mercredi 28 septembre 2011

REPORTAGE - Mestrallet, pérégrin à Chongqing - Jean-Christophe Féraud

Libération - Économie, mercredi 28 septembre 2011, p. 16

«Libération» a accompagné le patron de GDF-Suez en Chine, dans la ville la plus peuplée du monde. Objectif : la quête de très gros contrats dans l'eau, l'énergie et les déchets.

Jamais entendu parler de Chongqing (prononcer «Tchun Tchin'») ? Demandez à Gérard Mestrallet. Le PDG de GDF Suez pourrait planter son index les yeux fermés sur le planisphère. Sortie de terre dans les années 60-70 comme un monstrueux champignon de béton, «la» mégalopole du centre de la Chine est aujourd'hui la plus grande ville du monde avec... 32 millions d'habitants ! La moitié de la population française concentrée dans ce chaudron géographique - et climatique - du Sichuan.

C'est ici que Gérard Mestrallet a donné rendez-vous à Libération*. Car le groupe français, qui réalise 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires en Chine, nourrit de grands projets pour Chongqing : cette «zone économique expérimentale» dépendant directement du Parti à Pékin est devenue l'équivalent, dans l'ouest du pays, de Shanghai, Tianjin et Canton. Bref, le nouveau «spot» business dans l'empire du Milieu. Ici tout est à faire pour répondre aux besoins de la population en eau, énergie, traitement des déchets. Pile poil dans les cordes de GDF Suez. Alors, comme ses collègues Bruno Lafont de Lafarge ou Jean-Pascal Tricoire de Schneider, Mestrallet y vient tous les ans pour le «conseil du maire» : un speed datingpour les entreprises étrangères souhaitant décrocher des contrats avec les autorités locales. A savoir Huang Qifan, l'édile sans qui rien ne se deale, et l'omnipotent Bo Xilai, secrétaire du PCC pour la ville-province de Chongqing...

Vendredi 17 heures

Arrivée à Hongkong

«Vous avez fait bon voyage ?» On retrouve Gérard Mestrallet à l'aéroport de l'ex-enclave britannique. Il arrive de Londres sans cravate et tout sourire. Malgré les onze heures de vol et l'annonce toute fraîche d'un nouveau gel des tarifs du gaz en France, alors qu'il espérait une hausse de 5% au 1er octobre. Les consommateurs seront soulagés, GDF Suez en sera, dit-il, pour 290 millions d'euros de sa poche. Pas de quoi faire pleurer dans les chaumières. Depuis la fusion de GDF et Suez en 2008 et le rachat du britannique International Power (IP) en 2010, le groupe est devenu le numéro 2 mondial de l'électricité derrière EDF. Un mastodonte pesant 85 milliards d'euros de chiffre d'affaires (200 000 salariés, 70 pays)... Mais Mestrallet ne lâche pas l'affaire sur les prix du gaz : «On va faire un recours devant le Conseil d'Etat contre l'Etat régulateur pour défendre tous nos actionnaires.» Amusant : l'Etat détient 36% du capital de GDF Suez.

18 heures

Dans le Falcon

Confortablement calé dans le fauteuil en cuir du jet privé, Gérard Mestrallet n'a pas encore la tête en Chine. Il raconte ses batailles passées comme un général napoléonien. De la vieille Compagnie financière de Suez au géant GDF Suez, il a mené six fusions depuis 1995 : Générale de Belgique, Lyonnaise des eaux, Tractebel, Electrabel, Gaz de France et IP... Tout y passe. Son Arc de triomphe à lui. Version peace and love : «Je n'ai jamais lancé d'offre hostile sur une entreprise. Ce n'est pas dans mon tempérament et l'expérience montre que c'est toujours destructeur de valeur.» Dans le monde de brutes des grands patrons, Mestrallet a la réputation d'être un gentil... qui ne se laisse pas faire. Son meilleur ennemi, Henri Proglio, ex-patron de Veolia et actuel PDG d'EDF, en sait quelque chose. «Finalement c'est un peu grâce à lui que GDF Suez est né, s'amuse Mestrallet. Sans le projet d'OPA hostile de Veolia-Enel sur Suez début 2006, nous n'aurions pas pu lancer cette fusion gagnante aussi rapidement.» Devenu patron d'EDF, Proglio s'est vengé de Mestrallet en sortant GDF Suez des projets de réacteurs EPR. Pas plus mal avec Fukushima et les déboires de Flamanville :merci Proglio.

20 heures

Atterrissage à Chongqing

Vérification des visas dans le Falcon par un officier sourcilleux (qui inspecte le contenu gros calibre de la mallette de Pascal, le garde du corps de Mestrallet). On est bien en Chine. Le PDG de GDF Suez est accueilli à sa descente d'avion par une brochette d'officiels et le bouquet de fleurs de rigueur. Puis le cortège de berlines noires s'ébranle, précédé d'un girophare policier. Vingt minutes d'autoroute à slalomer entre les voitures et Chongqing by night surgit enfin : une immense forêt de tours grises se perd dans une drôle de mélasse athmosphérique. Sarcelles sur Yang Tsé... puissance mille. «Je ne viens pas là pour faire du tourisme» : on comprend mieux ce qu'a voulu dire Gérard Mestrallet. Il faut traverser le pont de la rivière Jialing pour arriver au centre-ville et voir les rayons laser traverser la nuit noire du haut des gratte-ciel illuminés façon nouvel an chinois.

21 h 30

Toasts avec M. Cui

«Ganbei !» au 39e étage de l'hôtel Marriott. Au bar, Gérard Mestrallet porte un toast au vin australien avec M. Cui. Un personnage important ce M. «Tchui». C'est le patron de la Sasac à Chongqing. Un organisme qui coiffe toutes les entreprises d'Etat. «Il pèse quelques dizaines de milliards de dollars», souffle Raphaël Schöntgen, le délégué général de GDF Suez en Chine. Mais M. Cui est poli : «Vous êtes déjà numéro 1 mondial de l'énergie, bientôt vous serez numéro 1 ici», lance-t-il à Mestrallet. Et taquin avec ça, derrière ses airs de gros chat fumant clope sur clope : «Vous venez jusqu'ici avec un garde du corps pour vous protéger de vos ennemis à Paris», sourit-il en désignant Pascal.

M. Cui est l'empereur de l'eau et de bien d'autres choses ici. C'est l'eau qui intéresse Mestrallet : Suez Environnement dessert déjà 14 millions d'habitants en Chine, dont 2 millions dans le cadre d'une joint-venture avec Chongqing Water Group. Une concession de cinquante ans signée en 2002. Alors il sort le grand jeu à M. Cui. Il raconte «son» barrage de Jirau au Brésil : «3750 mégawatts, l'équivalent de trois réacteurs nucléaires.» Il vante son récent partenariat avec le fonds souverain chinois CIC dans l'exploration-production gazière : «Nous avons le label "ami de la Chine".»«Oui je connais bien son président, il a investi 15 milliards de dollars [11 milliards d'euros] ici», répond du tac au tac M. Cui. Mestrallet revient à la charge : «Il paraît que vous avez découvert beaucoup de gaz de schiste dans le Sichuan ?»Réponse :«200 milliards de mètres cubes.»Les yeux du gazier brillent : «Ce serait drôle de faire du gaz de schiste ici alors que l'on nous empêche d'en chercher en France.» Pas très compatible avec une eau pure pour les habitants de Chongqing, mais bon...

De toute façon, M. Cui a autre chose en tête : il insiste pour que Suez investisse dans une nouvelle usine dans le domaine de l'eau. Un conseiller de Mestrallet en aparté : «M. Cui, on lui fera plaisir si la décision est rationnelle.» Faire plaisir ? Pour ce Français expatrié, «en Chine, rien ne se fait sans cadeau aux autorités locales». Des pots-de-vin ? «Grand dieu jamais», jure évidemment l'entourage du PDG en prenant des airs de vierge effarouchée.

Samedi 8 heures

Petit déjeuner «énergie»

Chongqing se dévoile avec l'aube. Façon de parler. Le smog laiteux qui flotte sur l'ultraville inspire Gérard Mestrallet. Voit-il un avenir dans l'énergie en Chine ? «J'aimerais bien, mais nous n'avons aucune visibilité, c'est le brouillard tarifaire.» Les autorités fixent les prix et ils sont «bien trop bas» pour viabiliser les centrales électriques au gaz. «On ira dans l'électricité quand il y aura des appels d'offres, un tarif clair et garanti et des concessions sur vingt ans.» Les perspectives sont plus prometteuses dans le gaz liquéfié : «On a signé un contrat de fourniture de gaz naturel liquéfie à la CNOOC [compagnie pétrolière d'Etat, ndlr] portant sur 43 méthaniers.» Avec 9,2% de croissance cette année, la demande est énorme. D'ici à 2015, pour servir son client-roi, GDF Suez prendra la décision de construire «Bonaparte» : une énorme usine de liquéfaction de gaz offshore au large de l'Australie. «L'équivalent de quatre ou cinq terrains de football flottants et autant de milliards d'investissements», précise Gérard Mestrallet.

15 heures

Usine de traitement d'eau de Yuelai

A une dizaine de kilomètres de Chongqing, la procession de voitures se fraie un chemin dans la boue rouge, entre ouvriers et paysannes chargées de paniers. Une armée de bulldozers ouvre la montagne pour faire surgir un «quartier». «Revenez dans trois ans, il y aura 1 million d'habitants ici», glisse Mestrallet. Pour l'heure il faut chausser des godillots pour visiter la fierté du moment : la nouvelle usine de traitement d'eau de Yuelai. Ici, l'eau boueuse et polluée pompée dans le Yang-Tsé devient potable grâce à une technologie de filtrage Suez-Degrémont. Mme Sun, la responsable locale de Suez Environnement, assure qu'elle est «de meilleure qualité qu'à Paris»... On ne poussera pas le vice jusqu'à la goûter.

18 h 30

Dîner de bienvenue du maire de Chongqing

Sur carton d'invitation. Libé reste à la porte du Sheraton imitation or. Le dîner de Huang Qifan est très select : outre Mestrallet et ses collègues français, on y croise le patron de Ford, Alan Mulally. De retour au bar du Marriott, le PDG de GDF Suez raconte : «Il y avait quelques milliards autour de la table mais on ne signe pas sur un coin de nappe. On porte un toast toutes les 10 minutes, mais ils sont très pros quand on rentre dans le dur, il faut être patient en Chine.» Son smartphone sonne : Albert Frère au bout du fil. En dix ans, Gérard Mestrallet n'a jamais manqué ce rendez-vous du samedi soir avec son actionnaire belge. De retour, Mestrallet a déjà la tête ailleurs. Il doit se coucher tôt. Demain, il verra Bo Xilai, le patron du Parti : fils de l'un des «huit immortels» de Mao, il fait la pluie et le beau temps aujourd'hui à Chongqing, peut-être demain à Pékin. Un contact à soigner entre deux Ganbei ! avant de reprendre l'avion pour Paris.

* «Libération» a été invité dans le cadre d'un voyage de presse.

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