vendredi 30 septembre 2011

DOSSIER - Un parfum de fin de règne - Sylvie Pierre-Brossolette


Le Point, no. 2037 - France, jeudi 29 septembre 2011

Série noire. Les sept jours qui ont fait vaciller la sarkozie. Le président, lui, résiste. Récit.

Plus zen que jamais. Du moins est-ce l'impression que Nicolas Sarkozy veut donner face au tombereau de mauvaises nouvelles qui se déversent sur le pouvoir depuis la mi-septembre. Lundi matin, au lendemain de la défaite de la majorité au Sénat, il ne change rien à son emploi du temps chargé (à part une mise au point musclée avec François Fillon et Jean-François Copé sur les dissidences, notamment à Paris) et affirme devant ses proches : « Moi, je veux continuer à travailler. » Continuer ? Déjà, certains commentateurs, tout haut, quelques élus, tout bas, et des prétendants au remplacement, encore plus bas, se demandent comment le chef de l'Etat va pouvoir affronter les prochains mois. Les turbulences sont telles - affaires, crise, défaite électorale, perte d'autorité sur l'UMP... - qu'est même posée la question de la candidature Sarkozy. En contemplant l'actualité, le président, il est vrai, pourrait lancer, comme Phèdre : « Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire. » Il en faudrait pourtant plus pour le démonter. A chaque étape de ce qui pourrait s'apparenter à un chemin de croix, en tout cas à une fin de règne, Nicolas Sarkozy a poursuivi sa route, persuadé qu'à la fin Dieu, ou le peuple, reconnaîtrait le sien. Retour sur sept jours d'enfer.

Dimanche 11 septembre
Bourgi, l'effet boomerang

L'avocat Robert Bourgi affirme dans Le Journal du dimanche qu'il a remis à Jacques Chirac et Dominique de Villepin des « mallettes » en provenance d'Afrique. Il a beau épargner Nicolas Sarkozy, l'affaire éclabousse l'Elysée. Au pis, on soupçonne l'équipe du président d'avoir jeté une boule puante sous les pas de Villepin, qui s'apprêtait à être définitivement relaxé dans l'affaire Clearstream. Au mieux, on reproche au chef de l'Etat d'avoir fréquenté, utilisé et décoré un homme qui sentait le soufre. D'abord amusé par les révélations qui ne montrent pas ses ex-ennemis sous leur meilleur jour, Sarkozy comprend que la polémique est mauvaise pour tous. Comme par hasard, Bourgi finit par se taire.

Mercredi 14 septembre
Le sparadrap Karachi

Ziad Takieddine est mis en examen par le juge renaud Van Ruymbeke pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux ». L'intermédiaire est une relation de Claude Guéant. Voilà l'affaire Karachi qui revient par la fenêtre alors que Sarkozy l'avait sortie par la porte, traitant son éventuelle implication de « fariboles ». Des photos circulent, montrant Takieddine en vacances avec deux proches du président, Brice Hortefeux et Jean-François Copé. L'histoire continue à produire ses ravages en s'approchant de l'Elysée.

Jeudi 15 septembre
Maudites primaires

Près de 5 millions de téléspectateurs suivent le débat télévisé sur France 2 réunissant les six candidats à la primaire socialiste. Un exploit qui démontre l'intérêt des Français pour la gauche. Sarkozy fait mine de s'en désintéresser, affirmant n'avoir pas regardé l'émission : « Je n'ai pas de temps. Moi, je ne suis pas là pour lire le journal du lendemain. Je m'occupe de l'avenir. » L'équipe élyséenne fait des commentaires peu amènes sur l'audience (le candidat Sarkozy avait fait 6 millions de téléspectateurs à lui tout seul avant la dernière présidentielle) et sur l'attitude du favori François Hollande : « Ne pas embrasser Ségolène Royal à la fin, c'est l'image qui tue. » La performance de Dominique Strauss-Kahn trois jours plus tôt sur TF1 n'est pas mieux jugée. Comment se permet-il de donner des leçons d'économie aux chefs d'Etat, dans sa situation ?« Un peu d'humilité ! » se serait exclamé le président.

Lundi 19 septembre
Ces fuites qui éclaboussent l'Elysée

Hélène de Yougoslavie, la femme de Thierry Gaubert, ancien conseiller et ami de Nicolas Sarkozy, est entendue par Van Ruymbeke. Elle accuse son mari de s'être rendu en Suisse au début des années 90 pour y retirer des fonds remis à Nicolas Bazire, ancien directeur de cabinet (et de campagne) d'Edouard Balladur. Les deux hommes seront successivement placés en garde à vue puis mis en examen, l'un pour recel, l'autre pour complicité d'abus de biens sociaux, dans l'affaire des contrats d'armement avec le Pakistan. La presse bourdonne et l'opposition cogne, évoquant une affaire d'Etat impliquant des proches du président, voire le président lui-même. Ce dernier est à New York, pour l'Assemblée générale des Nations unies. En prenant connaissance des commentaires, il bout de rage. Il ne supporte pas ce qu'il appelle une « utilisation politicienne des fuites ». Il veut mettre les choses au point.« Je ne peux accepter de me faire attaquer sur un dossier où je ne suis pour rien », s'exclame-t-il devant son directeur de la communication, Franck Louvrier. Un communiqué est donc préparé.« Chaque mot en a été pesé », affirme Louvrier après coup, alors qu'une polémique est née. L'Elysée affirme en effet dans son texte que jamais le nom de Nicolas Sarkozy n'a été cité« dans la procédure ». Quèsaco ? Cela voudrait-il dire que l'exécutif a eu accès au dossier ?« Il ne s'agissait pas de la procédure judiciaire, jure Louvrier,mais de la procédure tout court, administrative ou autre. Il y avait plein de fuites dans la presse. Chaque fois, elles ont démontré que Sarkozy n'était pas dans cette affaire, mais, au contraire, qu'il s'était prononcé contre la signature du fameux contrat lorsqu'il était ministre du Budget. Les fuites sont partielles et partiales. » Reste à convaincre l'opinion que le porte-parole de campagne d'Edouard Balladur, qui était intime de Nicolas Bazire, ignorait tout du financement de la campagne de son candidat. Le soupçon est jeté.

Jeudi 22 septembre
Jeudi noir

Toutes les Bourses européennes plongent, et notamment le CAC 40. Les banques françaises - BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole - perdent autour de 10 points.Les rumeurs sur leurs besoins de recapitalisation les fragilisent. L'idée d'une intervention de l'Etat dans leur capital doit être démentie. Il y a le feu, sans que personne, à l'Elysée, donne le sentiment de pouvoir l'éteindre.

Vendredi 23 septembre
Les deux appels téléphoniques d'Hortefeux

Au lendemain d'un jeudi noir sur les marchés, Brice Hortefeux est impliqué à son tour après la révélation d'une conversation téléphonique le 14 septembre avec Thierry Gaubert, mis en examen et placé sur écoute. Hortefeux met en garde Gaubert sur ce que raconte sa femme : « Apparemment, elle balance beaucoup. » Immédiatement, les réactions se déchaînent contre l'ancien ministre de l'Intérieur. Aurait-il eu accès au dossier ? Comment savait-il qu'Hélène de Yougoslavie « balançait » ? Tout de suite, le parquet ouvre une enquête préliminaire pour violation du secret professionnel, afin de découvrir les sources d'Hortefeux. Celui-ci demande à être entendu le plus vite possible pour s'expliquer. Il le fait pour Le Point : « Je n'ai jamais eu accès à un quelconque dossier. J'ai lu les révélations de Mediapart, qui ne donnait pas le nom de la personne qui avait déposé auprès de la police. Mais j'ai tout de suite compris de qui il s'agissait. Déjà, la femme de Takieddine avait parlé. Il n'y avait pas besoin d'avoir fait Saint-Cyr et l'Ena pour deviner. » Hortefeux veut pour preuve qu'il n'était pas au parfum des procédures policières le fait qu'il a téléphoné à Gaubert : « Si j'avais été au courant, j'aurais su qu'il était sur écoute. Je ne l'aurais pas appelé le 14 septembre. Pas plus que le jour où il a été placé en garde à vue. Je n'étais pas informé. Tout ce que j'avais, c'est un faisceau d'indices. Je me réserve la possibilité de porter plainte. » Hortefeux en veut à Me Morice, l'avocat des victimes de Karachi : « J'ai été attaqué de manière hallucinante par lui sous prétexte que j'avais téléphoné à Gaubert pendant sa garde à vue. Or il s'avère qu'il ne l'était pas encore lors de mon coup de téléphone. Les policiers venaient seulement d'arriver chez lui. Et Morice ne s'est même pas excusé ! » Il est vraiment en colère, Hortefeux. Il s'étrangle aussi en parlant du Monde, qui en fait « des tonnes » au sujet de son journaliste espionné pour des fuites dans l'affaire Bettencourt,« sans que cela le dérange de reproduire des conversations sur écoute d'une fille de Gaubert ». La soeur de cette dernière, se félicite Hortefeux, aurait, comme lui, tout de suite compris que sa mère était la « balance » de Takieddine.

Brice Hortefeux affirme ne pas avoir parlé de toute cette affaire avec Nicolas Sarkozy, mais il pense que « cela ne l'affole pas ». L'implication de son ami de trente ans, ce ne serait « pas emmerdant ». Même si tout le microcosme en fait des gorges chaudes, estimant qu'Hortefeux ne pourrait plus, désormais, être le directeur de campagne du président sortant, le député européen affiche le plus grand calme : « Je n'ai rien à voir avec cette affaire Karachi, ni de près ni de loin. » Le président ne se ferait donc pas de souci, pas plus pour lui-même que pour « Brice ». Tout juste est-il « triste » pour Nicolas Bazire, à qui l'on n'accorde pas la moindre présomption d'innocence, pourtant réclamée haut et fort par la gauche pour DSK. Mais qu'on accole son nom à celui de Gaubert l'agace au plus haut point.« Il ne le voyait plus depuis dix-sept ans ! » affirme Hortefeux.

Dimanche 25 septembre
Le mauvais présage du Sénat

La quinzaine horribilis s'achève par une claque historique au Sénat. La droite savait qu'elle perdrait des plumes, mais ne s'attendait pas à la vague rose. Elle va au-delà du simple report arithmétique des précédentes élections locales perdues par la majorité. La gauche a deux sièges d'avance. Peut-être pas suffisant pour ravir son « plateau » à Gérard Larcher, mais symboliquement très fort. A écouter François Hollande, ce succès annonce d'autres victoires, comme aurait dit Ségolène Royal. Avec Martine Aubry, il se fait tout miel, et réciproquement. L'heure est à l'union et aux réjouissances. Surtout, ne pas gâter la fête ! Sur l'autre rive, à son domicile, Nicolas Sarkozy s'enferme dans un splendide isolement.« Ce n'est pas à moi de réagir. C'est aux partis de faire cela », explique-t-il avec un brin de hauteur. Les sénatoriales, ces élections quasi locales, cela est bien loin de ses préoccupations planétaires. Tout juste fait-il concocter un communiqué pour dédramatiser la défaite. Même Jean-Pierre Raffarin ne parvient pas à capter son attention sur l'événement. L'ancien Premier ministre appelle le président dans la soirée : « Les résultats ne l'intéressaient pas. Il se f.. du Sénat comme il s'en est toujours f... » Et pourtant, la situation aurait de quoi l'inquiéter, estime Raffarin. La poussée de gauche au palais du Luxembourg n'est qu'une manifestation du malaise français. Raffarin remarque que la rentrée est traditionnellement bonne pour les gouvernements en place. Que se passe-t-il donc ? Malgré le succès en Libye et un été où le président s'est montré sobre de ses apparitions, l'opinion le boude. La crise est sans doute responsable. Au départ, elle a plutôt servi le chef de l'Etat, qui s'était montré impressionnant lors du premier coup de tabac en 2008. Mais maintenant que la crise s'éternise, impossible de jouer les sauveurs.« Les Français, confie un ministre,se lassent du héros qui ne fait plus d'exploits. Le héros est fatigué. Sarko est mal, mal... » Et cette satanée primaire qui semble intéresser les électeurs ! La droite espérait qu'elle serait une machine à perdre. Voilà qu'elle tourne à l'avantage de ses acteurs. Une fois de plus, cela ne décourage pas Nicolas Sarkozy. Il persiste à penser que le temps joue pour lui.« Hollande va s'essouffler », pronostique-t-il, persuadé qu'à l'arrivée les Français ne voudront pas d'une « aventure ». Et puis, dit-on à l'Elysée, il suffira de se servir des arguments de Ségolène Royal, qui reproche à son ancien compagnon son inaction et son inexpérience.

« L'idiot ». Nicolas Sarkozy, qui lit « L'idiot », de Dostoïevski, et fait sept heures de sport par semaine, se prépare au combat en « faisant » président. Il poursuit son tour de France - cette semaine, il était dans l'Oise - et ses voyages - il est ce jeudi 29 septembre au Maroc. Le reste du temps, il s'occupe de la crise. Alors, les affaires... Il ne croit pas qu'elles puissent entraîner sa défaite. D'ailleurs, un bon observateur de gauche, le socialiste Jean-Christophe Cambadélis, estime, lui aussi, qu'elles ne seront pas déterminantes : « Elles ne suffiront pas à le faire battre », juge-t-il à l'aune du passé. François Mitterrand et Jacques Chirac ont chacun à son tour été accablés sous le poids des scandales. Cela ne les pas empêchés d'être réélus à la tête de l'Etat. Certes, ils ont eu la cohabitation pour se refaire une santé. Et ils n'ont pas connu la crise historique que traverse le monde. Mais Sarkozy a pour lui son inlassable énergie et la conviction - communicative ? - qu'il est le seul à pouvoir gérer un pays malade. Il faudrait toutefois qu'il retrouve sa baguette magique. La baraka semble l'avoir quitté. Et pour gagner, comme il le dit lui-même, il faut, aussi,« la chance ». Reviendra-t-elle ?



Les larmes de bonheur de Pierre Charon
Anna Cabana

Lorsqu'il est arrivé au Conseil de Paris, le 26 septembre, avec ses joues et sa chemise roses, Pierre Charon avait beau essayer de « ne pas faire le malin », comme il dit,« on aurait cru qu'il avait succédé à Bertrand Delanoë »-, selon un élu de la capitale. Il sanglotait de bonheur, la veille au soir, quand il a été sûr d'avoir « fait son siège » de sénateur de Paris, quand il fut officiel qu'il avait remporté son combat contre Nicolas Sarkozy, son complice de trente ans.

Car, dans cette affaire, le président n'a, hélas pour Charon, fait montre d'aucune duplicité. Entre eux, les ponts ont été brûlés voilà quelques semaines, au point que Charon, à bout, s'est laissé allerà déclarer que Chantal Jouanno serait élue « qu'elle soit sur les tatamis ou au lit ». Le lendemain, 7 septembre, Sarkozy éructait devant quelques parlementaires : « Je me suis fait pourrir par Carla. Pierre me le paiera ! » Charon préfère penser à sa victoire . « J'étais le seul à y croire. » Il a vaincu. Contre la machine de l'Elysée, ses insinuations et ses calomnies.Son ami Brice Hortefeux lui téléphonait pour s'inquiéter : « Alain Marleix me certifie que tu n'as aucune chance de gagner, que tu auras au maximum 100 voix. » Du haut de ses 189 voix, Charon peut à présent se rengorger : « Ils se sont tous gourés. J'ai pris des coups et j'ai fermé ma gueule. »

Il a, il faut dire, reçu le concours de ceux qui guerroient contre la fédération UMP de Paris et le probable parachutage de Fillon. Philippe Dominati fulminait en apprenant que Claude Goasguen, Rachida Dati et Pierre Charon s'était réunis l'avant-veille du scrutin dans le bureau de Dati, à la mairie du 7e arrondissement, afin de faire le compte des voix de Charon. Deux jours plus tôt, Dati publiait un communiqué ambigu où elle assurait soutenir « la liste UMP » tout en dénonçant des « coups bas ».« Ce texte aurait dû me contrarier, mais il était tellement alambiqué qu'on en a ri ensemble », raconte Charon. Ce n'est pas parce que les deux ennemis d'hier ont oeuvré de concert que Dati a offert sa voix à celui qui a naguère failli lui faire la peau.« Je te donne ma parole que je n'ai pas voté pour lui », a-t-elle juré à l'un de ses intimes. Elle ne s'en réjouit pas moins d'avoir gagné une manche contre Fillon. Et de pouvoir affirmer : « Une chose est sûre, plus jamais Charon ne m'emmerdera ! ».


Copé touché
Saïd Mahrane

« La période est très politique et compliquée pour tout le monde. » Il ne comprend pas qu'on lui impute les divisions de la majorité, qu'on le soupçonne d'entretenir des amitiés troubles, ni même que l'on qualifie son mois de septembre d'« épouvantable. » Jean-François Copé récuse le tout. Et dénonce les « amalgames », les « raccourcis » et les « coups bas » qui entretiendraient ces jugements négatifs à son égard.

A l'entendre, il fait « le job » au service de la majorité et dans la seule perspective de 2012. Et pourtant... Dimanche soir, François Fillon a téléphoné au président de la République pour se plaindre du double jeu de Copé à Paris, qui aurait encouragé, en coulisse, la dissidence de Pierre Charon dans le but de contrer l'élection de Daniel-Georges Courtois, soutien du Premier ministre. « Faux !J'ai tout fait pour rassembler », rétorque Copé, qui rappelle les réunions de conciliation organisées à l'UMP. La défaite aux sénatoriales est davantage due, selon lui, à l'absence de leadership à Paris qu'à son incapacité à dissuader les dissidents.« On ne pouvait rien y faire. Même l'Elysée n'a pas réussi à débrancher les contestataires », relève un de ses proches. Pour preuve de sa bonne foi, le secrétaire général de l'UMP, dont la priorité est d'occuper le terrain des idées d'ici à l'annonce de la candidature de Nicolas Sarkozy, d'où sa proposition contestée de faire allégeance aux armes, évoque l'agenda de son mouvement, les conventions à venir, les réunions autour du projet, les rencontres avec les militants...« Copé a beau dire, il est condamné à porter le poids de ce doute jusqu'en 2012 », assure un conseiller de l'Elysée.

Des doutes qui pèsent également sur sa probité depuis la récente publication d'un article par Mediapart. L'affaire Karachi a en effet révélé son amitié pour Ziad Takieddine. Le secrétaire général de l'UMP assume cette proximité, qu'il évoquait déjà dans une biographie, « Copé, l'homme pressé » (L'Archipel), datée de 2010. Le site Mediapart a fait état d'une intervention de l'intermédiaire auprès des services de Bercy pour le règlement d'un litige fiscal concernant un certain Gérard Achcar, propriétaire de sociétés en Afrique. L'ancien ministre du Budget, qui a signé une lettre mettant fin à ce litige, jure que « tous les dossiers qui lui ont été soumis ont été instruits par l'administration fiscale dans le respect des règles en vigueur ». Et d'ajouter : « Je ne suis dupe de rien.Ce site Internet pratique l'amalgame. Associer mon nom à l'affaire Karachi- ce que ne fait pas Mediapart -est ridicule. J'avais 28 ans à l'époque des faits... » Il n'hésitera pas à attaquer quiconque mêlera son nom à l'affaire Karachi.

« C'est plutôt Xavier Bertrand et François Fillon qui ont réalisé une mauvaise rentrée politique, persifle un fervent copéiste.Le premier est sorti des radars et le second, depuis les sénatoriales, sait qu'il n'est pas le bienvenu à Paris... »

Une nouvelle plainte contre Brice Hortefeu
Jean-Michel Decugis, Mélanie Delattre, Christophe Labbé

Un vent mauvais venu du Pakistan souffle sur l'Elysée. Brice Hortefeux, ancien ministre de l'Intérieur actuellement en poste au Château, est accusé de « subornation de témoin » et d'« entrave à la manifestation de la vérité ». Les conseillers du président sont eux aussi dans la tourmente, assignés pour « violation du secret de l'enquête, recel et complicité ». Comme l'a révélé lepoint.fr, Me Olivier Morice, l'avocat des familles de victimes de l'attentat de Karachi, a porté plainte le 26 septembre auprès du procureur de la République de Paris pour ces différents motifs.

Rappel des faits. Le 14 septembre, Brice Hortefeux appelle son ami de trente ans Thierry Gaubert pour l'avertir que sa femme « Hélène balance beaucoup ». Or, à cette date-là, l'audition d'Hélène de Yougoslavie n'est connue que des enquêteurs et du juge Van Ruymbeke. A la suite du coup de fil, Gaubert fonce chez son épouse et la menace, comme le prouverait un enregistrement audio réalisé par Mme Gaubert à l'insu de son mari. Comment Hortefeux a-t-il su que la femme de son ami s'était confiée aux policiers alors qu'elle avait été entendue sous X pour préserver son anonymat ? Pour le déterminer, le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire. Mais elle a été confiée à la PJ, celle-là même qui pourrait avoir fait remonter en douce l'information jusqu'à l'Elysée.

La plainte pour « subornation de témoin » déposée par Me Morice est embarrassante pour Brice Hortefeux. Elle devrait en effet déboucher sur une ouverture d'information confiée à un juge d'instruction, plus indépendant que le parquet. Pour l'avocat, l'ex-ministre de l'Intérieur a poussé son ami à exercer - comme il l'écrit dans l'assignation -« des pressions et des menaces sur son épouse pour qu'elle revienne sur son témoignage ». Me Morice s'appuie pour démontrer la « subornation » sur un article du Monde dans lequel Hélène de Yougoslavie détaille les menaces dont elle a fait l'objet de la part de son mari : « Si tu parles, tu ne verras plus les enfants. Si je coule, tu coules avec moi, car nous ne sommes pas divorcés. » L'épouse menacée n'a pas cédé, mais l'avocat rappelle que, selon l'article 334-15 du Code pénal,« pour qu'il y ait subornation de témoin il n'est pas nécessaire que la subordination ait été suivie d'effet ».

L'assignation vise également le communiqué de l'Elysée du 22 septembre affirmant que « Nicolas Sarkozy n'a été cité par aucun témoin ou acteur de ce dossier ». Avec cette précision : « comme cela apparaît dans les pièces de la procédure ». Me Morice en déduit que les conseillers « ont eu personnellement accès au dossier d'instruction » et dénonce « une immixtion intolérable du pouvoir exécutif auprès de l'autorité judiciaire ».




Comment Monsieur T. est entré dans le coeur de la sarkozie
Jean-Michel Décugis, Mélanie Delattre et Christophe Labbé

Explosif. Enquête sur les relations de Ziad Takieddine avec des proches du pouvoir.

«C est là qu'ils logeaient avec leurs femmes quand ils venaient en vacances. » Ziad Takieddine, tout de blanc vêtu, pointe du doigt l'une des chambres de sa luxueuse villa qui domine le cap d'Antibes. L'intermédiaire libanais, spécialiste des grands contrats d'armement, parle évidemment de Brice et Thierry, les deux proches du président Sarkozy. Brice Hortefeux et Thierry Gaubert ont souvent été aperçus sous les pins du jardin ou sur le pont de la « Diva », le yacht de l'homme d'affaires libanais. Des liens étroits qui leur valent aujourd'hui d'être pris dans la tourmente. Pour s'être trop approché du flamboyant Takieddine, Nicolas Bazire, témoin du mariage du chef de l'Etat avec Carla, se retrouve lui aussi empêtré.

Les ministres de la République qui, hier, se pressaient aux abords de la piscine à débordement de l'homme d'affaires boudent désormais l'endroit. « Tak », comme on l'appelle, est devenu infréquentable. Depuis que, par sa faute, le juge Van Ruymbeke a attrapé dans ses filets des proches de l'Elysée, il sent le soufre. Un mois avant sa mise en examen pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux », le richissime homme d'affaires, soupçonné d'avoir financé la campagne d'Edouard Balladur en 1995, avait accepté de parler au Point. Ce 18 août, il nous reçoit sur sa terrasse ombragée pour un petit déjeuner libanais. Pendant que les domestiques apportent les orangeades, le fromage blanc salé et la pizza au thym, Monsieur T. s'agite nerveusement.« Ces gens qui sont venus dans ma piscine n'ont pas levé le petit doigt pour me protéger quand j'ai reçu des menaces de mort . »

Ziad Takieddine, 61 ans, est au coeur d'une affaire d'Etat, et ses amis avec. Une histoire ancienne remontée à la surface à la suite de l'attentat suicide de Karachi, au Pakistan, qui a fait 14 morts en 2002. Dont 11 Français, des employés de la Direction des constructions navales venus superviser la fabrication sur place de trois sous-marins Agosta vendus par Paris en 1994. Pendant cinq ans, le juge Bruguière, chargé de l'enquête, s'était enlisé sur la piste d'Al-Qaeda. Mais son successeur, Marc Trévidic, repart, lui, sur une autre hypothèse, non vérifiée à l'heure actuelle, celle d'une vengeance de dirigeants pakistanais n'ayant pas perçu les commissions promises sur la vente des submersibles. Comme le raconte Takieddine lui-même : « Sitôt élu président de la République en 1995, Jacques Chirac a ordonné de cesser le versement des commissions liées aux contrats d'armement signés sous le gouvernement Balladur. » Il s'agit d'éviter que celui qui l'a trahi en se lançant dans la course à l'Elysée ne reconstitue un trésor de guerre. Jacques Chirac est en effet convaincu que les balladuriens ont mis en place un système de rétrocommissions. En clair, qu'ils rapatrient en douce, via des sociétés écrans, une partie des commissions payées à divers intermédiaires, dont le fameux Takieddine.

C'est là qu'entre en scène le juge Van Ruymbeke. Saisi du volet financier de l'affaire - et pas des causes de l'attentat -, il s'intéresse aux comptes de la campagne Balladur, qui avaient déjà fait tousser le Conseil constitutionnel en 1995. Après s'être interrogés sur 13 millions de francs en liquide à l'origine incertaine, les Sages du Palais-Royal avaient in extremis donné leur blanc-seing. Aujourd'hui, le magistrat est convaincu que ces 13 millions ont été « redistribués » par Monsieur T., alias Takieddine.« On essaie de me faire porter le chapeau. Tout ce qu'on raconte sur Karachi est faux, s'énerve l'homme d'affaires, qui se saisit du cendrier sur la table et le nettoie frénétiquement.C'est un mauvais coup de Chirac et Villepin pour tuer Sarkozy. Un Clearstream bis. » Le milliardaire est amer, lui qui estime avoir tant apporté à la France.« C'est moi qui suis à l'origine d'un des plus gros contrats d'armement jamais signés par Paris », rappelle-t-il. Un an avant la présidentielle de 1995, le Libanais a permis à la DCN de décrocher la vente de trois frégates à l'Arabie saoudite pour 19 milliards de francs. Un record ! A l'époque, Nicolas Sarkozy est le porte-parole de la campagne de Balladur et son ministre du Budget. Il a à ses côtés comme chef de cabinet Brice Hortefeux et comme chargé de mission Thierry Gaubert, deux proches qu'il a fait venir de la mairie de Neuilly, où ils travaillaient depuis 1983. Nicolas Bazire, lui aussi mis en cause dans l'affaire, cumule à l'époque les fonctions de directeur de cabinet à Matignon et de trésorier du candidat.

Cèdre. C'est grâce aux pistes enneigées d'Isola 2000 que Ziad Takieddine a fait son entrée dans le monde des balladuriens. Dans les années 80, ce Libanais d'origine druze, qui a quitté le Liban au moment de la guerre, se retrouve directeur de la station de l'arrière-pays niçois, dont le propriétaire est un riche Palestinien, patron du Carlton à Nice. Il en profite pour tisser des relations avec les élus locaux. Il se lie notamment d'amitié avec François Léotard, maire de Fréjus et grand amateur de ski.« J'ai même réussi à le faire venir en tant que ministre de la Culture pour une inauguration à l'occasion de laquelle j'avais fait planter un cèdre du Liban en haut de la station », s'amuse-t-il. Plus tard, quand Léotard récupère le portefeuille de la Défense sous Balladur, il utilise son ami libanais comme intermédiaire dans les contrats d'armement avec le Moyen-Orient. Takieddine fait en effet office, à ses heures perdues, d'interprète pour le conseiller du roi d'Arabie saoudite, Ali Ben Mussalam. Et fait aussi des affaires avec cet intime du monarque.

C'est par Léotard, signataire du contrat Sawari II, que Takieddine va faire la connaissance de Nicolas Bazire. Qui à son tour lui fait rencontrer Thierry Gaubert, dircom' de Nicolas Sarkozy à la mairie de Neuilly. Entre le riche libanais et le conseiller au carnet d'adresses bien garni, le courant passe immédiatement. Gaubert présente à Tak ses amis Brice Hortefeux et Jean-François Copé.« On a dîné plusieurs fois ensemble, nos femmes ont sympathisé et nous aussi », raconte l'intermédiaire. Une amitié révélée au grand jour par cette photo dans la villa du cap d'Antibes datant de 2003, où le propriétaire des lieux prend la pose bras dessus bras dessous avec l'ancien ministre de l'Intérieur, le secrétaire général de l'UMP et leurs épouses. Un cliché explosif récupéré par l'ex-femme de Takieddine puis mis en ligne sur le site Mediapart.« Au moment de notre divorce, elle est partie avec mon ordinateur portable et a emporté avec elle tous les documents confidentiels qu'il y avait dedans », confirme Tak. Comme souvent dans les affaires politico-financières, c'est par les femmes que les secrets sont éventés. En plein divorce, la séduisante Anglaise Nicola Johnson, ex-Mme Takieddine, a tout balancé aux policiers. Documents à l'appui. Elle n'a pas digéré les 5 000 euros mensuels que son richissime mari lui a proposés pour toute pension. Et s'est vengée en racontant par le menu le train de vie du marchand d'armes. Nicola Johnson explique que, sur son patrimoine estimé à 40 millions d'euros pour les seuls avoirs français et à plus de 100 millions au total, Tak ne paie aucun impôt. Plus gênant encore pour la République, la diserte Nicola s'est étendue sur les relations politiques de son ancien mari. Le gratin de la sarkozie... Mais le véritable scandale est arrivé par une autre épouse, tout aussi blonde et tout aussi délaissée : Hélène de Yougoslavie, Mme Gaubert à la ville, apparemment plus au fait des affaires de son mari que ne l'était sa copine Nicola. La descendante du roi d'Italie Umberto II a ainsi révélé aux enquêteurs que son époux avait accompagné Takieddine en Suisse pour aller chercher des valises « volumineuses de billets » dans les coffres de la banque Safdié. Selon elle, l'homme qui récupérait les mallettes en France n'était autre que Nicolas Bazire. Le circuit ?«Paris-Genève-Londres-Paris », affirme-t-elle.

Business parallèle. Placé en garde à vue le 21 septembre, Thierry Gaubert a reconnu « être allé avec M. Takieddine en Suisse, mais jamais dans des banques (...) Je n'ai connu Takieddine que fin 1995. Il me présentait des Libanais plus ou moins intéressants ». Etonnant business parallèle pour l'ancien dircom' recasé comme conseiller à la présidence des Caisses d'épargne - aujourd'hui BPCE - depuis ses ennuis judiciaires dans l'affaire du 1 % logement ! Et de préciser : « Je n'étais pas redevable, mais quand il me demandait un service je le lui rendais, puisqu'il me payait des voyages aux sports d'hiver, à moi et à ma famille. Il nous accueillait à Londres, au cap d'Antibes. M. Takieddine était généreux. »

Très généreux, en effet. Selon Gaubert, Takieddine lui aurait ouvert un compte au Liban... Mais sans son autorisation.« C'était il y a un an, car il pensait que nous ferions affaire ensemble au Koweït », explique-t-il. L'ex-conseiller de Sarkozy avoue avoir touché de l'argent de l'intermédiaire. Pas en Suisse, mais aux Bahamas.« J'ai souvenir d'environ 50 000 euros. C'était il n'y a pas longtemps, lorsque je l'ai aidé à vendre ses deux appartements[rue Marbeuf, à Paris, dans le 8e arrondissement, NDLR]il y a un an. Cela s'ajoute aux 10 000 euros qu'il m'avait donnés en France. » Des sommes dérisoires au regard d'un autre compte que Gaubert possède dans le même paradis fiscal, crédité celui-là de 1 million d'euros. De l'argent qui proviendrait de ventes immobilières à des étrangers.« Une activité non déclarée, illégale », admet le gardé à vue. Sur les mallettes bourrées de billets qui, selon sa femme, étaient remises lors de dîners à Nicolas Bazire, trésorier de campagne de Balladur, l'homme est beaucoup moins bavard : « Des amalgames. Ma femme n'a pas de culture économique. » Et de défendre Bazire, son « copain », bec et ongles.« Je ne le vois pas prendre de l'argent pour la campagne, ce n'est pas le style. M. Bazire est quelqu'un de très rigoureux. Il ne voulait pas être lié à Takieddine, c'est ce qu'il m'a fait comprendre.

- A partir de quand M. Bazire n'a-t-il plus eu envie de le voir ?

- Après la signature du contrat Sawari II avec l'Arabie saoudite », répond Gaubert, qui n'a pu éviter la mise en examen du parrain de son fils. Contactés par Le Point, les avocats des deux hommes n'ont pas souhaité commenter.

Côté mondain. Brice Hortefeux (dont la femme est elle aussi employée par les Caisses d'épargne) n'est guère mieux loti. Alors que Gaubert l'avait protégé en assurant « être le seul ami français non libanais » du controversé Ziad Takieddine, l'ex-ministre de l'Intérieur s'est jeté tout seul dans la gueule du loup. Peu prudent, il a appelé le portable de Gaubert, placé sur écoutes, pour l'avertir que sa femme, Hélène,« balance beaucoup ». Une bévue qui vaut à l'ancien patron de la Place Beauvau des ennuis judiciaires (voir p. 42). Pour ne rien arranger, Brice Hortefeux ironise, dans la même conversation enregistrée, sur ses relations avec ces intermédiaires troubles que sont Djouhri, Bourgi et Takieddine, tous actuellement sous les feux de l'actualité.« Tu vas me dire que je suis du côté mondain, j'en connais au moins deux sur trois... » Très badin, il évoque au téléphone les photos de Mediapart où il apparaît au bras du Libanais dans sa villa.« Les photos datent de 2003. Bon, ça fait huit ans sans photos, mais ça fait quand même qu'on est des intimes. »

Le cordon sanitaire tendu par Gaubert pour protéger ses amis du pestiféré Takieddine n'aura pas tenu bien longtemps...

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