vendredi 30 septembre 2011

Dette, ce que Sarkozy n'ose pas faire - Patrick Bonazza

Le Point, no. 2037 - Economie, jeudi 29 septembre 2011, p. 60,61,62,63

Tabou. Inventaire des mesures qui fâchent et dont l'Elysée, comme l'opposition, évite de parler.

Mais où est passé le Nicolas Sarkozy qui, en septembre 2008, prononçait à Toulon un discours lyrique sur la moralisation de la finance ? Le Sarkozy qui bousculait Angela Merkel et ses partenaires de l'Europe pour trouver une parade à la grande crise bancaire ? Ou encore celui qui menaçait de quitter le G20 de Londres pour impressionner Obama ? Aujourd'hui, c'est plutôt silence radio. La crise, en dégénérant, est devenue plus profonde, plus complexe et multiforme. Les belles paroles n'ont plus cours.

A sept mois de l'élection présidentielle, les nuages épais et noirs qui planent au-dessus de l'Europe ne partiront pas comme par enchantement. Chaque pays, et pas seulement la Grèce, lutte pour sa survie.« L'Allemagne, dit un haut fonctionnaire bruxellois,veut être convaincue qu'elle ne sera pas seule à payer. Elle s'inquiète pour la France », qui se trouve, comme l'écrivent Jean Peyrelevade et Pierre-Antoine Delhommais, dans un « état critique »(1). Pour François de Closets et Irène Inchauspé, la France est face à l'« échéance »(2) : « Nous allons vivre des années de guerre économique, au mieux conventionnelle, au pire nucléaire. » Trente-sept ans de dérive des finances publiques ont miné le pays.

Ce n'est pas un hasard si les banques françaises sont prises sous la mitraille de la spéculation. Dans ce climat exécrable, que valent les promesses des candidats ? Droite et gauche, en effet, n'auront pas le loisir de distribuer d'improbables cadeaux. Comme l'écrivent les Gracques (3), ce collectif d'hommes de gauche, on « ne promettra pas à la légère la présidence du pouvoir d'achat ». Il va falloir, cette fois, rentrer dans le dur.« Sarkozy a des arguments de campagne tout trouvés, confie un visiteur de l'Elysée.Il doit jouer les Churchill, promettre du sang et des larmes. » D'ici à la présidentielle,« ça va être une boucherie », dit un cacique socialiste qui se console en pestant : « Si Sarkozy n'avait pas autant baissé les impôts, nous n'en serions pas là. »

Il n'empêche, on en est là ! La France a le plus mauvais triple A de la zone euro (5,7 % du PIB de déficit public cette année). La seule grande réforme réalisée durant le mandat de Nicolas Sarkozy est celle des retraites. Mais comme le rappelait récemment le Premier ministre, François Fillon, en prenant l'Allemagne pour référence, elle n'est pas achevée. A l'horizon 2020, la Cour des comptes estime que le déficit du régime vieillesse s'élèvera à 12 milliards d'euros. Il faudra aller plus loin ! En réalité, jusqu'ici, les Français n'ont rien vu. Ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, pourquoi pas ? Cela ne concerne que les fonctionnaires d'Etat et nullement ceux des collectivités, dont le nombre ne cesse de croître. Etudier chaque administration à la loupe pour voir où l'on peut faire des économies (la fameuse RGPP), c'est un travail de fourmi, souvent pertinent (on l'a vu pour la carte judiciaire), mais qui tarde à donner des résultats. Quant au plan de 11 milliards d'euros que le gouvernement vient de faire passer, c'est une toute petite tentative. La Cour des comptes estime que, pour stopper la spirale de l'endettement, il faudra trouver 20 milliards d'euros par an pendant cinq ans ! Avec le dernier plan Fillon, on est loin du compte.

Chiche ? Pas grave, laisse-t-on entendre à Bercy,« on en a sous la pédale ». Il suffit de taper dans les niches, aberrantes ristournes, dont on se demande bien pourquoi on les a accordées. 60, 70 milliards. Un rêve pour tout ministre du Budget. Alors, chiche, on les supprime ? Pas si simple. Prenons les 12 milliards d'allégements de charges liés aux 35 heures. Il serait temps d'arrêter de payer pour elles. Mais les entreprises, elles, y trouvent leur compte, et gommer les allégements plomberait le coût du travail. Les niches sur les DOM-TOM (3,5 milliards) ? Sur le terrain, à la Martinique, à La Réunion ou ailleurs, elles sont sources de véritables gâchis. Mais les supprimer mettrait les îles à feu et à sang. Sauf à les remplacer par des subventions. Mais tel n'est pas le but de l'opération. Où seraient alors les économies recherchées ? En cherchant bien, c'est sûr, on trouvera de quoi gratter. Dans les services à domicile, les abattements sur les grosses retraites, le taux (trop ?) réduit de TVA sur la restauration ou même la niche bénéficiant aux journalistes. On peut encore transférer certaines charges qui pèsent sur les entreprises (on évoque les allocations familiales) vers une TVA sociale pour redonner du nerf à l'industrie française. C'est tentant : 1 point de TVA, cela rapporte entre 6 et 8 milliards. Mais attention aux illusions ! Le gisement des niches n'est pas aussi prometteur qu'il y paraît.« La France,écrit Peyrelevade,n'a pas de trésor caché. » Les supprimer revient ni plus ni moins à augmenter les prélèvements. Ce qui n'est pas forcément une bonne idée.

Viser les dépenses publiques. Déjà, la France, de tous les grands pays industrialisés, est celui qui prélève le plus d'impôts et de charges (49,3 % du PIB quand l'Allemagne est à 42,5 %). Rien n'empêche, bien au contraire, de redéployer les recettes pour des motifs de justice et d'efficacité, mais les augmenter globalement... Suède, Finlande, Danemark, Canada, voire Allemagne, tous les pays qui ont réussi un rétablissement massif de leurs finances publiques l'ont fait non pas en augmentant leurs recettes (sauf à la marge), mais en taillant dans les dépenses. Plus que jamais, il faut réduire les frais généraux de la maison France.

Et, dans ce domaine, la France part de très haut. Là encore, de tous les grands pays industrialisés, c'est celui dont les dépenses publiques (59,6 % du PIB) sont les plus élevées. S'attaquer à la montagne de la dette publique (84,7 % du PIB, cette année) n'est pas une mince affaire. Car réduire les dépenses n'est pas un simple exercice mathématique. Cela passe par des réformes. A commencer par celle de l'Etat et des collectivités locales : 27 régions, 101 départements, 2 400 communautés de communes, 16 communautés urbaines et 174 communautés d'agglomération, sans compter nos 36 000 communes, record mondial battu ! La France est suradministrée.« L'empilement des niveaux de collectivités locales provoque l'enchevêtrement des compétences et favorise donc le gaspillage », explique la commission Attali, qui avait suggéré de supprimer le département et de regrouper les communes au niveau de la communauté urbaine ou du canton (ce qui en supprimerait presque 90 %). Solutions vite écartées par l'Elysée. Qui oserait affronter les 500 000 élus français ? Enlever quelques couches au mille-feuille administratif permettrait pourtant, à service égal, de gagner des milliards d'euros.

Arsenal suédois. Mais, pour se lancer dans pareille opération, il faut désarmer les syndicats et savoir résister aux « guérilleros » portant l'écharpe tricolore... Car, au bout des réformes, il y a forcément une réduction du nombre de fonctionnaires.

Le Canada a diminué ses effectifs publics de 15 % en quatre ans. Ça fait mal. La Suède a eu recours à un arsenal très riche pour reprendre le contrôle de son administration : création d'agences autonomes, alignement du statut des fonctionnaires sur le privé, plafonds de dépenses, gestion au résultat... Mais, en Suède, il n'y a qu'un seul syndicat et les consensus sont possibles. Appliquée à la France, la méthode provoquerait un Fukushima politique. Sans compter qu'il faudra dans la foulée s'attaquer à la Sécurité sociale (ce sont les dépenses qui croissent le plus vite), ce qui signifie soigner les hôpitaux publics qui absorbent le gros du coût de l'assurance-maladie. L'une des pistes consiste à renforcer l'autonomie des établissements, à laisser à leurs patrons la responsabilité d'embaucher, de licencier, etc. Les gains peuvent se compter en milliards, mais il faudra des années et endurer de longs défilés de blouses blanches... En attendant, la Sécu collectionne des déficits accablants (40 milliards d'euros ces deux dernières années) sans que personne s'en émeuve.

Arrêter la course folle. Ne pas devenir une grande Grèce. La France, qui prétend sauver l'euro, n'a d'autre choix que de donner l'exemple. Sinon, le futur président pris à la gorge comme un Georges Papandréou ou comme un José Luis Zapatero devra tailler dans le vif, improviser, en baissant le niveau des retraites, le traitement des fonctionnaires, en diminuant les allocations, en augmentant la TVA, en privatisant à la va-vite... Le pire, c'est qu'assainir les finances publiques ne sert à rien si, dans le même temps, on ne rétablit pas la compétitivité de l'industrie. Cela passe par une autre grande réforme, celle de la fiscalité. Comment l'éviter ? Depuis dix ans, le commerce extérieur de la Francen'a cessé de se dégrader (75 milliards d'euros de déficit cette année, un record). Bonne chance, Monsieur le (futur) président !.

1. « France, état critique » (Plon, 18 E).
2. « L'échéance » (Fayard, 20,90 E). 3. « Ce qui ne peut plus durer » (Albin Michel, 19 E).

Et s'il fallait (encore) sauver les banques ?
Mélanie Delattre

Pas de files de déposants paniqués devant les agences, pas de problème de liquidités, des fonds propres solides... En principe, les banques ne devraient pas être un sujet d'inquiétude pour le chef de l'Etat. Et pourtant, le sujet est suivi de très près par le gouvernement, inquiet de voir les plus beaux fleurons tricolores attaqués sur les marchés. D'après le JDD, une réunion de crise aurait eu lieu le 11 septembre à Bercy. Au menu de ce discret entretien réunissant, selon le quotidien du dimanche, le directeur du Trésor, Ramon Fernandez, et les dirigeants des cinq grandes banques françaises : une possible intervention de l'Etat en leur faveur sur le modèle de ce qui s'était fait en 2008. Avec, cette fois, une force de frappe prévue de 10 ou 15 milliards d'euros, contre 40 milliards en 2008.« Nous n'avons jamais évoqué l'idée d'un renflouement », se défend l'un des patrons de banque concernés, qui précise que de telles rencontres avec les autorités ont lieu régulièrement sans que cela signifie que de grands projets soient en cours. Pour lui,« le problème de la France n'est pas bancaire, c'est celui des doutes sur la dette souveraine. On souffre de la réputation de l'Etat ». En clair, les banques françaises sont en bon état, mais elles paient l'incapacité des Européens à se mettre d'accord sur le problème grec, ce qui alimente la méfiance et la spéculation. Mais alors, pourquoi cette déclaration de Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, indiquant qu'il a demandé aux banques d'accélérer le mouvement de renforcement de leurs fonds propres par rapport au calendrier prévu ? Le matelas de sécurité sur lequel elles sont assises est-il trop mince ?« Alors que les banques ont eu l'occasion de mettre de côté pour les jours difficiles à la fin d'un exercice 2010 plutôt prospère, elles ont préféré distribuer des dividendes à leurs actionnaires », rappelle un spécialiste. Une autre pierre dans le jardin du président, qui, en 2009, s'était engagé à« moraliser le capitalisme »


Chiffres clès
2,5 % du PIB
C'est le déficit primaire du budget de la France. Ce qui signifie, pour les non-initiés, que même sans avoir servi les intérêts de sa dette, le budget est dans le rouge. Et qu'il faut donc emprunter à nouveau.
36 %
C'est l'augmentation du nombre de fonctionnaires depuis 1980, bien plus rapide que celle du nombre d'administrés (18 %).
20 milliards d'euros
C'est, selon une mission parlementaire, le coût de la fraude sociale. Peut-être exagéré, mais la Sécu ne se préoccupe de ce problème que depuis trois ou quatre ans
4,2 points
C'est la perte de parts de marché (13,5 % aujourd'hui) de la France au cours de la dernière décennie.
31 milliards d'euros
C'est la perte qu'encourrait le Trésor français si la Grèce venait à faire défaut.
18,2 milliards d'euros
C'est le déficit des comptes de la Sécurité sociale prévu pour 2011, dont 9,6 milliards pour la branche maladie et 6 milliards pour la vieillesse.

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