jeudi 22 septembre 2011

Michel Gurfinkiel : "Un danger majeur pour Israël"

Valeurs Actuelles, no. 3904 - Entretien, jeudi 22 septembre 2011, p. 42

Propos recueillis par Pons Frédéric

Onu - L'Organisation étudie la création d'un véritable État palestinien indépendant. Quelles peuvent en être les conséquences ? La réponse d'un spécialiste.

Auteur du stimulant Israël peut-il survivre ? La Nouvelle Règle du jeu, paru cette année aux éditions Hugo et Cie, après avoir publié le Roman d'Israël aux Éditions du Rocher en 2008, membre du comité éditorial de Valeurs actuelles, Michel Gurfinkiel préside l'Institut Jean-Jacques-Rousseau, un centre européen d'études et de recherches spécialisé dans les questions stratégiques et géopolitiques. Au terme d'une intense semaine diplomatique, alors que les Nations unies sont tentées d'accorder un statut d'État membre à l'Autorité palestinienne, il décrypte ce dossier complexe, annonciateur d'une évolution qui peut changer la face de l'Orient.

Que veulent vraiment les Palestiniens ? Les confréries politico-militaires qui dominent la société arabe palestinienne cherchent leur salut à travers une "gesticulation" : leur reconnaissance par l'Onu en tant qu'État et nation. Au minimum, cela renforcerait à nouveau leur légitimité, dix-huit ans après Oslo. Au maximum, cela pourrait faire d'Israël un "agresseur" au regard de la charte de l'Onu, et donc le rendre passible de sanctions internationales.

Pourquoi reparlez-vous des accords d'Oslo de 1993 ? Ils marquèrent une victoire considérable pour les Palestiniens, légitimant leur action et mettant en place un État autonome - l'Autorité palestinienne - en Cisjordanie et à Gaza. Mais les Palestiniens ont ensuite subi de lourdes défaites : le Fatah d'Arafat s'est pratiquement désintégré dans la folle aventure de la seconde Intifada (2000-2002); le Hamas, vainqueur des élections de 2006, n'a pas su prendre le contrôle de l'Autorité palestinienne et a dû se replier sur son fief traditionnel, Gaza, où il a institué, de facto, un État séparé; ce même Hamas a été militairement laminé lors de l'opération "Plomb durci" (2009). Ultime déboire : le revirement de Barack Obama, le plus proarabe et propalestinien des présidents américains, contraint depuis 2010, pour des raisons de survie politique, à se rapprocher d'Israël.

Israël avait admis en 1993 le principe d'une entité palestinienne. Pourquoi s'y oppose-t-il aujourd'hui ? Garantis par les États-Unis et avalisés par l'Onu, ces accords d'Oslo devaient transformer les organisations palestiniennes en entités politiques civiles et créer un État coexistant pacifiquement avec Israël. Cette évolution n'a jamais eu lieu. De même, la "feuille de route" de 2002 qui liait l'indépendance palestinienne à la mise en place d'institutions démocratiques et à la renonciation effective au terrorisme est restée lettre morte. Enfin, l'État palestinien souverain dont il est question aujourd'hui inclurait l'État-Hamas de Gaza, qui rejette à la fois Oslo et la "feuille de route".

Quelle conséquence pour Israël ? Un danger majeur ! Ce serait entériner des violations répétées d'accords et d'engagements bilatéraux ou internationaux et porter atteinte à la légalité internationale.

Israël n'a-t-il pas sa part de responsabilité ? Du côté israélien, toutes les concessions ont été faites. Les gouvernements successifs ont accepté l'idée d'un État palestinien souverain en Cis jordanie et à Gaza, territoire totalement évacué dès 2005.

Mais les implantations nouvelles en Cisjordanie ? Aucune n'a été créée de puis dix ans. Les constructions de logements ne se poursuivent que dans des implantations existantes, relevant d'Israël selon les accords d'Oslo et destinées, pour les plus importantes, à être rattachées à Israël moyennant un échange de territoires avec une future Palestine arabe. Cette politique se ramène au principe : "La paix contre les territoires".

Pourquoi la communauté internationale prend-elle parti contre Israël ? La "communauté internationale" ? Cela n'existe pas. Il y a d'une part une cinquantaine d'États - les "puissances" - qui disposent à la fois du pouvoir économique et de la force militaire : les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), les membres du G20 ou de l'OCDE (y compris Israël), quelques pays émergents. Et, d'autre part, quelque cent quarante "non-États" : des pays quasi fictifs.

Par exemple ? Je pense à des pays presque sans population ou territoire, comme Monaco, Andorre, Nauru (avec tout le respect qui leur est dû), à des États défaillants, comme Haïti ou la Somalie. Tout se joue en fait au niveau des puissances. Certaines sont relativement favorables à Israël, d'au tres plutôt hostiles. Les "non-États" ne font que suivre.

Mais le vote de l'Assemblée générale de l'Onu ? Aux Nations unies, dominées par une majorité anti-israélienne, tous les États, même quasi fictifs, disposent malheureusement de la même voix. Certaines puissances appartenant à la minorité pro-israélienne ou neutres n'ont pas compris à quel point il était nécessaire de contrer la campagne en faveur de la souveraineté palestinienne.

Y compris la France ? L'opinion française est partagée sur Israël. Mais la technostructure qui dirige le pays est, quant à elle, pour de multiples raisons, à commencer par un certain héritage gaullien, largement antiisraélienne. Quant aux médias, beaucoup dépendent de gouvernements, de tycoons sans culture, foi ou éthique, ou du "politiquement correct", qui est l'arme du prolétariat intellectuel.

Israël serait donc condamné ? Non, pas du tout. En 1975, l'Amérique et le monde occidental, pro-israéliens dans l'ensemble, semblaient sur le déclin : l'Onu a donc voté une résolution assimilant le sionisme au racisme. En 1991, l'Amérique venait de gagner la guerre froide, l'URSS se désintégrait et le monde entier se ralliait aux valeurs occidentales : l'Onu a donc abrogé cette même résolution.

Et aujourd'hui ? L'Amérique est à nouveau faible, le monde occidental en crise : d'où les efforts pour que l'Onu vote une nouvelle résolution anti-israélienne. Si l'Amérique retrouve sa puissance ou si un autre pays pro-israélien assume le leadership international, Israël sera réhabilité.

En êtes-vous sûr ? La plupart des puissances qui vont façonner le XXIe siècle ont une assez bonne opinion d'Israël, en raison de leurs propres intérêts. Les États-Unis sont très pro-israéliens, l'Inde aussi. La Chine l'est de plus en plus. La Russie reste assez proche d'Israël dans bien des domaines. Le Canada et l'Australie sont, globalement, pro-israéliens. Cela fait quand même le tiers de l'humanité, le tiers de sa richesse, la moitié de son potentiel scientifique et technologique. La seule région importante du monde développé où l'anti-israélisme progresse est l'Union européenne, malgré quelques contrepoids (l'Allemagne, la Pologne).

Mais, en Israël même, pourquoi Benyamin Nétanyahou est-il présenté comme un nationaliste extrémiste ? C'est là un point de vue très minoritaire, défendu par l'opposition centriste ou gauchiste pour des raisons politiciennes ou par des intellectuels qui ont perdu toute foi dans la singularité du destin juif. La majorité des Israéliens, selon les derniers sondages, voient en Nétanyahou un pragmatique.

Un État palestinien pourrait-il se doter d'une armée, comme n'importe quel pays souverain ? Oui, il pourrait théoriquement exercer toutes les fonctions dites "régaliennes" : faire la guerre, rendre la justice, lever l'impôt, battre monnaie, etc. L'Autorité palestinienne en Cisjordanie et l'État-Hamas à Gaza exercent déjà certaines de ces fonctions. Mais un État souverain peut aussi renoncer, face à d'autres États, à certains attributs de sa souveraineté.

Dans quels cas ? Quand le texte d'un traité l'emporte sur la législation interne. C'est le cas des États membres de la zone euro qui ont, volontairement, renoncé au droit de battre monnaie, le déléguant à la Banque centrale européenne. C'est le cas de l'Autriche qui, en recouvrant sa pleine indépendance en 1955, après dix ans d'occupation occidentale et soviétique, s'est engagée par traité à un statut de neutralité permanente. Rien ne s'oppose donc, en théorie, à ce qu'un État palestinien indépendant soit doté d'un statut de neutralité ou de démilitarisation.

Rien, vraiment ? Sauf la raison d'être des organisations palestiniennes qui est le pouvoir pour le pouvoir et la lutte contre Israël pour justifier cette quête du pouvoir.

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