vendredi 30 septembre 2011

Dégonfler la bulle mondiale de la défiance - Nicolas Baverez

Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011, p. 64

L'agenda du G20 doit se recentrer sur la gestion de crise : coordination des plans d'austérité, recapitalisation des banques, refus du protectionnisme.

Trois ans après la faillite de Lehman Brothers,l'économie mondiale va droit à la récession et se dirige peut-être vers un nouveau choc systémique. La croissance a chuté pour s'établir au-dessous de 3 % au plan mondial et à 1 % dans le monde développé. L'Europe est devenue l'épicentre de la crise, avec la spirale des dettes publiques hors de contrôle et de la désintégration des bilans bancaires, la zone euro succédant aux banques américaines comme la bombe à retardement qui menace le capitalisme mondialisé. L'incapacité des Européens à apporter une solution crédible au défaut grec a transformé les titres de dette publique en actifs toxiques - à la notoire exception de l'Allemagne -, bloqué le marché interbancaire et entraîné une débâcle boursière. Elle crée un risque d'implosion de la zone euro qui ferait basculer le monde dans la dépression.

Au coeur de la rechute se trouve une triple crise du crédit : crise du financement bancaire; crise des modèles de croissance fondés sur la dette; crise de confiance dans les institutions démocratiques. Le doute que l'Europe a laissé s'installer sur la solvabilité des Etats et des banques a provoqué un emballement de l'aversion au risque, qui se manifeste par la ruée sur les actifs refuges, de l'or à l'immobilier en passant par le franc suisse. La réussite à court terme de la relance keynésienne planétaire de 2009 a encouragé l'illusion que la crise était achevée : au lieu de réorienter vers la production les modèles déficitaires s'est installée l'idée fausse que la dette était l'antidote aux bulles de crédit, créant les conditions d'un nouveau choc; au lieu de poursuivre des stratégies coopératives, le retour provisoire à la croissance a été accompagné du renouveau du chacun-pour-soi. La contagion de la défiance a finalement gagné les Etats et les banques centrales, ultimes réassureurs du capitalisme. Parallèlement, la politique économique se trouve désarmée par le surendettement des Etats développés (100 % du PIB) et la trappe à liquidités qui neutralise l'action des banques centrales. A preuve, le scepticisme qui a accueilli le plan Obama pour l'emploi centré sur 447 milliards de dollars de dépenses supplémentaires ou encore le faible impact des récentes interventions croisées de la Fed et de la BCE.

Il faut mobiliser d'urgence le crédit résiduel des Etats et des banques centrales pour agir de manière rapide, massive et coordonnée. L'heure n'est plus à laisser du temps au temps, avec pour résultat d'accroître la récession, le chômage, les pertes des banques et les dettes des Etats. Il est impératif de traiter les problèmes de fond dans une logique de long terme, sans se tromper sur les priorités : la conversion des modèles de croissance à crédit; le renforcement du système financier via la recapitalisation des banques et la régulation effective des marchés; la lutte contre le chômage de masse; la maîtrise de la divergence économique au sein de la zone euro.

La bulle de défiance que la politique a créée à force de démagogie et d'impuissance doit être enrayée. Au plan international, l'agenda du G20 de Cannes au début du mois de novembre doit être recentré sur la gestion de crise : coordination et étalement des plans d'austérité pour éviter la récession, recapitalisation des banques européennes, refus du protectionnisme, réduction des déséquilibres structurels à travers le désendettement des pays développés, d'un côté, le soutien de la demande intérieure et l'ouverture des marchés émergents, de l'autre. Parallèlement, une coordination permanente doit être instituée entre les banques centrales pour prévenir une guerre des monnaies suicidaire.

L'Europe doit traiter la crise de l'euro au lieu de la nier, en gérant le risque systémique né de l'interdépendance des dettes publiques et des bilans bancaires. Les principes sont clairs. Constat de l'insolvabilité de la Grèce en actant une décote de 50 % sur sa dette et en négociant un programme d'ajustement crédible. Recapitalisation des banques - le cas échéant par les Etats - avec pour contrepartie l'encadrement strict de leur modèle économique et de leurs rémunérations. Activation et mandat flexible du Fonds européen de stabilité associé au renforcement du rôle de la BCE comme prêteur en dernier ressort de la zone euro. Désendettement progressif et efforts de compétitivité des Etats déficitaires soutenus par l'encouragement de la consommation dans les Etats excédentaires. Refonte des traités pour donner naissance à un gouvernement économique de la zone euro et du statut de la BCE afin de doter l'Europe d'une capacité de gestion des risques et des crises.

Après la dégradation de la notation financière des Etats-Unis et de l'Italie, la France se trouve au coeur de la tourmente, comme le montre la déroute boursière de ses banques. Elle doit, sans attendre l'élection présidentielle de 2012, s'engager sur un programme crédible. L'effort doit porter sur environ 120 milliards d'euros et être réparti à 80 % en baisses de dépenses et à 20 % en hausses d'impôts et privatisations. A défaut, la dégradation de la France est inéluctable, entérinant le déclassement de notre pays comme de l'Europe.

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