lundi 3 octobre 2011

Ai Weiwei met la Chine à nu - Philippe Grangereau

Libération - leMag, samedi 1 octobre 2011, p. MAG_4

Enlevé par la police en avril, l'artiste provocateur a disparu pendant 81 jours. Relâché mais sous surveillance, il poursuit ses actions de «subversion» contre Pékin.

A Caochangdi, village de la banlieue de Pékin coincé derrière le cinquième périphérique, un canevas de ruelles boueuses peuplées d'ouvriers migrants ceinture un quartier huppé de galeries d'art en béton brut. C'est ici qu'habite Ai Weiwei, concepteur du célèbre stade olympique en «nid d'hirondelle» des JO de 2008. Plusieurs caméras de surveillance sont braquées sur l'enceinte, un grand carré de briques enlaçant un labyrinthe de bâtiments aux lignes sobres qui fait songer à un cloître. La ressemblance s'arrête là.

Un grand «Fuck» en lettres vertes accueille les visiteurs. Sur les tables traînent des piles de photos de gens nus alignés contre un mur blanc, les bras levés. Presque une marque de fabrique pour Ai Weiwei, qui invite pratiquement tous ses visiteurs à se déshabiller devant son appareil photo. Cette fascination singulière lui est venue dans l'East Village à New York, où il a vécu pendant douze ans. L'un des ses amis, Bei Ling, se souvient de sa rencontre avec lui, en 1988. «Il avait une tignasse ébouriffée et un gros manteau molletonné de l'armée chinoise. Chaque fois qu'on lui présentait un inconnu, il finissait par lui demander avec un sourire timide, en rougissant même : "Allez, on se met à poil ensemble ! On est à New York, non ?"» Ai, qui s'est lui-même photographié dans le plus simple appareil devant le World Trade Center, a engrangé une collection. Dans une interview accordée l'hiver dernier à une documentariste chinoise - à qui il a fait son habituelle proposition -, il explique vouloir sublimer la vérité et la transparence. Mais comme tout ce que fait Ai Weiwei, l'allégorie est, in fine, politique : «Le gouvernement chinois est-il lui aussi capable de se mettre à nu ?»

Il y a longtemps qu'il a décidé de s'en prendre à l'autorité en général et à la dictature chinoise en particulier. Dans un de ses clips postés sur le Web, une dizaine d'individus écrivent sur un tableau d'école : «Patrie, nique ta mère !» Il «nique» aussi, dans ses photos insolentes et un tantinet potaches, le Comité central du PCC, le portrait de Mao, la Maison Blanche, la tour Eiffel... Ses clichés de jeunesse s'inspirent beaucoup de Marcel Duchamp et de sa Joconde moustachue sous-titrée «LHOOQ».

Plus mûres, ses dernières oeuvres opèrent une sorte de transmutation de la subversion en art. En 2010, à la Tate Gallery de Londres, il a semé sur le sol des millions de graines de tournesol en porcelaine, toutes fabriquées à la main, que le visiteur était invité à faire crisser sous ses pieds. Pour symboliser la profusion de vies chinoises sacrifiées dans l'indifférence.

Pour l'artiste, Internet démocratisera la République populaire. Twitter, dont il a fait son médium, est pour lui, en Chine, équivalent à «une bougie dans une pièce obscure». Tous ceux qui savent contourner la censure du microblog américain s'y retrouvent. «Si vous n'exigez pas le respect de vos droits les plus élémentaires, qu'est-ce qu'il vous reste ?» plaidait Ai Weiwei sur Twitter au printemps, alors que la répression s'intensifiait contre les artistes, les avocats et les démocrates.

«Soupçons de fraude fiscale, bigamie...»

Jusqu'alors miraculeusement protégé par sa renommée, il se demandait quand tomberait le couperet. En avril, au guichet de contrôle des passeports de l'aéroport de Pékin, alors qu'il s'apprêtait à se rendre à Hongkong, des policiers l'ont arrêté. L'artiste a été coiffé d'une cagoule noire, conduit dans un lieu secret, puis dans un autre. Pendant quatre-vingt-un jours, sa famille ignorait où il était détenu. Il «n'a pas correctement rempli les procédures de départ», ont d'abord affirmé les autorités pour justifier sa disparition, avant d'invoquer des soupçons de «fraude fiscale», de «pornographie» et de «bigamie» (marié, il a un enfant d'une de ses ex-collaboratrices). Il a été relâché au bout de trois mois, et aucun chef d'accusation n'a été retenu contre lui. Ai doit peut-être cette clémence toute relative à l'intercession pugnace de diplomates allemands (il est très célèbre outre-Rhin) auprès des autorités chinoises.

Néanmoins, il reste toujours «placé sous enquête», privé de son passeport. Il lui est interdit de quitter Pékin et d'accorder des interviews à des journalistes étrangers. S'il s'exprimait, la police en civil pourrait de nouveau le faire «disparaître». Et s'il ne parle pas, le même sort l'attend peut-être. Autant parler. Tel un oiseau testant le périmètre de sa cage, il a rompu le silence total qui lui est imposé pour émettre quelques tweets sarcastiques, se présentant comme un «aficionado de pornographie soupçonné de fraude».

Repli tactique

Fin août, il est allé un peu plus loin en évoquant sa détention extrajudiciaire dans le magazine américain Newsweek : «Dans ces lieux, rien ne vous est familier. Vous êtes totalement isolé. Vous ne savez pas combien de temps vous resterez et vous êtes persuadé qu'ils peuvent tout vous faire. C'est pour vous une certitude, rien ne vous protège. Pourquoi suis-je là ? Vous perdez la notion du temps, vous devenez presque fou. C'est très dur, même pour ceux qui ont des convictions. [...] Pour vous en faire une idée, lisez le Château de Kafka.»

Cet article a déchaîné la colère de la police politique, qui continue de lui rendre des visites peu amicales tous les deux ou trois jours. Ses propos sont mille fois plus feutrés que naguère, quand il ne réclamait rien moins que la liberté de la presse et condamnait publiquement «le régime totalitaire». Mais aujourd'hui, un repli tactique s'impose. «L'épreuve qu'il vient de subir a été insupportable», confie un proche de l'artiste. Il a perdu une dizaine de kilos en détention, qu'il a repris depuis. Au début, il a donné du fil à retordre à ses geôliers. En voici un exemple : L'interrogateur (arrogant) : «Vous êtes un artiste, c'est bien, très bien. Vous savez, j'apprécie l'art moi aussi. J'aime bien Van Gogh et...». Ai Weiwei : «Ah bon. Savez-vous de quel pays est originaire Van Gogh ?» L'interrogateur (embarrassé) : «Hum... bien sûr que je le sais... [après un long silence] ...mais je ne vous le dirai pas. - «Ah, bien, je vais faire comme vous alors : quand vous me poserez des questions, même si je sais, je ne répondrai pas.»

Ce petit jeu n'a pas duré, le travail de policier en Chine requérant un personnel remarquablement dépourvu du sens de l'humour. Placé dans des cachots de quelques mètres carrés équipés de caméras et éclairés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, Ai devait se tenir silencieux et immobile en position assise et le dos droit. Il était surveillé jour et nuit par deux officiers de police en uniforme qui se maintenaient à deux pas de lui, au garde-à-vous, les hanches creusées et le corps raidi. La paire de soldats scrutait son prisonnier jusque dans les toilettes et lorsqu'il dormait. Pendant son sommeil, ses mains devaient rester à plat sur la couverture. Pour chaque geste, même se gratter la tête, une permission devait être sollicitée en criant «au rapport !». Un médecin venait l'ausculter tous les jours dans un but mystérieux.

«On va détruire ta réputation»

Ses cinquante interrogatoires avaient pour but de forger un dossier qui tiendrait devant un tribunal. Les policiers lui ont annoncé qu'il était passible de dix ans de prison pour «incitation à la subversion du pouvoir de l'Etat», mais qu'en raison de sa notoriété, mieux valait pour l'image du pays lui mettre sur le dos un crime de droit commun. «Tu as critiqué le gouvernement. [...] On va détruire ta réputation, mais sans utiliser l'argument politique.» Ils l'ont interrogé sur des devises étrangères qu'il aurait «changées illégalement» pour payer les architectes suisses avec qui il collabore : un crime passible de sept ans de prison. Mais les commissaires se sont principalement penchés sur son implication dans les appels à manifester lancés en février par le «mouvement du jasmin» chinois.

Chaque ligne de ses écrits sur Twitter a été passée au crible. Ses interrogateurs avaient de quoi faire. Exemples choisis (1) : «Les Chinois d'aujourd'hui se doivent de résister pacifiquement au pouvoir, ne serait-ce que pour laver la honte d'avoir toléré la dictature pendant tant de générations» (17 décembre 2009); «Ce pays considère comme ses ennemis ceux qui disent la vérité, ceux qui pensent de manière indépendante, ceux qui osent s'exprimer et ceux qui n'ont pas peur.» (28 mars 2010). Et le même jour : «Le mensonge et la violence sont les deux piliers de la dictature, quoique le mensonge est en soi aussi une forme de violence.»«Vous vous placez au-dessus des lois, vous pouvez mettre un dissident à mort ou le faire disparaître, vous vous maintenez au pouvoir par la terreur et le mensonge, vous dissimulez, manipulez, extorquez et pillez, et vous n'avez même pas le cran d'avouer que vous êtes des mafieux» (16 avril 2010).

Plusieurs assistants de l'artiste ont eux aussi été arrêtés. L'un d'eux, Liu Zhenggang, en a fait une crise cardiaque. Hospitalisé d'urgence dans un établissement militaire, il a été ranimé de justesse. Ai, pour sa part, a raconté qu'il avait eu l'impression d'être broyé par une machine : «Du temps de Mao, on savait que c'était lui qui donnait les ordres. Aujourd'hui, le châtiment n'est plus infligé par un dictateur ni même un groupe de dirigeants, mais par une mécanique infernale autonome, un rouleau compresseur inexorable.» Les cachots du KGB chinois n'étaient pas vraiment un dépaysement pour lui. Il a passé les dix-sept premières années de son existence en relégation dans le lointain Xinjiang, à la frontière soviétique. Son père, le célèbre poète Ai Qing (que François Mitterrand avait fait commandeur des Arts et des Lettres en 1985), y avait été exilé avec sa famille par Mao pour être «rééduqué». La rééducation consistait à nettoyer les toilettes du camp de travail. Le poète a tenté plusieurs fois de se suicider. Pendant la Révolution culturelle, ce fut pire : toute la famille a dû vivre dans une caverne de terre en lisière du désert de Gobi.

Traducteur facétieux

Au dénuement succédera l'exubérance. De retour à Pékin après la réhabilitation de son père, Ai étudie le cinéma aux côtés de Chen Kaige et Zhang Yimou, puis rejoint en 1979 «les Etoiles», le premier groupe d'artistes rebelles de l'après-Mao. Deux ans plus tard, il s'exile à Philadelphie, puis à New York. Il abandonne vite les études d'art qu'il a entamées pour vivre dans l'East Village - parmi les poètes, les junkies, les voleurs, les musiciens, les punks, les bouddhistes... - «sur le cratère du volcan», comme il dit. Il manifeste avec la Civil Liberties Union contre la première guerre du Golfe, pour le droit des homosexuels. Quand il est fauché, il se refait au black-jack dans les casinos d'Atlantic City.

A New York, le sous-sol où il habite devient un passage obligé. Un jour, il doit à contrecoeur interpréter une conférence entre Allen Ginsberg, éminent écrivain de la beat generation, et le très sérieux poète chinois Bei Dao. «Quel est le sens profond de ta poésie ?» demande Ginsberg au poète. Ai Weiwei traduit : «Qu'est-ce qu'il y a de profondément sexuel dans ta poésie ?» Interloqué, le prude Bei Dao explique que le sexe est étranger à ses oeuvres, mais l'interprète traduit : «Le sexe est un élément essentiel pour moi, tout est sexuel.» Le regard de Ginsberg s'illumine alors : «Comment abordes-tu cet élément sexuel ?» Selon Bei Ling, qui rapporte cette scène, Ai Weiwei a fait durer le quiproquo, en affichant un air tout ce qu'il y a de plus sérieux...

«Fuck» devient sa devise

Après ce marivaudage avec la liberté individuelle occidentale, retour en Chine, en 1993, au chevet de son père malade. Nouveau départ et choc des cultures. «Fuck» devient sa devise. Beaucoup apprécient la photo de son majeur dressé sous le portrait géant de Mao, et celle de Lu Qing, son épouse, soulevant sa jupe sur Tiananmen. A cette époque, il reste un obscur iconoclaste, comme il en existe beaucoup à Pékin. Le pouvoir les tolère à condition qu'ils ne parlent pas et ne vendent leurs oeuvres qu'aux étrangers.

La communauté étrangère de Pékin encourage d'ailleurs les bravades politiques de ces artistes et pseudo-artistes en achetant leurs oeuvres les plus osées. En 2000, à Shanghai, Ai organise une exposition alternative de cinquante «avant-gardistes» intitulée en chinois «Bu hezuo» («non-coopération») et en anglais «Fuck off». La police fait vite fermer la galerie.

Peu après, Ai s'improvise architecte et s'enrichit en réalisant une soixantaine de projets. Le stade olympique qu'il conçoit avec les architectes suisses, Herzog et de Meuron, est un tournant. Avant même son inauguration, il renie publiquement l'oeuvre, pour dénoncer «l'ouverture factice» des Jeux olympiques de 2008. Cette année-là, la terre tremble au Sichuan (80 000 morts). Ai est indigné par le black-out officiel imposé sur le décompte des enfants écrasés par l'effondrement de leurs écoles, dont la construction a été bâclée par les autorités locales. Il organise un «mouvement civique» de collecte des identités des petites victimes. Grâce aux 200 volontaires qui se présentent, il en identifie 5 212.

Camper sur le cratère du volcan

Sans surprise, ces volontaires sont harcelés et emprisonnés par le parti - qui a pour principe de ne jamais reconnaître ses erreurs. Ai se rend au procès de l'un d'eux en qualité de témoin : il est enfermé dans un hôtel au moment de l'audience et frappé par un policier. Il fera soigner en Allemagne une commotion cérébrale qui aurait pu lui être fatale. La police ferme ses blogs, mais il se rabat sur Twitter. Sa technique de confrontation est simple : faire comme si la Chine était un Etat de droit, pour prouver que ce n'en est pas un.

La surenchère policière continue avec l'installation de caméras de surveillance devant chez lui, et la destruction, en 2010, d'une galerie d'art qu'il venait à peine de bâtir à Shanghai. Disparitions, envoi en camp de travail et en prison : la répression du mouvement du jasmin chinois de février 2011 se fait au bulldozer, mais Ai en réchappe pendant quelques mois. Par processus d'élimination, il devient le symbole d'une mouvance démocratique que le pouvoir s'efforce d'étouffer le plus silencieusement possible.

A ses amis qui l'exhortent d'en faire moins, Ai répond que «le danger n'est réel qu'à l'instant où le couperet touche la peau du cou». Comme à New York, il campe sur le cratère du volcan. Quelques semaines avant sa disparition à l'aéroport de Pékin, l'un des policiers qui le surveillent lui avait fait discrètement une proposition : «Si tu arrêtes tes provocations, on peut te promouvoir député... Nous avons ce pouvoir-là.» Ai évoque non sans fierté cette anecdote. Il a bien sûr refusé : «Décidément, on me connaît bien mal. Je suis un rebelle. Mon père me le disait déjà tout petit. C'est dans ma nature.» Une fois de plus, il a contraint le pouvoir à se mettre à nu.

(1) Les caractères chinois permettent des tweets plus longs que l'alphabet latin.

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