la pollution de l'air à Oulan-Bator. Mais tout ce qui peut ressembler à une entente entre Russes et Mongols est vu d'un oeil soupçonneux par Pékin, qui répugne à accorder des avantages à un pays qu'il a tendance à considérer comme la plus septentrionale de ses provinces.

Des négociations entre la Chine et le Kazakhstan ont eu pour objectif d'accroître l'approvisionnement chinois en pétrole brut et en gaz. La construction de l'oléoduc est terminée, et la section Atyrau-Kenkiyak fonctionne depuis 2002. Celle qui relie Kenkiyak à Atasu vient d'être achevée, et la troisième section, entre Atasu et Alashankou, en Chine, via Balkach, Sayak et Aktogay, est opérationnelle depuis 2006 (voir carte pages 58 et 59). Du point de vue de Pékin, cette route d'approvisionnement est cruciale pour le développement du Xinjiang-Ouïgour, sa province la plus occidentale et surtout la plus potentiellement rebelle. Un nouveau tronçon de cet oléoduc relie désormais la frontière chinoise à la raffinerie de Dushanzi (qui doit devenir un immense complexe pétrochimique). Le transport du pétrole par rail se poursuit pour alimenter les raffineries de Karamay et Urumqi.

Dix millions de tonnes de pétrole brut coulent dans cet oléoduc chaque année, et, à terme, sa capacité sera doublée. Du reste, Chinois et Kazakhs envisagent également la construction d'un gazoduc entre le Kazakhstan occidental et la région du Xinjiang-Ouïgour. Naturellement, les deux parties sont préoccupées par le coût considérable de l'entreprise, mais il semble que le projet soit prévu dans le cadre d'une stratégie de réserve à plus long terme.


(1) "Sakhalin Island : Journey to extreme oil. Big Oil's future lies in such forbidding places as Russia's Far East", Business Week, 15 mai 2006, www.businessweek.com
(2) Les réserves exploitables sont estimées à 2,3 milliards de barils de pétrole et à 485 milliards de mètres cubes de gaz.
(3) La compagnie Shell a de fait perdu le contrôle du consortium, sa participation passant de 55 % à 27,5 %.
(4) John L. Kennedy, Oil & Gas Pipeline Fundamentals, 2e éd., Pennwell, Tulsa (Oklahoma), 1993.
(5) L'idée avait été lancée au début des années 2000 par un consortium privé à la tête duquel se trouvait M. Mikhaïl Khodorkovski, patron de Ioukos, aujourd'hui en prison. Cette voie d'approvisionnement est actuellement abandonnée et les pétroliers à destination des Etats-Unis chargent à Perevoznaïa.
(6) Akira Miyamoto (sous la dir. de), Natural Gas in Asia, Oxford University Press, 2002.
(7) US Energy Information Administration, "China background", www.eia.doe.gov et "BP signs agreement to boost LNG supplies to Atlantic markets", 8 février 2006, www.bp.com

PHOTO - Part of the disputed islands in the East China Sea, known as the Senkaku isles in Japan, Diaoyu islands in China, is seen in this October 7, 2010, file photo. A Chinese Foreign Ministry official accused Japan of damaging the atmosphere between the two countries on October 29, 2010, after Japanese Foreign Minister Seiji Maehara raised the issue of the Senkaku islands, at the ASEAN summit in Hanoi. Both China and Japan claim sovereignty over the isles.

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