jeudi 6 octobre 2011

EXTRAITS - "DSK : Chronique d'une éxecution" par Ivan Levaï



L'Express, no. 3144 - SOCIÉTÉ DOCUMENT, mercredi 5 octobre 2011, p. 136-139

C'est un livre subtil et scrupuleux, une réflexion de haut niveau sur le métier de journaliste et un récit subjectif mais sans oeillères de l'"affaire DSK". Ivan Levaï, ex-mari d'Anne Sinclair et ami du couple Strauss-Kahn, raconte dans Chronique d'une exécution (Cherche Midi) comment il a vécu la chute du favori de la présidentielle 2012 et a analysé le travail des médias. De souvenirs émus en citations éloquentes, la grande voix des revues de presse nous dit aussi comment on peut être honnête dans son métier et fidèle dans ses affections. Une démarche que l'on doit respecter, même si l'on ne partage pas les conclusions de l'auteur.
Christophe Barbier


Extraits / Le choc

Vite. Un SOS téléphonique. Cinq heures à Paris, j'en retranche six. Il est 23 heures à New York. Si Anne est là-bas, elle est informée et ne dort pas. Si elle est ici, place des Vosges, on l'aura avisée. Elle sait aussi. Le mobile français sonne. Une fois, deux fois. Je décroche. A l'autre bout une voix. Bizarre. Ce n'est pas elle. Une femme chuchote. Voix de nuit. Je reconnais Daniela, l'amie fidèle, l'épouse de Jean Frydman, complice et témoin vigilant des mariages multiples qui ne nous ont jamais séparés.

"Daniela, que se passe-t-il ? Où est Anne ?
- Elle dort. Il le fallait bien. Mieux vaut ne pas la réveiller.
- C'est une machination ? Un piège ? On a voulu abattre DSK ? Ce sont les Russes, comme l'autre fois ?
- Sans doute. Une arrestation comme ça ne s'explique pas !
- Je dois partir travailler, Jean et toi, protégez-la. On se rappellera plus tard."

La curée

Mais c'est ainsi, on oublie toujours Mme Freud. Dans les faits divers, dans les grands procès, on ne voit jamais que le criminel réel ou supposé, et sa victime. Occultés, les parents, les enfants, les amis. Ils n'ont pas de place dans l'espace géométrique rétréci du drame occupé par l'accusé, le plaignant, le juge et l'avocat.

Combien de fois ai-je, comme les autres, oublié que les assassins avaient une mère, des soeurs, des frères, et les victimes elle aussi des parents et des enfants ? Pas le temps. On n'a qu'une minute d'antenne, ou un feuillet et demi.

Don Juan politique

Un jour que Claude Imbert avait finement complété le portrait d'un président vert galant dans un éditorial du Point, Mitterrand m'avait pris à témoin...

"Vous avez lu ? C'est fort. Pourtant, les journées n'ont que vingt-quatre heures, et l'on me prête un tempérament de jeune homme qui s'appliquerait mieux à d'autres. Je n'ai pas ce talent." Heureux temps qu'une américanisation des moeurs a renvoyé aux calendes. Quant aux amours de Mitterrand, elles m'ont distrait quelquefois, comme celles de Chirac, de Giscard et de certains de nos princes. Sans m'obséder jamais - pour peu que les uns et les autres se tiennent. Et qu'on se tienne aussi sur ces affaires du tendre dans les entourages et les médias.

Rendez-vous chez Sarkozy

Un, deux, trois. J'appelle la secrétaire particulière du président de la République. Je ne la connais pas. Au téléphone, une voix douce, calme, raisonnable. Elle enregistre ma demande d'audience, le plus courtoisement du monde. Quel sera l'objet de l'entretien sollicité ? Je n'ai qu'un nom à lui donner, celui du prisonnier de Manhattan - et sa réponse jaillit, simple, comme il se doit pour clore les coups de fil délicats : "J'avise le président. Je vous rappellerai."

[...] Pantalon noir, chemise blanche col ouvert, Nicolas Sarkozy abandonne ses dossiers, se lève et m'invite à m'asseoir face à lui devant la petite table de jardin parfaitement banale où il travaille. [...] Nicolas Sarkozy veut bien convenir qu'on n'a jamais vu encore dans l'histoire contemporaine un responsable français dégringoler aussi vite de l'Olympe à l'enfer carcéral. Il m'assure que tout ce que l'on pouvait faire pour Dominique l'avait été et le serait. Encore ne devrais-je pas ignorer que la justice américaine est la justice américaine : barrière infranchissable, comme chacun sait. Là-dessus, le président s'étonne - disons - des imprudences de DSK aux Etats-Unis. Il l'avait mis en garde lors de sa candidature à la direction générale du Fonds monétaire international. Mise en garde renouvelée, selon lui, plus tard, mais en pure perte, après l'affaire née de la relation du directeur général du FMI avec sa collaboratrice hongroise. [...]

Au moins Nicolas Sarkozy ne prétend pas juger son concitoyen enchaîné à Manhattan. Il s'étonne seulement mezza voce des faiblesses comportementales d'un homme de pouvoir, que d'autres, dans les semaines qui viennent, dénonceront à voix haute devant moi. Y compris parmi les meilleurs amis de DSK. [...]

Il ajoute un mot que je n'attendais pas à propos des bruits que certains, à gauche, feraient déjà courir sur un complot ourdi par l'Elysée contre Dominique Strauss-Kahn. Point n'était besoin, soupire-t-il en levant les yeux au ciel, et je veux bien l'admettre avec lui, même s'il m'avait semblé que dans la séquence Strauss-Kahn - Porsche Panamera, il y avait eu beaucoup d'insistance de la part d'une presse amie de l'UMP, ravie de démontrer, jour après jour, que DSK-Crésus avait le front de rouler carrosse en temps de crise.

Elkabbach par Levaï

Je l'ai retrouvé plus tard, sur la chaîne parlementaire. Lui à la direction de Public Sénat, et moi sur le réseau de l'Assemblée nationale. Ce fut avec plaisir, parce que nous avions fait table rase du passé, et aussi parce qu'il est préférable d'avoir de francs ennemis que de faux amis.

J'ai d'ailleurs mesuré une fois de plus cet été la générosité de cet adversaire, qui, non content d'avoir filmé vingt ans auparavant les ultimes confessions de François Mitterrand, s'est empressé de courir à New York réconforter les Strauss-Kahn et a fait la promotion de sa BA en revenant de là-bas.

Tant d'affliction oblige. C'est pourquoi j'entends dès aujourd'hui inviter cet apôtre à prier loin des miens si d'aventure mon enterrement devait précéder le sien.

Ex-mari, vrai ami

Anne est forte, oui, comme des milliers de femmes dans les crises, mais elle est fragile aussi. Anne est libre, très libre, et capable de tout donner pour le demeurer. En aidant s'il le faut jusqu'au sacrifice. Mais elle sait également porter courageusement et sans mot dire les chaînes de galère, que la vie impose si souvent. Y compris les chaînes que l'on choisit. Anne dit volontiers qu'elle est une femme de devoir. C'est vrai. Et le devoir, quand on dispose d'argent, de beaucoup d'argent, n'est pas forcément de chercher à en gagner davantage. Mais d'en faire bon usage.

Sa morale de l'histoire...

Mais c'est ainsi que j'entrevois la vérité profonde de cette affaire : une histoire banale. Une relation "pas brillante", comme a cru devoir juger un député UMP de Paris, à qui la télévision demandait ce qu'il pensait du retour de DSK en France. Allons, Monsieur le représentant du peuple, des relations comme celles-là, il doit en exister des millions et des millions de par le monde, qui ne sont ni des viols ni des agressions, mais des ersatz, des caricatures d'amour sans amour, abritées dans les petites chambres ou les suites des hôtels de la planète. Parce que l'homme est faible. Parce que la femme dit oui, et puis non ou peut-être, et chante même quelquefois, comme vous le confieront sans gêne les clients, noirs ou blancs, des belles de nuit africaines. "C'est l'amour qui passe, patron !"




Ivan Levaï : "Quand je le vois, je pense à Bérégovoy"

Renaud Revel

Comment fait-on pour ne pas tomber dans le piège du parti pris, quand on sait vos liens de proximité avec le couple DSK-Sinclair ?

Ivan Levaï : Une longue pratique journalistique, vieille de 45 ans, suffit. Ce métier m'a appris à me mettre à la place de l'autre. On sait que le lecteur ou l'auditeur vous lit ou vous écoute avec des passions diverses. Or, dans cette affaire, je me suis mis, d'emblée, non seulement à la place de Dominique, emporté dans un toboggan infernal, mais également à la place de ceux qui suivaient chaque jour ce feuilleton. De la même manière, je me suis mis à la place d'Anne, qui a été ma compagne durant quinze ans. Et je n'ai pas eu plus de difficulté à me mettre à la place de cette jeune femme africaine qui s'est trouvée embringuée, pour mille et une raisons, dans une histoire qui la dépasse.

Vous faites le récit d'un emballement médiatique généralisé. C'est oublier l'emballement policier et judiciaire qui le précéda...

J'ai considéré que je n'étais pas suffisamment armé pour pouvoir juger des mécanismes d'une justice américaine effrayante. Et je me suis retenu pour ne pas dire que la police de ce grand pays s'était comportée de manière dégueulasse. Et que Dominique Strauss-Kahn avait été exécuté bien avant d'être jugé. Guillotiné, sèchement ! Je n'en veux pas à la presse française, qui s'est abreuvée à la même source, c'est-à-dire aux informations délivrées par la police de Manhattan. En revanche, j'en veux aux chaînes de télévision de notre pays d'avoir diffusé les images d'un DSK menotté, traité tel un chien. C'était à vomir. Lorsque l'on vous a vu ainsi entravé, vous êtes mort. Chaque fois que je le vois, je pense à Bérégovoy.

En quoi cette affaire est-elle révélatrice, ou non, des travers de la presse française ?

Elle a magistralement démontré que ce métier était emporté dans une spirale où la vitesse prime : le politique comme le médiatique vont trop vite. L'ancienne figure du Monde Hubert Beuve-Méry disait : "Le journalisme, c'est le contact et la distance." Qu'en reste-t-il ? Toute la presse française fonce à tombeau ouvert sur le tapis roulant de l'information, sans nuances ni recul. Et elle participe à ce que j'appelle le tribunal de l'opinion. Nous vivons les derniers soubresauts d'une Ve République moribonde : on est passé d'une période de dissimulation, qui permettait à François Mitterrand d'organiser sa vie privée comme il l'entendait, à une époque où tout doit être mis sur la table. Demain, les candidats à la magistrature suprême devront s'y soumettre, au nom d'une obligation de transparence implacable, imposée par une presse inquisitrice. Et c'est celui qui vient d'écrire un livre distancié sur une affaire qui touche le second mari de son ex-femme, lequel est devenu un ami, qui vous parle. Le contact et la distance. Moi, je ne suis pas allé à TriBeCa...

Pourquoi ?

Je ne voulais pas les soumettre à mon regard. Mais je sais ce qu'ils ont vécu : Anne et Dominique lisaient la presse française et on les informait. C'est le rôle des communicants, et je suis journaliste. Si on m'avait posé la question, je lui aurais déconseillé cette prise de parole sur TF 1. Même s'il était animé d'un désir farouche de clore ce chapitre.

Comment l'avez-vous trouvé ?

Il a été taureau et il est entré bravement dans l'arène. Les aficionados n'ont pas applaudi et le torero, Claire Chazal, s'est pris quelques coups de corne au passage. Et si, encore une fois, on m'avait demandé mon avis, ce que je ne recherchais pas, j'aurais dit : "On va chez Delahousse."

Fallait-il que DSK qualifie L'Express de tabloïd sur le plateau de Claire Chazal ?

Les politiques ont tort de s'en prendre de la sorte à la presse, dans un pays où le pluralisme doit être préservé. Que Dominique et Anne aient un compte à régler avec votre journal, c'est une évidence. J'aurais préféré qu'il réserve ses flèches aux télévisions qui l'ont jeté en pâture à coups d'images dégradantes.

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