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jeudi 6 octobre 2011

EXTRAITS - "DSK : Chronique d'une éxecution" par Ivan Levaï



L'Express, no. 3144 - SOCIÉTÉ DOCUMENT, mercredi 5 octobre 2011, p. 136-139

C'est un livre subtil et scrupuleux, une réflexion de haut niveau sur le métier de journaliste et un récit subjectif mais sans oeillères de l'"affaire DSK". Ivan Levaï, ex-mari d'Anne Sinclair et ami du couple Strauss-Kahn, raconte dans Chronique d'une exécution (Cherche Midi) comment il a vécu la chute du favori de la présidentielle 2012 et a analysé le travail des médias. De souvenirs émus en citations éloquentes, la grande voix des revues de presse nous dit aussi comment on peut être honnête dans son métier et fidèle dans ses affections. Une démarche que l'on doit respecter, même si l'on ne partage pas les conclusions de l'auteur.
Christophe Barbier


Extraits / Le choc

Vite. Un SOS téléphonique. Cinq heures à Paris, j'en retranche six. Il est 23 heures à New York. Si Anne est là-bas, elle est informée et ne dort pas. Si elle est ici, place des Vosges, on l'aura avisée. Elle sait aussi. Le mobile français sonne. Une fois, deux fois. Je décroche. A l'autre bout une voix. Bizarre. Ce n'est pas elle. Une femme chuchote. Voix de nuit. Je reconnais Daniela, l'amie fidèle, l'épouse de Jean Frydman, complice et témoin vigilant des mariages multiples qui ne nous ont jamais séparés.

"Daniela, que se passe-t-il ? Où est Anne ?
- Elle dort. Il le fallait bien. Mieux vaut ne pas la réveiller.
- C'est une machination ? Un piège ? On a voulu abattre DSK ? Ce sont les Russes, comme l'autre fois ?
- Sans doute. Une arrestation comme ça ne s'explique pas !
- Je dois partir travailler, Jean et toi, protégez-la. On se rappellera plus tard."

La curée

Mais c'est ainsi, on oublie toujours Mme Freud. Dans les faits divers, dans les grands procès, on ne voit jamais que le criminel réel ou supposé, et sa victime. Occultés, les parents, les enfants, les amis. Ils n'ont pas de place dans l'espace géométrique rétréci du drame occupé par l'accusé, le plaignant, le juge et l'avocat.

Combien de fois ai-je, comme les autres, oublié que les assassins avaient une mère, des soeurs, des frères, et les victimes elle aussi des parents et des enfants ? Pas le temps. On n'a qu'une minute d'antenne, ou un feuillet et demi.

Don Juan politique

Un jour que Claude Imbert avait finement complété le portrait d'un président vert galant dans un éditorial du Point, Mitterrand m'avait pris à témoin...

"Vous avez lu ? C'est fort. Pourtant, les journées n'ont que vingt-quatre heures, et l'on me prête un tempérament de jeune homme qui s'appliquerait mieux à d'autres. Je n'ai pas ce talent." Heureux temps qu'une américanisation des moeurs a renvoyé aux calendes. Quant aux amours de Mitterrand, elles m'ont distrait quelquefois, comme celles de Chirac, de Giscard et de certains de nos princes. Sans m'obséder jamais - pour peu que les uns et les autres se tiennent. Et qu'on se tienne aussi sur ces affaires du tendre dans les entourages et les médias.

Rendez-vous chez Sarkozy

Un, deux, trois. J'appelle la secrétaire particulière du président de la République. Je ne la connais pas. Au téléphone, une voix douce, calme, raisonnable. Elle enregistre ma demande d'audience, le plus courtoisement du monde. Quel sera l'objet de l'entretien sollicité ? Je n'ai qu'un nom à lui donner, celui du prisonnier de Manhattan - et sa réponse jaillit, simple, comme il se doit pour clore les coups de fil délicats : "J'avise le président. Je vous rappellerai."

[...] Pantalon noir, chemise blanche col ouvert, Nicolas Sarkozy abandonne ses dossiers, se lève et m'invite à m'asseoir face à lui devant la petite table de jardin parfaitement banale où il travaille. [...] Nicolas Sarkozy veut bien convenir qu'on n'a jamais vu encore dans l'histoire contemporaine un responsable français dégringoler aussi vite de l'Olympe à l'enfer carcéral. Il m'assure que tout ce que l'on pouvait faire pour Dominique l'avait été et le serait. Encore ne devrais-je pas ignorer que la justice américaine est la justice américaine : barrière infranchissable, comme chacun sait. Là-dessus, le président s'étonne - disons - des imprudences de DSK aux Etats-Unis. Il l'avait mis en garde lors de sa candidature à la direction générale du Fonds monétaire international. Mise en garde renouvelée, selon lui, plus tard, mais en pure perte, après l'affaire née de la relation du directeur général du FMI avec sa collaboratrice hongroise. [...]

Au moins Nicolas Sarkozy ne prétend pas juger son concitoyen enchaîné à Manhattan. Il s'étonne seulement mezza voce des faiblesses comportementales d'un homme de pouvoir, que d'autres, dans les semaines qui viennent, dénonceront à voix haute devant moi. Y compris parmi les meilleurs amis de DSK. [...]

Il ajoute un mot que je n'attendais pas à propos des bruits que certains, à gauche, feraient déjà courir sur un complot ourdi par l'Elysée contre Dominique Strauss-Kahn. Point n'était besoin, soupire-t-il en levant les yeux au ciel, et je veux bien l'admettre avec lui, même s'il m'avait semblé que dans la séquence Strauss-Kahn - Porsche Panamera, il y avait eu beaucoup d'insistance de la part d'une presse amie de l'UMP, ravie de démontrer, jour après jour, que DSK-Crésus avait le front de rouler carrosse en temps de crise.

Elkabbach par Levaï

Je l'ai retrouvé plus tard, sur la chaîne parlementaire. Lui à la direction de Public Sénat, et moi sur le réseau de l'Assemblée nationale. Ce fut avec plaisir, parce que nous avions fait table rase du passé, et aussi parce qu'il est préférable d'avoir de francs ennemis que de faux amis.

J'ai d'ailleurs mesuré une fois de plus cet été la générosité de cet adversaire, qui, non content d'avoir filmé vingt ans auparavant les ultimes confessions de François Mitterrand, s'est empressé de courir à New York réconforter les Strauss-Kahn et a fait la promotion de sa BA en revenant de là-bas.

Tant d'affliction oblige. C'est pourquoi j'entends dès aujourd'hui inviter cet apôtre à prier loin des miens si d'aventure mon enterrement devait précéder le sien.

Ex-mari, vrai ami

Anne est forte, oui, comme des milliers de femmes dans les crises, mais elle est fragile aussi. Anne est libre, très libre, et capable de tout donner pour le demeurer. En aidant s'il le faut jusqu'au sacrifice. Mais elle sait également porter courageusement et sans mot dire les chaînes de galère, que la vie impose si souvent. Y compris les chaînes que l'on choisit. Anne dit volontiers qu'elle est une femme de devoir. C'est vrai. Et le devoir, quand on dispose d'argent, de beaucoup d'argent, n'est pas forcément de chercher à en gagner davantage. Mais d'en faire bon usage.

Sa morale de l'histoire...

Mais c'est ainsi que j'entrevois la vérité profonde de cette affaire : une histoire banale. Une relation "pas brillante", comme a cru devoir juger un député UMP de Paris, à qui la télévision demandait ce qu'il pensait du retour de DSK en France. Allons, Monsieur le représentant du peuple, des relations comme celles-là, il doit en exister des millions et des millions de par le monde, qui ne sont ni des viols ni des agressions, mais des ersatz, des caricatures d'amour sans amour, abritées dans les petites chambres ou les suites des hôtels de la planète. Parce que l'homme est faible. Parce que la femme dit oui, et puis non ou peut-être, et chante même quelquefois, comme vous le confieront sans gêne les clients, noirs ou blancs, des belles de nuit africaines. "C'est l'amour qui passe, patron !"




Ivan Levaï : "Quand je le vois, je pense à Bérégovoy"

Renaud Revel

Comment fait-on pour ne pas tomber dans le piège du parti pris, quand on sait vos liens de proximité avec le couple DSK-Sinclair ?

Ivan Levaï : Une longue pratique journalistique, vieille de 45 ans, suffit. Ce métier m'a appris à me mettre à la place de l'autre. On sait que le lecteur ou l'auditeur vous lit ou vous écoute avec des passions diverses. Or, dans cette affaire, je me suis mis, d'emblée, non seulement à la place de Dominique, emporté dans un toboggan infernal, mais également à la place de ceux qui suivaient chaque jour ce feuilleton. De la même manière, je me suis mis à la place d'Anne, qui a été ma compagne durant quinze ans. Et je n'ai pas eu plus de difficulté à me mettre à la place de cette jeune femme africaine qui s'est trouvée embringuée, pour mille et une raisons, dans une histoire qui la dépasse.

Vous faites le récit d'un emballement médiatique généralisé. C'est oublier l'emballement policier et judiciaire qui le précéda...

J'ai considéré que je n'étais pas suffisamment armé pour pouvoir juger des mécanismes d'une justice américaine effrayante. Et je me suis retenu pour ne pas dire que la police de ce grand pays s'était comportée de manière dégueulasse. Et que Dominique Strauss-Kahn avait été exécuté bien avant d'être jugé. Guillotiné, sèchement ! Je n'en veux pas à la presse française, qui s'est abreuvée à la même source, c'est-à-dire aux informations délivrées par la police de Manhattan. En revanche, j'en veux aux chaînes de télévision de notre pays d'avoir diffusé les images d'un DSK menotté, traité tel un chien. C'était à vomir. Lorsque l'on vous a vu ainsi entravé, vous êtes mort. Chaque fois que je le vois, je pense à Bérégovoy.

En quoi cette affaire est-elle révélatrice, ou non, des travers de la presse française ?

Elle a magistralement démontré que ce métier était emporté dans une spirale où la vitesse prime : le politique comme le médiatique vont trop vite. L'ancienne figure du Monde Hubert Beuve-Méry disait : "Le journalisme, c'est le contact et la distance." Qu'en reste-t-il ? Toute la presse française fonce à tombeau ouvert sur le tapis roulant de l'information, sans nuances ni recul. Et elle participe à ce que j'appelle le tribunal de l'opinion. Nous vivons les derniers soubresauts d'une Ve République moribonde : on est passé d'une période de dissimulation, qui permettait à François Mitterrand d'organiser sa vie privée comme il l'entendait, à une époque où tout doit être mis sur la table. Demain, les candidats à la magistrature suprême devront s'y soumettre, au nom d'une obligation de transparence implacable, imposée par une presse inquisitrice. Et c'est celui qui vient d'écrire un livre distancié sur une affaire qui touche le second mari de son ex-femme, lequel est devenu un ami, qui vous parle. Le contact et la distance. Moi, je ne suis pas allé à TriBeCa...

Pourquoi ?

Je ne voulais pas les soumettre à mon regard. Mais je sais ce qu'ils ont vécu : Anne et Dominique lisaient la presse française et on les informait. C'est le rôle des communicants, et je suis journaliste. Si on m'avait posé la question, je lui aurais déconseillé cette prise de parole sur TF 1. Même s'il était animé d'un désir farouche de clore ce chapitre.

Comment l'avez-vous trouvé ?

Il a été taureau et il est entré bravement dans l'arène. Les aficionados n'ont pas applaudi et le torero, Claire Chazal, s'est pris quelques coups de corne au passage. Et si, encore une fois, on m'avait demandé mon avis, ce que je ne recherchais pas, j'aurais dit : "On va chez Delahousse."

Fallait-il que DSK qualifie L'Express de tabloïd sur le plateau de Claire Chazal ?

Les politiques ont tort de s'en prendre de la sorte à la presse, dans un pays où le pluralisme doit être préservé. Que Dominique et Anne aient un compte à régler avec votre journal, c'est une évidence. J'aurais préféré qu'il réserve ses flèches aux télévisions qui l'ont jeté en pâture à coups d'images dégradantes.

© 2011 L'Express. Tous droits réservés.

mardi 6 septembre 2011

Document : Le rapport du procureur Vance


L'Express, no. 3139 - en couverture dsk, mercredi 31 août 2011, p. 36-43

Résumé

COUR SUPRÊME DE L'ÉTAT DE NEW YORK (1) COMTÉ DE NEW YORK

LE PEUPLE DE L'ÉTAT DE NEW YORK contre DOMINIQUE STRAUSS-KAHN Défendeur REQUÊTE EN NON-LIEU Inculpation n° 02526/2011

Le Peuple de l'Etat de New York (2) requiert qu'il soit mis fin aux poursuites à l'encontre du défendeur pour agression sexuelle sur la plaignante dans un hôtel situé Midtown à Manhattan, le 14 mai 2011. La nature des charges qui pèsent sur le défendeur oblige l'accusation à prouver au-delà de tout doute raisonnable que ce dernier a eu avec la plaignante une relation sexuelle en usant de la force et sans son consentement. Après enquête approfondie, il apparaît que la preuve de deux éléments constitutifs essentiels - l'usage de la force et l'absence de consentement - ne pourrait être rapportée que sur la base du témoignage de la plaignante au cours d'un procès. Des preuves, notamment physiques et scientifiques, établissent que l'inculpé a eu un rapport sexuel rapide avec la plaignante, mais elles ne permettent pas de confirmer les allégations de cette dernière selon lesquelles cet acte a eu lieu par la force et sans consentement. En dehors de la plaignante et du défendeur, il n'y a pas eu d'autres témoins de l'incident. Dès lors, pour déclarer l'inculpé (3) coupable, le jury devra être convaincu, au-delà de tout doute raisonnable, que la plaignante est digne de foi. En effet, cette affaire n'existe que par son témoignage et disparaît avec lui.

Au moment de l'inculpation, toutes les preuves dont nous disposions nous ont convaincus que la plaignante était digne de foi. Mais d'autres éléments, recueillis pendant l'instruction, ont gravement remis en cause sa fiabilité en tant que témoin dans cette affaire. Le simple fait qu'un individu ait pu mentir ou commettre des crimes ou des délits dans le passé n'entraîne pas nécessairement que les procureurs que nous sommes ne puissent jamais le croire et ne nous empêche pas de le faire témoigner au cours d'un procès. Mais le nombre et la nature des mensonges de la plaignante nous empêchent de donner foi à sa version des faits au-delà de tout doute raisonnable, quelle que soit la réalité de ce qui s'est passé entre elle et l'inculpé. Et si nous ne pouvons la croire au-delà de tout doute raisonnable, nous ne pouvons pas demander à un jury de le faire (4).

Nous avons résumé ci-dessous les circonstances qui nous ont amenés à cette conclusion. Dans cette affaire, nous n'avons pas fait preuve à l'égard de la plaignante d'une suspicion exagérée et nous ne lui avons pas appliqué des critères plus rigoureux qu'à d'autres. Nous nous sommes au contraire trouvés confrontés à une situation dans laquelle il est apparu de plus en plus clairement que la crédibilité de la plaignante ne résistait même pas à l'examen le plus simple. En bref, la plaignante a donné des versions différentes et contradictoires des faits relatifs à l'agression alléguée et, en conséquence, nous ne pouvons pas être suffisamment certains de ce qui s'est passé le 14 mai 2011 ou de quelle serait la version de ces faits que la plaignante donnerait durant le procès. Au cours de presque tous les entretiens importants qu'elle a eus avec les procureurs (5), [la plaignante] a menti alors qu'il lui était simplement demandé de dire la vérité, que ce soit sur des détails ou sur des faits importants, sur son passé ou sur les circonstances même de l'incident. Au cours de deux auditions, par exemple, la plaignante a raconté, de façon très vivante et convaincante et en donnant de nombreux détails, un viol dont elle aurait été victime dans son pays d'origine, ce qu'elle admet aujourd'hui être entièrement faux. De même, elle reconnaît aujourd'hui que sa description de ses propres actions aussitôt après sa rencontre avec l'inculpé était également fausse. Le caractère récurrent de ces mensonges ne date pas de nos premiers contacts avec la plaignante. Notre enquête a montré qu'elle avait déjà fait dans le passé de nombreuses fausses déclarations, dont certaines dans le cadre de demandes faites auprès du gouvernement, dont certaines ont été faites sous serment. Tous ces mensonges devraient, évidemment, être révélés au jury durant un procès, et leur accumulation aurait un effet dévastateur.

Enfin, nous avons fait une enquête minutieuse afin d'établir la nature de l'acte sexuel intervenu entre l'inculpé et la plaignante. Il est tout simplement impossible de conclure qu'il y ait eu usage de la force ou absence de consentement sur la base des éléments que nous avons pu recueillir.

Nous ne déposons pas la présente requête à la légère. Nos doutes sérieux sur la crédibilité de la plaignante ne nous permettent pas de savoir ce qui s'est véritablement passé dans la suite de l'inculpé, le 14 mai 2011, et nous empêchent donc de maintenir les poursuites dans cette affaire. En conséquence, nous demandons respectueusement à votre tribunal de lever l'inculpation et de clore cette affaire (6).

[Ici suivent deux longs paragraphes techniques sur les "normes et règles" et sur la procédure suivies durant l'enquête. Ils sont consultables sur Lexpress.fr]

Déroulement de l'enquête A. Enquête préliminaire et inculpation

Le 14 mai 2011, la plaignante, une femme de chambre de l'hôtel Sofitel, situé sur la 44e Rue Ouest à Manhattan, indiqua au service de sécurité de l'hôtel, puis plus tard à la police de New York (NYPD), qu'elle avait été agressée sexuellement par le défendeur dans la suite qu'occupait ce dernier. Elle l'a tout d'abord signalé à son responsable, peu de temps après sa rencontre avec le défendeur, dont elle était chargée de nettoyer la chambre (suite 2806). Son responsable a ensuite fait venir un autre responsable de rang supérieur, à qui la plaignante a répété sa déclaration. Ce supérieur a informé la sécurité de l'hôtel et la direction du personnel, qui a à son tour prévenu la police new-yorkaise. Des agents en uniforme et des inspecteurs de la police de New York ont alors interrogé la plaignante, avant de l'emmener dans un hôpital proche pour un examen médical plus tard dans l'après-midi.

En substance, la plaignante a déclaré aux inspecteurs, puis plus tard aux procureurs, que, peu de temps après qu'elle est entrée dans la suite de l'inculpé pour y faire le ménage, ce dernier est sorti nu de la chambre à coucher, s'est approché d'elle et a attrapé ses seins sans son consentement. Selon la plaignante, l'inculpé a fermé la porte de la suite, l'a forcée à entrer dans la chambre, l'a poussée sur le lit et a tenté d'introduire avec force son pénis dans sa bouche, ce qui a entraîné un contact entre son pénis et les lèvres fermées de la plaignante. Celle-ci a déclaré que l'inculpé l'a ensuite entraînée de force à l'intérieur de la suite, en la poussant dans un couloir étroit. Selon elle, il a arraché son uniforme, a baissé ses collants en partie, a mis sa main dans sa culotte puis a violemment saisi la partie externe de son vagin. Enfin, la plaignante a déclaré que l'inculpé l'a forcée à s'agenouiller, a introduit de force son pénis dans sa bouche, a tenu sa tête puis a éjaculé. Cet acte sexuel s'est déroulé, selon la plaignante, au fond du couloir de la suite, à proximité de la salle de bains principale. La plaignante a affirmé avoir immédiatement craché le sperme de l'inculpé sur la moquette du couloir de la suite, et avoir continué à le faire alors qu'elle s'enfuyait.

La police new-yorkaise a découvert que l'inculpé devait prendre un vol Air France à l'aéroport John-F.-Kennedy, à destination de l'Europe. A 16 h 45, des inspecteurs du Port Authority Police Department lui ont demandé de descendre de ce vol puis l'ont arrêté.

Le jour de l'incident et pendant plusieurs jours ensuite, la plaignante a été interrogée par des inspecteurs de la brigade des victimes de la police de New York (NYPD's Manhattan Special Victims Squad) et par d'autres enquêteurs et procureurs expérimentés, y compris des membres de l'unité spéciale pour les crimes sexuels (Office's Sex Crimes Unit). Comme dans toutes les affaires où la parole d'un témoin est essentielle pour prouver le crime, les procureurs qui ont interrogé la plaignante lui ont expliqué que les éléments passés et présents la concernant seraient minutieusement examinés. La plaignante a exprimé sa volonté de coopérer avec les procureurs et de dire la vérité. Lors de ces premiers entretiens avec les procureurs et la police, qui ont enquêté sur les détails de l'incident ainsi que sur la situation et l'histoire de la plaignante, la plaignante semblait sincère. Son récit de l'incident était plausible et sa description, faite à plusieurs reprises aux inspecteurs et procureurs de la brigade des victimes, était toujours cohérente.

L'enquête intervenue entre la date de l'incident et le 18 mai n'a pas révélé d'éléments troublants dans le passé de la plaignante. Elle était employée par l'hôtel Sofitel depuis plus de trois ans, son dossier d'employée ne contenait aucun rapport d'incident et n'indiquait aucun problème disciplinaire, et ses responsables avaient indiqué qu'elle était une employée modèle. Elle n'avait pas d'antécédents criminels et avait obtenu un droit d'asile par le Tribunal de l'immigration des Etats-Unis. Elle a reconnu sans hésitation être entrée aux Etats-Unis, à l'origine, au moyen d'un visa et de documents délivrés à une autre personne. Enfin, il est apparu que la plaignante n'avait pas connaissance de ce que l'inculpé devait séjourner dans l'hôtel, ce qui aurait pu lui permettre d'organiser une rencontre entre eux. De même, il était établi qu'elle était entrée dans la suite pensant qu'elle était vide.

D'autres éléments rendaient plausible que la relation sexuelle entre la plaignante et l'inculpé n'ait pas été librement consentie. Comme indiqué plus haut, la plaignante s'est plainte immédiatement à ses supérieurs, qui, au cours de leur interrogatoire intervenu dans les quarante-huit heures après l'incident, indiquèrent qu'elle semblait très troublée. Le résultat préliminaire des tests d'ADN réalisés par le bureau du médecin légiste en chef (Office of Chief Medical Examiner ou OCME) établissait que plusieurs taches situées sur la partie supérieure de l'uniforme de la plaignante contenaient du sperme correspondant à l'ADN de l'inculpé. Bien que ce résultat d'expertise préliminaire ne réponde pas à la question de savoir si la relation sexuelle entre la plaignante et l'inculpé avait été consentie ou non, il établissait qu'un acte sexuel entre l'inculpé et la plaignante avait bien eu lieu. Les débuts de l'enquête indiquèrent également que la rencontre entre la plaignante et l'inculpé fut brève, suggérant qu'il était peu probable que l'acte sexuel soit le produit d'une rencontre consensuelle.

L'enquête préliminaire avait permis d'établir que l'inculpé avait quitté l'hôtel de façon précipitée, mais on ignorait où l'inculpé était allé aussitôt après son départ de l'hôtel. On savait, en revanche, que plus tard dans l'après-midi du 14 mai 2011 l'inculpé avait embarqué à bord d'un vol Air France à l'aéroport John-F.-Kennedy, à destination de l'Europe, et qu'il était de nationalité française. Avant sa mise en accusation, il fut aussi établi qu'en tant que citoyen de nationalité française il ne serait pas extradé vers les Etats-Unis.

Sur la base des multiples auditions de la plaignante et de l'analyse de toutes les preuves disponibles à l'époque, les inspecteurs et les procureurs qui ont parlé avec la plaignante pendant la phase d'enquête préliminaire sont tous arrivés de façon autonome à la même conclusion. Chacun a trouvé la plaignante crédible et était convaincu que les chefs d'inculpation étaient fondés. En conséquence, l'affaire a été présentée devant un grand jury et le défendeur a été inculpé.

B. Suite de l'enquête

Depuis la date de l'acte d'accusation et jusqu'à ce jour, nous avons continué à mener une enquête complète et très large sur l'inculpé, la plaignante et les faits de cette affaire. Cette enquête inclut les résultats d'examens médicaux et physiologiques de la plaignante et de l'inculpé et des tests scientifiques de prélèvements effectués sur chacun d'eux et sur leurs vêtements. Nous avons également interrogé des officiers de police, des enquêteurs, des témoins, des membres du personnel médical, des médecins légistes et des experts médicaux. Nous avons récolté et analysé des documents, des archives et d'autres pièces, y compris des relevés de communications électroniques établis par des fournisseurs d'accès, des rapports financiers, des rapports d'entreprise, des rapports médicaux, des enregistrements de caméras de vidéosurveillance situées à l'intérieur de l'hôtel Sofitel et en d'autres lieux, des rapports de police ainsi que d'autres dossiers d'archives administratives et policières.

Etant donné qu'un témoignage crédible de la part de la plaignante était nécessaire pour établir la réalité du délit, les procureurs et inspecteurs ont interrogé la plaignante à de nombreuses reprises sur son histoire personnelle, sa situation actuelle et les détails de l'incident même. Lors des auditions intervenues entre le 14 mai et le 7 juin 2011, la plaignante a fourni aux procureurs et enquêteurs des informations détaillées concernant l'incident, son histoire personnelle et sa situation actuelle. Le 7 juin 2011, l'avocat de la plaignante a signalé aux procureurs que celle-ci n'avait pas dit toute la vérité quant à son histoire personnelle, et notamment sur un précédent prétendu viol. Lors d'auditions complémentaires menées les 8, 9 et 28 juin 2011 (7), la plaignante a elle-même admis ne pas avoir dit la vérité aux procureurs sur certains aspects de son histoire personnelle et de sa situation actuelle.

Au cours de l'audition du 28 juin, en présence de son avocat, de trois procureurs et d'un enquêteur, la plaignante a non seulement admis avoir menti aux procureurs à propos de ses faits et gestes immédiatement après l'incident, mais également avoir menti au grand jury sur ces points importants. Dans une lettre datée du 30 juin 2011, le bureau du procureur a dévoilé ces fausses déclarations ainsi que d'autres informations pouvant exonérer l'inculpé au tribunal et aux avocats de la défense.

Du 1er juillet 2011 jusqu'à ce jour, le bureau du procureur a continué d'enquêter sur l'affaire, y compris en interrogeant d'autres témoins, des scientifiques, des experts médicaux, en analysant d'autres résultats d'expertises médico-légales fournis par l'OCME, et en analysant des informations supplémentaires fournies par les avocats de la plaignante et de l'inculpé. Les procureurs ont également rencontré la plaignante une nouvelle fois, le 27 juillet 2011 ; la plaignante a alors modifié une nouvelle fois de façon significative sa déclaration quant aux événements qui se sont produits immédiatement après sa rencontre avec l'inculpé.

MOTIVATION DE LA DEMANDE DE NON-LIEU

Lors d'un procès, l'accusation doit prouver la culpabilité d'un accusé au-delà de tout doute raisonnable. Pour une multitude de raisons, y compris celles qui figurent ci-dessous, les mensonges de la plaignante font qu'elle n'est pas digne de foi. Dans la mesure où nous ne pouvons pas accorder de crédit au témoignage de la plaignante au-delà de tout doute raisonnable, nous ne pouvons demander à un jury de le faire. Les autres preuves ne sont pas suffisantes pour justifier des poursuites pénales. Nous sommes par conséquent obligés, tant au regard des règles de droit que des règles éthiques, de vous demander de prononcer un non-lieu.

I. Le témoignage de la plaignante au procès ne serait pas probant au-delà d'un doute raisonnable

Au cours de nombreuses auditions, la plaignante a donné des versions contradictoires de ce qui s'est passé immédiatement après sa rencontre avec l'inculpé, ce qui ne nous permet ni d'établir ce qui s'est réellement passé, ni de compter sur la sincérité de son témoignage à cet égard. Elle a également fait de nombreuses fausses déclarations, que ce soit aux procureurs ou à d'autres dans le passé. Certaines de ces déclarations ont été faites sous serment ou sous peine de parjure, certaines étaient constitutives de fraude.

A. Les récits systématiquement contradictoires de la plaignante sur l'incident

Première version. Depuis la date de l'événement jusqu'au 28 juin 2011, la plaignante a affirmé à plusieurs reprises qu'après l'acte sexuel intervenu avec l'inculpé elle s'est enfuie de la suite et est allée au bout du couloir du 28e étage. La plaignante a affirmé ensuite qu'après avoir craché sur le tapis du couloir du 28e étage elle était restée sur place, terrorisée, jusqu'à ce qu'elle tombe par hasard sur son responsable. A ce moment-là, ils sont entrés tous les deux dans la suite 2806. Elle lui a alors raconté ce qui s'était passé entre elle et l'inculpé et a répété sa déclaration lorsqu'un deuxième responsable les a rejoints. Lorsque les procureurs lui ont demandé pourquoi elle était restée dans le couloir du 28e étage plutôt que de se mettre à l'abri dans une chambre vide de ce même étage pour téléphoner à ses responsables ou à la sécurité, elle a affirmé que toutes les autres chambres de l'étage indiquaient la mention "Ne pas déranger", ce qui les rendait inaccessibles.

Deuxième version. Lors de l'audition du 28 juin 2011, en présence de son avocat, la plaignante a donné une version sensiblement différente de ses agissements après l'incident intervenu dans la suite de l'inculpé. Au début de cet entretien, elle a admis pour la première fois qu'elle avait menti aux procureurs sur ce point clef et qu'elle avait également menti sur ce point lors de son témoignage devant le grand jury. La plaignante a donné une nouvelle version de ces faits, affirmant qu'après avoir quitté la suite de l'inculpé elle était allée directement dans une autre chambre (la 2820) pour finir de la nettoyer. Elle a donné des détails précis, disant qu'elle avait passé l'aspirateur et nettoyé les miroirs ainsi que d'autres meubles dans la chambre. Elle a ensuite affirmé qu'après avoir fini le ménage dans la chambre 2820 elle était retournée dans la chambre de l'inculpé et avait commencé à la nettoyer à son tour. Elle a rapporté que lorsque, par la suite, elle s'est dirigée vers une armoire à linge dans le couloir du 28e étage pour récupérer des fournitures, elle a rencontré son responsable et qu'ils sont ensuite allés tous les deux dans la chambre 2806. Plutôt que de raconter immédiatement à son supérieur ce qui s'était passé avec l'inculpé, la plaignante lui aurait posé des questions hypothétiques concernant le droit des clients à imposer des choses aux employés, et n'aurait rapporté l'incident survenu avec l'inculpé que quand son responsable l'aurait pressée de questions. Etant donné l'importance de cette nouvelle version - qui était en contradiction avec son témoignage sous serment devant le grand jury -, les procureurs l'ont beaucoup interrogée à ce sujet au cours de l'audition du 28 juin.

La plaignante ayant affirmé qu'elle était entrée dans la chambre 2820, le cabinet du procureur a obtenu l'enregistrement électronique des badges de cette chambre. Ces enregistrements, qui ont aussi été donnés à l'avocat de la plaignante par quelqu'un d'extérieur à ce bureau, indiquent que la plaignante est entrée dans la chambre 2820 à 12 h 26, et est aussi entrée dans la suite de l'inculpé dans la même minute (12 h 26). Le laps de temps extrêmement court que la plaignante a passé dans la chambre 2820 contredit son affirmation selon laquelle elle aurait accompli plusieurs tâches ménagères dans cette chambre avant de rejoindre la suite de l'inculpé.

Troisième version. Dans une audition ultérieure, le 27 juillet 2011, la plaignante a de nouveau changé sa version concernant ses actes immédiats après la rencontre avec l'inculpé. A cette date, elle a déclaré avoir nettoyé la chambre 2820 plus tôt dans la matinée du 14 mai et que, immédiatement après les faits, elle a quitté la suite 2806 et couru jusqu'à l'angle du couloir, comme elle l'avait d'abord indiqué, sans passer par la chambre 2820. Après avoir vu l'inculpé prendre l'ascenseur, elle serait entrée momentanément dans la chambre 2820 pour y prendre des fournitures pour le nettoyage. Concernant ses déclarations en date du 28 juin, elle nia les avoir faites et affirma qu'il devait y avoir eu une erreur de traduction de la part de l'interprète ou une incompréhension de la part des procureurs (8). Mais cette affirmation n'est pas crédible à la lumière des nombreuses questions complémentaires posées concernant ce point, ainsi que l'insistance de la plaignante le 28 juin sur le fait que la version donnée ce jour-là était sincère. De façon tout à fait critique, le fait qu'elle nie avoir tenu ces propos à ces mêmes procureurs qui l'ont entendue les tenir le 28 juin remet en question sa crédibilité de façon fondamentale (9).

De quelque façon que l'on prenne les preuves existantes, nous sommes dans l'impossibilité de tirer un récit cohérent de la plaignante concernant ses faits et gestes autour de l'incident faisant l'objet de l'inculpation, qui seraient pourtant au coeur du procès. Non seulement cela affecte sa fiabilité en tant que témoin, mais ces versions différentes compliquent la tâche d'établir ce qui s'est réellement passé dans le laps de temps crucial entre 12 h 06 et 12 h 26, et nous ne sommes pas sûrs que la plaignante dirait la vérité sur cette question si elle était appelée comme témoin au procès.

B. Le caractère récurrent des fausses déclarations de la plaignante, y compris le faux témoignage d'un précédent viol

1. Faux témoignage d'un viol

En réponse aux questions des procureurs le 16 mai 2011, la plaignante a indiqué qu'elle avait déjà été violée par plusieurs soldats, qui avaient envahi sa maison en Guinée. Dans un entretien du 30 mai 2011, elle a donné des détails précis et importants sur le nombre et la nature de ses assaillants et la présence de sa petite fille de 2 ans durant la scène, qui, a-t-elle dit, a été enlevée de ses bras et jetée à terre. Pendant ces deux auditions, elle a identifié certaines cicatrices visibles sur elle qui, selon elle, provenaient de cette attaque. Au cours de ces deux auditions, la plaignante a raconté le viol avec beaucoup d'émotion et de conviction : elle a pleuré, parlé avec hésitation, est apparue légitimement bouleversée, et, pendant la première audition, elle a même enfoui son visage entre ses bras posés sur la table devant elle.

Lors des auditions des 8 et 9 juin 2011, la plaignante a avoué aux procureurs qu'elle avait entièrement inventé cette attaque. Lorsqu'il lui fut demandé pourquoi, elle a d'abord dit qu'elle avait menti sur ce viol collectif parce qu'elle avait inclus ce fait dans sa demande d'asile et qu'elle avait peur de ne pas dire la même chose que dans ladite demande. Elle a aussi ajouté qu'au moment où elle avait raconté ce prétendu viol aux procureurs elle n'était pas sous serment. Lorsqu'elle fut confrontée au fait que sa demande d'asile écrite ne mentionnait pas de viol collectif, elle a assuré avoir inventé le viol collectif, comme d'autres détails de sa vie en Guinée, avec l'aide d'un homme anonyme qu'elle avait consulté lorsqu'elle préparait sa demande d'asile. Elle a dit aux procureurs que cet homme lui avait donné une cassette qui comprenait la description d'un viol fictif, mention qu'elle a mémorisée. Au bout du compte, elle a dit aux procureurs qu'elle avait décidé de ne pas faire référence au viol dans sa demande d'asile (10).

Il est clair que, dans le cas où une plaignante accuse une personne d'agression sexuelle, le fait qu'elle ait donné précédemment une fausse version d'une autre agression sexuelle est tout à fait significatif. Le fait qu'elle ait proféré un tel mensonge aux procureurs intentionnellement, et d'une manière totalement convaincante - identique à celle que la plaignante a adoptée pour raconter la rencontre avec l'inculpé -, est aussi hautement significatif. Mais encore plus significative encore est sa capacité à raconter une telle fiction comme si c'était un fait avéré et avec une conviction totale.

Les procureurs expliquent souvent au jury que le comportement d'un témoin est un facteur clef dans l'évaluation de sa crédibilité, et les juges donnent les mêmes instructions aux jurés au regard du droit applicable. Dans la présente affaire, la preuve de l'usage de la force et de l'absence de consentement reposent sur un seul témoin : la plaignante. Le fait qu'elle ait précédemment convaincu des procureurs et des enquêteurs expérimentés qu'elle avait été la victime d'une autre agression sexuelle, sérieuse et violente - mais fausse -, avec la même attitude qu'elle aurait sûrement eue au procès, est fatal. Sachant que son attitude convaincante ne peut être le signe fiable de son honnêteté, et ajoutés à cela les nombreux mensonges que nous avons découverts lors de nos entretiens avec elle, nous sommes obligés de conclure que nous ne sommes plus convaincus de la culpabilité de l'inculpé au-delà d'un doute raisonnable, et ne pouvons demander à un jury de condamner sur la base du témoignage de la victime (11).

2. Faux témoignage sous serment

De manière tout aussi significative, la plaignante a reconnu avoir fait des fausses déclarations sous serment au cours de son témoignage devant le grand jury qui a décidé de la présente inculpation, et aussi dans des déclarations écrites faites au gouvernement fédéral, ce qui équivaut à un parjure. Dans des affaires comme celle-ci, où le témoignage de la plaignante est crucial pour prouver les faits délictueux reprochés au-delà de tout doute raisonnable, le fait qu'elle ait fait un faux témoignage devant un grand jury à propos des faits incriminés et qu'elle ait commis un parjure est extrêmement préjudiciable.

3. Autres mensonges

Outre les fausses déclarations de la plaignante sur un autre viol et ses fausses déclarations faites sous serment ou ses parjures, elle a menti aux enquêteurs sur tant d'autres choses que nous ne pouvons tout simplement plus lui faire confiance. A titre d'exemple, elle a fait de nombreuses déclarations écrites dont elle admet à présent qu'elles étaient frauduleuses pour justifier son droit à demeurer dans un logement à loyer modéré, en omettant de déclarer ses revenus du Sofitel. La plaignante a également manqué de sincérité à de nombreuses reprises, sur de nombreux aspects de son histoire, de son passé, de l'affaire en cours et de ses relations personnelles.

En outre, en réponse à des questions de routine des procureurs concernant ses sources de revenu, la plaignante ne leur a pas mentionné une série de dépôts en numéraire - d'un montant total de près de 60 000 dollars - faits sur son compte-chèques par différentes personnes dans quatre Etats. Interrogée sur ces opérations, elle indiqua avoir permis à son fiancé, demeurant en Arizona (12), d'utiliser son compte chèques pour y faire des dépôts en espèces dans le cadre de ce qu'elle pensait être une affaire de vêtements et d'accessoires. Elle a également déclaré qu'à plusieurs reprises son fiancé lui avait demandé de retirer de l'argent, qu'il avait déposé sur son compte et de donner cet argent à un de ses associés à New York. Elle a indiqué ne pas savoir combien d'argent avait ainsi transité sur son compte. Bien qu'elle ait nié avoir tiré quelque profit que ce soit de ces opérations bancaires, on constate que fréquemment une partie de ces sommes demeurait sur son compte.

Par ailleurs, dès le 16 mai 2011, nous avons interrogé la plaignante sur ses éventuelles motivations pécuniaires, compte tenu de ce qu'elle avait pris un avocat au civil. Elle a sans aucune ambiguïté affirmé qu'elle ne cherchait aucunement à obtenir de l'argent dans le cadre de son implication dans cette affaire. Elle a maintenu cette position lors d'autres auditions précédant ou suivant l'inculpation, affirmant même solennellement à une occasion que personne ne pouvait l'"acheter". Cependant, à une date très proche de ces déclarations, la plaignante eut une conversation avec son fiancé en prison au cours de laquelle la possibilité de recevoir de l'argent à l'occasion de l'incident du 14 mai 2011 fut mentionnée. Cette conversation était enregistrée (13). Bien qu'il n'y ait rien de répréhensible à vouloir obtenir réparation de la part d'un défendeur dans un procès civil, le fait que la plaignante ait affirmé n'avoir aucune motivation financière affecte également sa crédibilité.

En résumé, la plaignante a menti de façon répétée, et parfois de façon inexplicable, sur des points de grande ou de faible importance. C'est la raison pour laquelle, au terme de nos différentes auditions de la plaignante, la vérité complète sur ce qui s'est passé lors de l'incident ayant justifié l'inculpation et sur son passé est demeurée insaisissable.

II. Les autres éléments de preuve ne permettent pas d'établir l'usage de la force ou l'absence de consentement

Les preuves matérielles, médicales ou autres dont nous disposons dans cette affaire n'ont que peu d'effet sur la question centrale de l'usage de la force ou de l'absence de consentement. Elles permettent d'établir qu'un acte sexuel est bien intervenu entre la plaignante et l'inculpé le 14 mai 2011. Elles ne permettent pas, en revanche, d'établir ou de prouver que cet échange fut imposé par la violence ou qu'il fut non consenti et ne permettent pas non plus de corroborer certains aspects de la description par la plaignante de l'incident.

A. Les preuves sur les lieux de l'incident

Sur la base de la description initiale par la plaignante de l'incident incriminé, deux emplacements de l'hôtel Sofitel furent identifiés et traités par l'unité des scènes de crime de la police new-yorkaise : la suite 2806, où l'incident s'est déroulé, et une zone située à l'extrémité du couloir du 28e étage dont la plaignante avait indiqué dans ses premières déclarations qu'elle s'y était réfugiée aussitôt après l'incident (14). Cette unité a identifié cinq zones distinctes du couloir intérieur de la suite 2806 pouvant contenir des fluides physiologiques comme du sperme ou de la salive (15). Le lendemain, les détectives de l'unité des scènes de crime ont retiré la moquette du couloir intérieur de la suite ainsi que le papier peint du mur de ce couloir et ont transmis ces éléments au laboratoire de médecine légale de l'OCME. Les premiers tests faits par l'OCME ont révélé cinq taches de fluides physiologiques sur la moquette. L'une de ces taches, située à environ 2 mètres de l'endroit où la plaignante avait affirmé que l'acte sexuel était intervenu, comprenait des traces de sperme et d'amylase et contenait un mélange d'ADN de la plaignante et de l'inculpé. Aucune des autres taches situées sur la moquette ou sur le papier peint ne contenait de traces (16).

Le 14 mai 2011, la plaignante portait un uniforme de l'hôtel consistant en une robe et un tablier qui furent saisis par les officiers de police et envoyés au laboratoire de médecine légale de l'OCME. Trois taches situées sur la partie supérieure de l'uniforme contenaient du sperme, et deux d'entre elles contenaient de l'amylase provenant de sperme, de salive ou de sécrétions vaginales. Une seule trace d'ADN correspondant à l'ADN de l'inculpé fut identifiée à la suite de l'examen de ces trois taches. D'autres prélèvements faits sur le corps de la plaignante dans le cadre de l'examen médico-légal n'ont pas révélé de trace de sperme ou d'amylase et n'ont donc pas donné de résultats relatifs à l'ADN. De même, l'analyse de prélèvements faits sous les ongles de la plaignante n'a pas donné de résultats.

Les prélèvements faits sous les ongles de la main gauche de l'inculpé contenaient des traces de son propre ADN. Les prélèvements faits sur sa main droite n'ont donné aucun résultat. Un prélèvement pénien fait sur l'inculpé contenait des traces de sperme et de l'ADN de l'inculpé. Il en va de même d'une tache sur le caleçon qu'il portait et qui fut saisi peu après son arrestation. Deux petites taches de sang situées sur son caleçon contenaient des traces de son ADN, de même qu'une petite tache de sang humain trouvée sur le drap du dessus de son lit d'hôtel. Ces taches se sont révélées être sans lien avec l'incident incriminé étant donné que, au moment de son arrestation, l'inculpé souffrait d'un problème dermatologique provoquant des saignements sur ses mains. Ce problème et ces saignements furent immédiatement observés par les inspecteurs ayant procédé à son arrestation et apparaissent sur les photos des mains de l'inculpé prises au moment de son arrestation. La plaignante n'a jamais dit qu'elle saignait au moment de l'incident ou que lui ou elle avait une quelconque blessure qui aurait pu saigner. De même, aucune trace de sang n'a été trouvée sur la plaignante ou sur ses vêtements.

Au moment de l'incident, la plaignante portait deux paires de collants (l'une plus foncée que l'autre) (17). Elle portait en outre une culotte à l'intérieur de ses collants. Le 14 mai 2011, la police obtint ces vêtements de la plaignante après qu'elle eut été emmenée à l'hôpital et les envoya à l'OCME pour analyse. L'ADN de l'inculpé, sous la forme de cellules épithéliales, fut trouvé tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'élastique de ceinture des collants et de la culotte. L'ADN de l'inculpé, également sous forme de cellules épithéliales, fut aussi trouvé sur l'entrejambe extérieur de la paire de collants clairs, mais ne fut trouvé ni à l'intérieur ni à l'extérieur de la paire de collants foncés ou de la culotte. Etant donné qu'une personne peut toucher des vêtements sans nécessairement y déposer son ADN, ces éléments semblent indiquer que l'inculpé a touché les sous-vêtements de la plaignante, mais ils ne permettent ni de confirmer ni d'infirmer la déclaration de la plaignante selon laquelle l'inculpé a introduit sa main à l'intérieur de ses sous-vêtements et a empoigné directement sa zone génitale.

Le 16 mai 2011, l'unité de scène de crime est retournée dans la suite de l'hôtel et, entre autres choses, a effectué des prélèvements sur le lavabo de la petite salle de bains de la suite et prélevé des mouchoirs en papier usagés dans la grande salle de bains. La plaignante avait en effet déclaré que, après l'incident et alors qu'elle se trouvait dans la suite le 14 mai 2011 avec son supérieur, elle avait craché dans le lavabo de la petite salle de bains. Les prélèvements faits sur le lavabo et les mouchoirs en papier usagés furent envoyés au laboratoire de l'OCME et n'ont montré aucune trace de sperme ou d'amylase. L'OCME n'a pas pu obtenir de matériau suffisant à partir des prélèvements faits sur le lavabo pour établir un quelconque profil d'ADN.

B. Les preuves médicales

1. Examen physique

Le jour de l'incident, la plaignante fut examinée par une infirmière diplômée, expérimentée et agréée par le SAFE à l'hôpital Saint-Luke's-Roosevelt. Lors de son premier examen clinique, celle-ci n'a remarqué aucune blessure sur la plaignante et a noté qu'il n'y avait aucun traumatisme ou lésion sur son corps ou dans sa bouche. La seule chose notée par l'infirmière fut une "rougeur" observée lors de l'examen gynécologique. Cette examinatrice ne pouvait affirmer avec un quelconque degré de certitude médicale que cette "rougeur" était la conséquence directe de l'incident, ni même qu'il s'agissait d'une blessure ou d'une ecchymose. L'examinatrice indiqua que cette rougeur pouvait être attribuée à l'incident décrit par la plaignante tout comme elle pouvait être attribuée à de très nombreuses autres causes.

Lors de la période post-inculpation, nous avons consulté un docteur très expérimenté qui est un expert en matière d'examens médico-légaux dans les cas de délits et crimes sexuels. Cet expert a examiné le dossier médical de la plaignante du 14 mai 2011 et a conclu, comme l'examinatrice SAFE, que la coloration rouge était tout à fait non spécifique et qu'elle pouvait être attribuée à un très grand nombre de causes autres qu'un traumatisme, y compris toute forme de frottement, irritation ou inflammation de la zone considérée. Cet expert confirma également que, bien qu'il fût possible que cette rougeur résultât de la façon dont la plaignante dit avoir été empoignée par l'inculpé, il était peu probable qu'elle fût la conséquence d'un tel acte.

2. Blessure à l'épaule

Lorsqu'elle était à l'hôpital, la plaignante a d'abord indiqué souffrir d'une douleur à l'épaule gauche, qu'elle évaluait à 5 sur une échelle de 10 auprès de l'infirmière. Ainsi qu'il est indiqué dans son dossier médical, la douleur s'est clairement atténuée au fil des heures passées dans la salle des urgences. L'examen de la plaignante fait par le docteur aux urgences n'a révélé aucune douleur articulaire et il ne fut pas fait de radio. Il fut diagnostiqué que la plaignante avait subi une élongation musculaire et une contusion, bien qu'aucune ecchymose ou enflure ne puisse être constatée. Il ne lui fut administré aucun antidouleur et il ne lui fut pas prescrit d'en prendre.

Au cours des multiples entretiens qui se sont déroulés dans les jours suivant l'incident, il fut demandé à la plaignante si elle avait subi de quelconques blessures à la suite de l'incident, et cette dernière répondit systématiquement que son épaule était douloureuse le jour de l'incident, mais que ça allait beaucoup mieux le lendemain. Durant ces entretiens préliminaires, la plaignante n'a montré aucun signe de souffrance et ne s'est jamais plainte de douleurs ou d'inconfort, y compris tandis qu'elle faisait des mouvements vigoureux en présence des procureurs et des enquêteurs. En conséquence de ces déclarations répétées selon lesquelles elle ne souffrait d'aucune blessure et de ces conclusions médicales, aucune charge d'infliction de blessure n'a été invoquée à l'encontre du défendeur dans la plainte pénale ou devant le grand jury (18).

Le 13 juin 2011, l'avocat de la plaignante informa les procureurs que la plaignante souffrait violemment de l'épaule et qu'elle avait besoin d'un traitement médical immédiat la rendant indisponible pour toute audition. Le 22 juin 2011, son chirurgien orthopédique diagnostiqua, sur la base d'une IRM, que la plaignante souffrait d'une "déchirure musculaire SLAP type 2" à l'épaule gauche, accompagnée de tendinite et de bursite, mais était dans l'impossibilité d'établir la date de survenance de cette blessure ou son origine. Après s'être plainte d'autres symptômes, comme d'un engourdissement ou de fourmillements dans les doigts, la plaignante consulta un deuxième docteur, qui examina sa colonne vertébrale. A notre connaissance, ce médecin n'a pas établi de diagnostic.

Par le biais de son avocat, la plaignante a maintenant déclaré aux procureurs que cette blessure "déchirure SLAP type 2" résulte de sa rencontre avec l'inculpé. A ce jour, elle ne nous a pas donné l'autorisation d'examiner son dossier médical précédant la date de l'incident afin que nous puissions déterminer si cette blessure à l'épaule préexistait. Autre fait plus important encore, nous avons sollicité un expert en chirurgie orthopédique pour examiner tous les documents se rapportant à cette blessure à l'épaule. Cet expert a conclu qu'il est médicalement relativement certain que la blessure, si blessure il y avait (19), avait été probablement causée par "un usage répété du bras au-dessus de la tête dans une position pivotée et décalée", comparable au mouvement d'un athlète lançant un objet. Cet expert conclut également que si la déchirure musculaire révélée par l'IRM avait été causée par un acte isolé, tel que celui décrit par la plaignante, il aurait été accompagné "de douleurs importantes, non seulement pendant les douze premières heures, mais pendant au moins quelques jours". En outre, l'expert en question considère que "cette douleur ne saurait disparaître au cours des premières quarante-huit heures pour réapparaître ensuite vingt-huit jours plus tard".

Ainsi, compte tenu des différents éléments se rapportant à cette allégation de blessure infligée et en particulier des conclusions de l'expert, cette blessure ne saurait venir au soutien de l'allégation d'agression sexuelle figurant dans l'inculpation (20).

3. Les trous dans les collants

Comme nous l'avons indiqué plus haut, la plaignante portait deux paires de collants au moment de l'incident. Au moment où ces collants furent recueillis, et ensuite à l'OCME, il fut noté que la paire de collants la plus claire présentait des trous ou accrocs. L'un d'entre eux mesurait environ 7,5 centimètres de long et était situé à l'entrejambe, le long de la couture centrale. L'autre, situé dans une zone correspondant à la partie supérieure de la cuisse ou à la hanche, mesurait environ 3 centimètres.

Lorsque ces collants furent recueillis, la plaignante concéda volontiers à l'examinatrice SAFE puis, plus tard, aux procureurs et aux policiers, qu'elle ignorait si ces trous avaient été provoqués par le comportement du défendeur ou bien s'ils n'avaient aucun rapport avec l'incident. Tout le monde sait que des collants peuvent filer pour toutes sortes de raisons, y compris par leur usure normale. Pour ces raisons, nous ne saurions dire à un jury que les trous ou accrocs trouvés sur les collants de la plaignante corroborent l'allégation de rapport sexuel forcé.

C. Chronologie de l'attaque alléguée et comportement de l'inculpé dans ses suites immédiates

La relative brièveté de la rencontre entre l'inculpé et la plaignante a tout d'abord suggéré que l'acte sexuel n'avait probablement pas été consenti. En particulier, les enregistrements des utilisations des passes d'accès indiquaient que la plaignante avait d'abord pénétré dans la suite 2806 à 12 h 06 tandis que les enregistrements des appels téléphoniques ont montré plus tard que l'inculpé avait téléphoné à sa fille à 12 h 13 (21). Dès lors, il apparaît que, quoi qu'il se soit passé entre la plaignante et l'inculpé, cela n'a duré que sept à neuf minutes. Mais, compte tenu de l'incapacité de la plaignante à offrir une description précise et constante de ce qui s'est passé immédiatement après l'incident, il est impossible d'en déterminer la durée exacte. Le fait que l'inculpé ait passé un appel téléphonique rapidement à 12 h 13 ne permet pas non plus de déterminer quand l'incident s'est produit, combien de temps il a duré ou bien encore où se trouvait la plaignante entre 12 h 06 et 12 h 26. Toute conclusion que l'on pourrait essayer de tirer de la séquence des événements ne peut qu'être fragilisée par le fait qu'il est impossible d'arrêter de façon définitive cette séquence elle-même.

D. Preuves résultant de l'appel à l'aide de la plaignante

Les témoins auxquels la plaignante a fait appel aussitôt après les faits ont été interrogés par nos services à de nombreuses reprises et semblaient dignes de foi. Ces deux témoins ont indiqué que la plaignante semblait affectée en leur relatant sa rencontre avec l'inculpé. Mais en raison de notre incapacité à accorder un quelconque crédit à la plaignante ainsi que de sa capacité à faire démonstration d'émotions sur commande, la portée du caractère probant de ses appels à l'aide est singulièrement diminuée. Il est également remarquable que la version actuelle de cet appel à l'aide par la plaignante présente des incohérences avec certains aspects du récit de ce même événement par son supérieur.

E. Autres allégations d'inconduite sexuelle par l'inculpé

Pendant l'instruction, il a été porté à l'attention de notre Bureau qu'une autre femme, Tristane Banon (22), prétendait avoir subi une agression sexuelle de la part de l'inculpé, en France. Postérieurement à l'inculpation, Tristane Banon fit savoir publiquement que, lors d'une interview avec l'inculpé intervenue en France en 2003, ce dernier avait tenté de la violer dans un appartement vide (23). Il semble peu probable néanmoins que les procureurs puissent se voir autoriser à présenter le témoignage de Tristane Banon portant sur cette prétendue agression dans le cadre de la présente affaire.

Conclusion

Pour toutes les raisons évoquées ici, nous recommandons respectueusement à votre tribunal de rendre une décision de non-lieu dans l'affaire No 02526/2011. Aucune autre demande de non-lieu n'a été faite devant aucun autre juge ou tribunal.

New York, New York, le 22 août 2011

Joan Illuzzi-Orbon, assistant du procureur

John (Artie) McConnell, assistant du procureur

La traduction du texte original a été assurée par Pierre Servan-Schreiber, avocat aux barreaux de Paris et de New York.

Notes

(1) La "Supreme Court" signifie, à New York, le tribunal de première instance (NdT).

(2) Mention officielle toujours utilisée par le procureur, qui représente l'intérêt de la société (le peuple) devant le tribunal (NdT).

(3) Nous avons utilisé indifféremment "défendeur" ou "inculpé" pour traduire "defendent", par commodité de lecture (NdT).

(4) La présente requête explique les motifs de notre demande d'annulation de l'inculpation. Elle ne prétend pas établir des faits. C'est tout simplement que nous ne sommes plus certains, au-delà de tout doute raisonnable, que l'inculpé soit coupable.

(5) Au sein du service du procureur, plusieurs "Assistant District Attorneys" ou procureurs adjoints ont travaillé sur ce dossier. Le procureur lui-même et ses adjoints sont désignés par l'expression "les procureurs" dans ce document (NdT).

(6) En anglais : "we respectfully recommend that the indictment be dismissed", mais la traduction littérale ("nous demandons respectueusement que l'inculpation soit rejetée") serait moins parlante. De façon générale, nous nous sommes attachés à ce que la traduction soit aisément compréhensible plutôt que littérale (NdT).

(7) Le 9 juin 2011, l'avocat de la plaignante a téléphoné aux procureurs et interrompu l'audition de sa cliente. A partir de ce moment-là et jusqu'au 28 juin 2011, le bureau du procureur négocia avec l'avocat de la plaignante afin de pouvoir reprendre son audition, mais sans succès. Le 28 juin, dix-neuf jours après que son audition a été suspendue, la plaignante se présenta à nouveau pour poursuivre son audition.

(8) La plaignante a fait preuve de sa capacité à parler et à comprendre l'anglais au cours des nombreuses auditions et entretiens avec les inspecteurs et procureurs. Elle a même corrigé la traduction faite par l'interprète de ses déclarations à plusieurs reprises. On observe qu'elle ne l'a pas fait lorsqu'elle fut interrogée longuement sur ce point lors de l'audition du 28 juin.

(9) La question reste entière de savoir si la plaignante a quitté la suite immédiatement, ou pas du tout, après que l'inculpé a éjaculé. Le rapport fourni par le service des examens médico-légaux en matière d'agressions sexuelles (Sexual Assault Forensic Examiner "SAFE") qui a procédé à l'examen de la plaignante à l'hôpital le jour de l'incident décrit la relation par la plaignante de l'éjaculation du défendeur et écrit ensuite : "La plaignante rapporte qu'il s'est habillé + qu'il a quitté la chambre et qu'il n'a rien dit pendant l'incident." Ce rapport suggère certainement que le défendeur est sorti en premier, mais l'examinateur chargé du SAFE reconnaît que le rapport pourrait avoir condensé plusieurs déclarations séparées de la plaignante en une seule phrase.

(10) Au cours des auditions des 9 et 28 juin, la plaignante a affirmé avoir bien été violée dans son pays natal, mais au cours d'un incident totalement différent de celui qu'elle avait décrit lors des précédentes auditions. Nos entretiens avec la plaignante ne nous ont pas permis de vérifier ses dires de manière indépendante.

(11) A plusieurs reprises, les mensonges de la plaignante étaient accompagnés de manifestations d'émotion très vives. Au cours d'une audition, le procureur posa à la plaignante une question sur une circonstance personnelle particulière, et elle répondit très calmement par la négative. Au cours d'une autre audition, deux jours plus tard, il lui fut posé une question plus précise sur le même sujet. En réponse à cette question, elle tomba au sol et se roula par terre en pleurant ; après avoir repris possession de ses moyens, elle affirma ne pas avoir de réponse à la question du procureur. Dans un autre entretien, encore plus tard, le procureur revint sur cette question. Cette fois, la plaignante répondit par l'affirmative et de façon très factuelle à la question.

(12) Le fiancé de la plaignante a fait l'objet d'une condamnation en Arizona pour possession de marijuana en vue de sa revente après qu'il ait versé environ 36 500 dollars à des officiers de police en civil pour l'acquisition de larges quantités de marijuana. La plaignante a déclaré n'avoir aucune information lui permettant de savoir si les fonds déposés sur son compte résultaient d'un trafic de drogue.

(13) Cette conversation téléphonique fut traduite du fulani vers l'anglais par deux traducteurs ayant certifié la véracité et l'exactitude de leur traduction. Bien qu'il y ait des différences dans la transcription mot à mot de la conversation, les deux traductions sont similaires quant à la discussion intervenue sur le fait d'obtenir de l'argent avec l'aide d'un avocat au civil. Le 8 août 2011, la plaignante a assigné le défendeur au civil en demandant un montant en dommages et intérêts non encore spécifié.

(14) La chambre 2820 n'a pas été examinée par ces enquêteurs car ce n'est que le 28 juin 2011 qu'elle a indiqué y avoir pénétré.

(15) L'inspecteur a fait deux prélèvements de chaque zone pour les faire analyser par le laboratoire de médecine légale de l'OCME. Ces prélèvements n'ont pas révélé de trace de sperme ou d'amylase, une enzyme que l'on trouve dans la salive, le sperme ou d'autres fluides corporels comme les sécrétions vaginales.

(16) Trois autres taches sur la moquette contenaient du sperme et de l'ADN de trois autres hommes non identifiés et une autre tache contenait de l'amylase et des traces d'ADN de trois autres personnes non identifiées. La tache sur le papier peint contenait des traces de sperme et d'ADN d'un quatrième homme non identifié. Etant donné qu'il n'existe aucun élément permettant de penser que quelqu'un d'autre se soit trouvé présent dans cette chambre lors de l'incident incriminé, les circonstances dans lesquelles l'ADN non identifié y fut déposé sont sans intérêt dans le cadre de l'incident faisant l'objet de l'enquête.

(17) Lorsqu'elles furent transmises à l'OCME, la paire la plus claire était à l'intérieur de la paire plus foncée.

(18) En droit de l'Etat de New York, la notion de blessure physique requiert la preuve d'une "affectation de la condition physique ou d'une douleur importante" (article 10.00 [9] du Code pénal).

(19) Bien qu'il ne puisse conclure de façon définitive, l'expert a indiqué que le résultat de l'IRM pourrait être considéré comme normal. Dans son opinion, "[son] expérience et celles d'autres praticiens indiquent que les rapports d'IRM fournis par les radiologues ont tendance à surestimer les diagnostics de déchirures de type SLAP. Il est tout à fait possible que les conclusions du scanner puissent être considérées comme une variation normale étant donné que les déchirures SLAP de ce type peuvent se produire en absence de toute pathologie associée, c'est-à-dire de façon normale".

(20) Au cours d'un entretien qui s'est tenu le 27 juillet 2011, la plaignante a pour la première fois prétendu que le fait que l'inculpé ait empoigné son vagin lui avait causé des douleurs lorsqu'elle urinait dans les jours ayant suivi l'incident. Son dossier médical ne contient aucune trace d'une telle plainte, et la plaignante n'en a jamais parlé aux procureurs avant le 27 juillet, contrairement à ce qu'elle avance aujourd'hui.

(21) Le jour de l'incident, il pouvait y avoir un écart d'environ deux minutes entre l'heure indiquée sur les enregistrements d'utilisation des passes et dans l'ordinateur de l'hôtel et l'heure réelle, les horaires enregistrés pouvant être en avance de deux minutes sur l'heure réelle. Bien qu'il nous ait été dit que les heures des appels dans les enregistrements des téléphones portables sont synchronisés avec l'heure réelle, nous ne pouvons pas déterminer le passage du temps avec certitude compte tenu du décalage dans les enregistrements de l'hôtel.

(22) Le nom est caviardé sur la copie officielle de la requête du procureur (NdT).

(23) Claire Chartier et Delphine Saubaber, "Pourquoi je porte plainte contre DSK", L'Express, le 4 juillet 2011.

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mardi 21 juin 2011

Jay McInerney : « Les New-Yorkais sont fascinés par l'histoire DSK »


Le Point, no. 2022 - Idées, jeudi 16 juin 2011, p. 114,115

Propos recueillis par Thomas Mahler

Considéré à ses débuts comme un éphémère oiseau de nuit des années yuppies, le romancier Jay McInerney, 56 ans, s'est imposé, avec « Trente ans et des poussières » et « La belle vie », chronique de New York préet post-11 septembre, comme l'un des plus fins observateurs de son époque. Il ne pouvait donc pas passer à côté de l'affaire Dominique Strauss-Kahn et s'en est d'ailleurs exprimé dans les colonnes du quotidien britannique The Independent, dans un texte intitulé « Les riches et puissants en menottes : l'une des grandes attractions touristiques de New York ». Jay McInerney y expliquait que, si l'arrestation de l'ex-directeur général du FMI avait déclenché« des réactions d'indignation » en Europe, elle avait beaucoup moins choqué les New-Yorkais (cf. Le Point n°2020). Le romancier américain était présent, le 6 juin, au tribunal pénal de Manhattan lorsque le Français a plaidé non coupable. En attendant un éventuel roman inspiré par ce fait divers à retentissement planétaire, rencontre avec le plus balzacien des écrivains américains.

Le Point : Vous semblez être fasciné par l'affaire Dominique Strauss-Kahn...

Jay McInerney : Oui, je suis fasciné par cette affaire et par la réaction des Français. Je pense que les démocrates américains et lecteurs du New York Times comme moi ont toujours considéré la France comme un phare et une inspiration en matière de pensée rationnelle, mais que de plus en plus nous avons l'impression que la gauche française est incroyablement en retard sur la question des droits des femmes. Nous avons ici un cas où une femme membre de la classe travailleuse et de la minorité noire a été prétendument agressée par un homme puissant et riche, et de supposés défenseurs des libertés sont indignés, non pas au nom de la plaignante, mais au nom de celui qui appartient à leur caste privilégiée. Cette affaire n'a rien à voir avec du puritanisme ou du sexe. Il y est question de violence et de coercition.

De manière générale, on a l'impression que les New-Yorkais, pourtant de tradition bien plus cosmopolite que le reste des Etats-Unis, sont nettement moins choqués que les Français de voir un haut responsable être présenté en menottes devant les caméras...

Les New-Yorkais ont été fascinés par cette histoire. La plupart ne savaient pas qui est Dominique Strauss-Kahn, mais le sentiment général dans la ville, c'est que nous sommes fier de vivre dans un pays où la police écoute une modeste femme de chambre et n'a pas peur d'arrêter un homme influent. Depuis les années 1980, nous sommes habitués à voir des hauts responsables être promenés devant les caméras en menottes, et il faut dire que nous aimons ça.

L'affaire DSK fait songer au grand roman de Tom Wolfe, « Le bûcher des vanités », qui évoque la chute d'un « maître de l'univers »... Je pense effectivement que ce roman offre un parallèle intéressant. Le système judiciaire américain est imparfait, mais c'est l'un des seuls au monde capables d'amener les riches et puissants à répondre de leurs crimes. Concernant Ben Laden, maintenant : vous étiez aux premières loges lorsque les avions ont percuté les tours du World Trade Center le 11 septembre 2001. Comment avez-vous accueilli la nouvelle de sa mort le 2 mai dernier ?

C'est assez bizarre de dire qu'on est heureux que quelqu'un soit mort, mais je n'allais certainement pas pleurer. J'étais à New York lors du 11 septembre 2001, je connaissais des gens qui y sont morts. J'ai assisté à l'effondrement des tours de la fenêtre de mon appartement à Chelsea, en voyant la même image que celle qui passait à la télévision... Je pense que la disparition de Ben Laden a marqué la fin d'une époque, mais c'était aussi un moment un peu triste, car ça m'a rappelé tout ce qui s'était passé lors du 11 septembre, et ce qui est arrivé depuis, les attentats ayant changé l'ordre international de tant de mauvaises façons. Je suis sans doute nostalgique du monde d'avant.

Après sa mort, « Le Point » a titré « America is back ». Etes-vous d'accord avec cette idée de renouveau américain ?

La disparition de Ben Laden représente effectivement un bref stimulant pour notre moral. Mais je pense qu'on a tellement de problèmes politiques qu'on va vite être ramenés à la bataille interne entre des gens qui veulent rétrécir le gouvernement fédéral et les partisans comme moi d'un Etat-providence et qui partagent un point de vue plus européen. Notre économie est toujours en convalescence après la récession. Par ailleurs, le cas Ben Laden paraît presque hors de propos vu ce qui se passe dans les pays arabes. Ces révolutions sont à l'opposé de sa vision. Il voulait un califat musulman théocratique, alors que ces jeunes gens demandent la démocratie. Il était d'une certaine façon marginalisé.

vous aviez dit à l'époque être tellement choqué que vous ne pourriez plus écrire de la fiction.

Pendant un certain temps, la fiction ne paraissait plus avoir aucune importance. C'était un moment tellement frappant qu'écrire paraissait vraiment dérisoire. Maintenant, avec du recul, je pense qu'il y a des choses bien pires dans l'histoire que le 11 septembre, et pourtant la littérature s'en est emparée. Simplement, c'étaient ma ville et mon expérience. Ma réaction a été naïve, mais je sais que beaucoup de gens ont eu la même à ce moment-là, à l'image de mon collègue Ian McEwan.

Alors que Norman Mailer vous conseillait d'attendre une décennie avant d'écrire sur cet événement, vous avez consacré votre roman « La belle vie » aux conséquences des attentats sur la vie des riches New-Yorkais.

C'est étrange que Norman m'ait dit ça, parce que lui-même n'a cessé de s'emparer de l'histoire contemporaine. Je suis en tout cas content d'avoir pu utiliser mes impressions, mes sentiments alors qu'ils étaient encore frais. Aujourd'hui, le 11 septembre me semble de plus en plus irréel. C'était un choc tellement puissant que nous ne pensions jamais nous en remettre, mais les gens oublient toujours, même les pires tragédies. Comme je le raconte dans ce roman, les membres de ma tribu ont essayé de s'améliorer après la catastrophe, d'avoir une existence plus profonde, mais la nature humaine ne change jamais vraiment. La vie à New York est ainsi retournée à la normale, même s'il y a toujours un sentiment un peu particulier. Les habitants continuent à ressentir une anxiété lorsqu'ils entendent une explosion ou un avion. Alors que nous n'avions jamais été attaqués auparavant, nous savons désormais que nous ne sommes plus invulnérables.

Vous avez utilisé le krach boursier de 1987 pour l'intrigue de « Trente ans et des poussières ». L'actuelle crise économique va t-elle également vous inspirer ?

Je suis en train d'écrire sur cette période particulière. Cette crise économique a marqué New York et les Etats-Unis. En temps normal, les Américains sont très forts pour croire que tout ne cesse de s'améliorer, que tout le monde va être plus riche. Evidemment, c'est de l'optimisme aveugle. Alors qu'en période de crise les gens sont plus réfléchis, introspectifs, expriment des émotions plus intenses, et c'est une bonne chose. En tant que romancier, c'est vraiment intéressant de voir New York une nouvelle fois reconsidérer ses croyances, ses valeurs.

Dans votre production romanesque, vous n'avez fait qu'une seule infidélité à New York. Pourquoi ?

New York est la seule vraie ville des Etats-Unis. Elle conglomère toutes sortes d'industries, de nationalités. Les gens intéressants, ambitieux sont happés par New York, comme dans le Paris de Balzac. Je suis d'ailleurs content d'être arrivé dans cette ville à la fin des années 70. New York était alors plus dangereuse, sale, bohème, et on ne savait pas trop de quel côté ça allait basculer. Cette ère du punk et du graffiti a représenté un grand moment dans l'histoire de la cité.

Vous écrivez aussi depuis de nombreuses années sur le vin et êtes depuis l'année dernière le chroniqueur oenologique du Wall Street Journal. Est-ce une façon de prolonger plus respectablement la « belle vie » ?

J'ai toujours aimé le vin, mais c'est devenu au fil du temps une véritable passion. C'est pour moi une bonne manière d'intellectualiser mon hédonisme. Comparé aux drogues, le vin a l'avantage d'être accompagné d'un véritable patrimoine culturel et de vous ramener sans cesse à l'art, la littérature, l'histoire. Ce travail de chroniqueur a un autre avantage : me permettre d'aller régulièrement en France, car vos vins sont bien sûr mes préférés, même si je dois prétendre m'intéresser aux autres productions viticoles.

Comme votre idole, Francis Scott Fitzgerald, vous êtes devenu une icône dès votre premier roman et étiez aussi célèbre pour vos fêtes que vos livres. Mais vous, vous avez survécu...

Fitzgerald, qui est mort l'âge de 44 ans, n'est effectivement pas un bon modèle quand on vieillit. Il y a eu un temps, vers 32-33 ans, où j'ai saisi que l'autodestruction n'était pas nécessairement glamour et qu'elle était difficilement compatible avec le fait d'écrire de bons livres. J'aurais pu me contenter d'être une célébrité qui fait la fête tout le temps, mais j'ai voulu trouver un équilibre et faire de mon travail une priorité. Je suis ainsi heureux de pouvoir contredire mon maître Fitzgerald et prouver qu'il y a un second acte dans la vie d'un Américain

Repères

1955 Naissance dans le Connecticut.
1981 Rencontre à l'université de Syracuse, dans l'Etat de New York, son mentor Raymond Carver, qui le pousse à s'isoler pour écrire.
1984 Premier roman : « Journal d'un oiseau de nuit » (« Bright Lights, Big City »), chronique de nuits blanches et d'une poudre qui l'est tout autant. Succès immense.
1987 Les médias américains en font le chef de file, avec Bret Easton Ellis, du « Brat Pack », groupe de jeunes écrivains au mode de vie très rock'n'roll.
1992 « Trente ans et des poussières » (L'Olivier), requiem pour les années yuppies.
1997 « Le Dernier des Savage » (L'Olivier), incursion dans le sud des Etats-Unis.
2001 Assiste à la chute des tours du World Trade Center du 15e étage de son immeuble de Chelsea.
2007 « La belle vie » (L'Olivier), fresque post-11 septembre.
2009 « Moi tout craché » (L'Olivier), nouvelles.


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lundi 13 juin 2011

ENQUÊTE - La France des connivences - Marie Huret

Marianne, no. 738 - Événement, samedi 11 juin 2011, p. 24

L'élite politique, médiatique et les grands patrons pratiquent impunément la confusion des genres, les petits arrangements entre amis et la cooptation. Une caste qui n'est pas celle de la France "d'en haut" ni celle "d'en bas", mais de plus en plus la France "d'à côté".

C'est un soupçon tenace comme une trace d'ADN sur un col de chemise d'employée du Sofitel. Une suspicion incrustée dans l'opinion depuis l'affaire Strauss-Kahn : de ses conquêtes, les journalistes auraient tout su ; de ses assauts, volontairement tout tu. "Sur DSK, on a raconté tout ce qui était racontable", a justifié le Nouvel Observateur. "Une rédaction n'est pas la brigade des moeurs", a plaidé Libération. N'empêche, l'arrestation du patron du FMI pour agression sexuelle, le 14 mai à New York, a levé le voile sur les liens, réels ou fantasmés, de connivence entre les médias et les responsables politiques. Ils se côtoient et se tutoient. Ils dînent ensemble. Des vieux complices ? Un influent entre-soi où se mêlent les ministres, les éditorialistes, les communicants...

Le 19 mai, le New York Times fustigeait l'indulgence coupable du microcosme parisien. La France, persuadée d'avoir fait la révolution, accuse le quotidien américain, s'est simplement donné une nouvelle élite plus puissante : "Ses membres se croient si indispensables à la bonne marche du pays qu'essayer de faire tomber l'un d'eux équivaut à menacer d'abattre un cheval en compétition, parce qu'il a goûté à votre pelouse. Vous êtes censé vous taire, et le laisser brouter."

L'affaire DSK a délié les confidences des femmes, brisé le mutisme tribal d'un Tout-Paris qui calfeutrait les frasques sexuelles de nos dirigeants, de droite comme de gauche, mais les disséquait dans le cénacle des dîners. Le 30 mai, sur le plateau du "Grand journal" de Canal +, le philosophe et ancien ministre Luc Ferry a exhumé une bombe, une vieille rumeur, vestige des commérages de cocktails : "Un ancien ministre s'est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons." Qui savait ? "Les plus hautes autorités de l'Etat", affirme-t-il. Et "le Premier ministre" de l'époque. Et une "centaine de personnes" de l'establishment. Le 26 mai, c'est le secrétaire d'Etat à la Fonction publique, Georges Tron, qui démissionnait, accusé de harcèlement sexuel par deux anciennes collaboratrices de la mairie de Draveil. Qui savait ? Des bruits couraient. L'ex-directeur de cabinet, François-Joseph Roux, était au courant qu'"Eloïse" vivait "sous l'emprise de Georges Tron", il n'a rien dit, lui a conseillé de porter plainte, a-t-il confié au Parisien, puis a quitté la mairie en 2009 : "Georges Tron savait que je savais."

Désormais, la vague trash emporte tout, le silence prudent, comme les petits arrangements entre amis. Ce déballage généralisé à l'anglo-saxonne fait l'effet d'un électrochoc auprès des puissants habitués à protéger leurs secrets en famille. Jusqu'ici la ligne était à peu près claire : tant qu'une affaire privée n'avait pas de répercussion politique, il ne fallait pas en parler. Prudence ou accointance ? Deux récits dévoilent les filaments d'affect qui accrochent les gens de pouvoir les uns aux autres, les ficelant dans un ballet compliqué. Le patron du Point, Franz-Olivier Giesbert, l'assume : "J'ai toujours été un journaliste de connivence", écrit-il dans M. le Président (Flammarion), consacré à Nicolas Sarkozy. FOG n'est pas de l'école qui "préfère éditorialiser en chambre plutôt que de se laisser corrompre ou même distraire par la réalité". Pour la chasse aux infos, il dîne, tutoie, se frotte au pouvoir. Et le pique. Le chef de l'Etat l'aurait traité de "rat d'égout" et de "pervers fétide" !

Dans leur livre Off (Fayard), Nicolas Domenach, directeur adjoint de Marianne, et Maurice Szafran, PDG de l'hebdomadaire, racontent, eux, leurs vingt ans de fréquentation de Sarkozy, champion du tutoiement, qui enchevêtre "jusqu'à la nausée" l'intime et le politique. Leur viatique fut de briser l'off, ces confidences mises sous clé, cette "règle d'airain qui, depuis tant d'années, depuis que les journalistes modèlent en partie l'opinion publique, gouverne la relation entre les journalistes et les responsables politiques : la connivence, la complicité, la compréhension mutuelle".

Marché aux collusions

Le principal problème avec la connivence, c'est qu'elle ne se voit pas : elle se vit. Elle se déploie dans l'ombre du pouvoir, là où se fréquentent les patrons du CAC 40, les cadors des médias, des arts et des lettres, les chefs de parti... Des antiquaires du quai Voltaire, à Paris, au sélect green du golf de Morfontaine dans l'Oise, s'organise une géographie des ententes tacites. Elle se cultive dans les loges, toutes les loges, de l'opéra, du Stade de France, des francs-maçons. Elle se délecte le week-end, chez Olivier Nora, le PDG de Fayard, où se presse le Tout-Paris. Elle se restaure aux meilleures tables, les plus sélectives, celle de Jacques Attali, qui fréquente peu les clubs, mais initie des dîners chez lui. "On ne peut plus être riche tout seul. Il faut entrer dans le club des puissants, participer à des réceptions, souligne Fréderic Teulon, professeur d'économie à l'université De Vinci et qui a publié les FFD, la France aux mains des fils et filles de (Ed. Bourin). Le recrutement des élites est devenu plus fermé, l'ascenseur social, bloqué au début des années 70, a été remplacé par l'ascenseur familial. Sans pedigree ni réseau, il est difficile d'aller de l'avant. Il faut savoir se rappeler au bon souvenir du ministre, utiliser le bon avocat, envoyer ses voeux au député."

Tel est Paris, un immense marché des collusions, où l'on s'offre des soutiens, de l'affect et du baume pour l'ego. Le 30 mai dernier, l'influent patron de Fimalac, Marc Ladreit de Lacharrière, conviait le gratin au théâtre du Rond-Point pour la soirée de sa fondation. Au casting, un millefeuille de VIP épais comme le Who's Who : une ministre (Roselyne Bachelot), une actrice (Isabelle Carré), une "femme de" (Penélope Fillon), un comique (Djamel), un ancien président (Jacques Chirac)... Cinq mois plus tôt, son prestigieux dîner de la Revue des deux mondes réunissait quelque 450 convives. Tout le monde, c'est-à-dire l'élite, s'y pressait pour écouter l'invité vedette, François Fillon. Ce soir-là, il y eut l'homme d'affaires de chez Dassault Rudi Roussillon, un grand banquier, l'éditorialiste de Valeurs actuelles, François d'Orcival, le PDG d'Altran (et actionnaire de Marianne), Yves de Chaisemartin... Ils dînent, et alors ? Un coup de fourchette n'a rien de délictueux. Ce n'est pas du trafic d'influence, c'est plus subtil que ça. "Il n'y a rien d'illégal, rien de franchement scandaleux puisque l'on est entre amis. Mais ça crée un esprit de caste, des non-dits, des passe-droits, raconte l'un des invités, figure du milieu de l'édition. Quand vous dînez avec un ministre, ça vous trouble le jugement, la subjectivité envahit tout. C'est une manière de s'éviter des coups, de paralyser l'autre : on se connaît, donc on s'arrange. Et, si on se combat, on s'épargne."

Qu'elle semble loin, la France d'en haut, stigmatisée par l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin par opposition à la France d'en bas ; il faut désormais parler, en 2011, d'une France "d'à côté". Les puissants sont en train de devenir "les autres", vivant non plus au-dessus mais "dans un monde parallèle", déconnecté du réel. C'est ce que montre l'enquête passionnante, publiée en février par Publicis Consultant : les Français n'aiment plus leurs élites. Une centaine de personnes appartenant aux classes moyennes se sont épanchées lors d'entretiens qualitatifs : elles gagnent entre 1 800 e et 3 000 e par mois, triment dans la "mouise", une réalité chiche et déprimante. "En fait, nous vivons encore une forme de royalisme, l'argent va à l'argent, et les autres crèvent de faim", dit l'un des interviewés. La plupart disent redouter un nouveau 21 avril à la présidentielle de 2012, généré par le poison du "tous pourris, sauf une, Marine Le Pen"... Un interviewé tacle : "Tous des pantins complètement déconnectés de la réalité au quotidien, qui n'ont pour seule ambition que d'accroître leur fortune et leur petit confort."

Dans un pays frappé par la crise, tout le monde a le même réflexe, on s'entraide : "Tu peux m'arranger ça pour mon fils ?" Sauf qu'ici, les voisins, les collègues, les amis appartiennent à la sphère des privilégiés. Ici, on se renvoie l'ascenseur, mais ça va plus vite, et plus haut. Comme le dit Philippe Bouvard, pygmalion des "Grosses têtes" sur RTL, membre de l'extrêmement discret club des Cent qui réunit des gastronomes (le critique Bernard Pivot, le faiseur de rois Claude Bébéar...) : "Le piston ne marche qu'avec les huiles."

Sphère d'interférences

L'entremetteur le plus prisé de Paris ? Le Siècle, fondé en 1944 par de jeunes et riches amis. C'est là, place de la Concorde, dans les salons cossus de l'Automobile Club de France, qu'un mercredi par mois s'attablent 400 membres et invités, soigneusement cooptés. On n'y vient pas pour les mets - de l'aveu de son ex-président, le PDG Denis Kessler, on y mange plutôt mal - mais pour le plan de table. On se fiche d'être de droite, de gauche, l'essentiel, c'est d'y être. Parmi ses membres, le journaliste Emmanuel Chain, la gardienne du temple Pinault, Patricia Barbizet, l'ancien patron de France Télévisions, Marc Tessier, le PDG du musée du Louvre, Henri Loyrette... "Le rituel est rodé, ça commence par un cocktail où tout le monde fait son marché, on repère celui avec qui on veut discuter, raconte un habitué. Vers 21 heures, on passe à table." Des tables de huit, chacune savamment composée - un chef d'orchestre, un préfet, un banquier... - menée par un président, autour d'un sujet d'actualité. Rien de crucial ne s'y décide, mais des liens se tissent. Et l'information, le nerf de la guerre, circule. Qui va où ? Qui recrute qui ? "Les gens se distribuent en permanence les postes, trustent les emplois de prestige, poursuit le membre du Siècle. Prenez le mercato des médias, les élites ne se renouvellent pas. C'est tournez manège avec les mêmes !" Exemple, le trust des normaliens. C'est le patron Denis Olivennes (normalien) qui rejoint Nicolas Demorand (normalien) alors sur Europe 1. L'animateur a lâché "C politique" sur France 5. Qui arrive ? Géraldine Muhlmann (normalienne).

Autre sphère d'interférences, les revues. Pilotée par Nicolas Demorand, toujours lui, et le politologue Olivier Duhamel, la collection du Seuil "Médiathèque" permet de faire signer les amis et la famille : comme un certain Sébastien Demorand, "frère de" et critique gastronomique. Au comité de rédaction de la revue Pouvoirs ? Olivier Duhamel et Géraldine Muhlmann. La boucle est bouclée.

Simple comme un coup de fil

Plus le club est fermé, plus il est chic. Plus les positions sociales se préservent. Il se murmure que l'impétrant de l'Interallié doit patienter deux ans. Vrai ou pas, ça renforce la réputation. Dans son Guide du networking qui paraît le 9 juin, le chef d'entreprise Alain Marty dresse la liste des 150 cercles les plus influents. Il en préside un depuis vingt ans, le Wine & Business Club, dédié aux amateurs de vin. Les grands crus se dégustent au Bristol en écoutant les patrons débattre : Jean-Claude Trichet, Daniel Bouton, Christophe de Margerie... Il faut payer entre 5 000 e et 10 000 e par an. "Il y a toujours une notion d'intérêt, cela permet de se faire plaisir et de se rendre des services, souligne Alain Marty. Vous avez besoin d'une consultation avec un cardiologue ? Vous gagnez huit semaines. Nicolas de Tavernost, patron de M6, change la grille des programmes ? Vous avez les noms qui circulent." Chaque mois, Alain Marty reçoit des coups de fil "d'amis" qui rêvent à la Légion d'honneur. Connaît-il un préfet, un ministre ? "L'autre jour, dit-il, un grand patron voulait que ce soit Christine Lagarde qui la lui remette."

Déjà, dans les années 60, le futur patron du Point, Claude Imbert, de retour d'Afrique où il fut journaliste à l'AFP, s'était fixé, pour accélérer sa carrière, une liste de 100 à 200 personnalités à inviter à dîner à Paris, de Jack Lang à Jean-François Deniau. La confusion des genres a toujours existé sous la Ve République, mais elle s'est renforcée depuis que l'Etat s'est délité : quand on veut quelque chose, on se tourne vers ses semblables. La République people a remplacé l'élite administrative. Nicolas Sarkozy l'a intronisée la nuit de son élection, le 6 mai 2007, au Fouquet's où se côtoyaient Vincent Bolloré, Henri Proglio, Jean Reno, Alain Minc, Bernard Laporte... Quand l'ex-patron de Vivendi, Jean-Marie Messier, organise son retour à Paris, il organise un dîner où se retrouvent le ministre Eric Besson, le nouveau patron de France Télécom, les anciens de Vivendi... Les liaisons dangereuses entre le pouvoir et les barons du CAC 40 provoquent parfois des clashs, des luttes violentes : apprenant que Marc Ladreit de Lacharrière était sur les rangs pour racheter les Echos, Nicolas Sarokzy, qui, lui, soutenait Bernard Arnault de LVMH, s'est mis en colère. Il a tenté de dissuader le patron de Fimalac. Le chef de l'Etat a alors cessé de remettre le prix de l'Audace créatrice, fondé par... Marc Ladreit de Lacharrière.

C'est sur le mode de l'évidence que se recrutent les élus de la connivence. Dans cette société de cour, les quémandeurs trop pressants sont vite balayés. Les sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot ont passé leur vie à décrypter les rites du ghetto du gotha - ils actualisent leur livre à succès, le Président des riches (éd. Zones). Le couple s'est fait inviter à des dîners, tels des anthropologues sous les riches tropiques. Ils se sont retrouvés à la table d'un châtelain, d'une artiste peintre, d'un rentier... Les convives parlent de contrats, jamais d'argent, passent de l'anglais à l'espagnol, la connivence s'internationalise. "Ces gens-là passent un temps inouï à rencontrer leurs semblables, c'est un travail social important. Ils sont construits pour que ça leur plaise, relève Michel Pinçon. Leur appartenance commune aux amicales d'anciens élèves, aux associations de défense du patrimoine, aux conseils d'administration de Total ou de BNP Paribas finit par gommer les clivages. Leur vie mondaine permet de potentialiser leurs pouvoirs."

Potentialiser, chez les élites, c'est simple comme un coup de fil. En juin, le directeur de Sciences-Po Paris, Richard Descoings, reçoit des appels délicats. Trois jours avant les examens de la prestigieuse institution, une personnalité de "forte influence" lui a demandé des conseils de révisions de dernière minute pour sa fille. Boutade de Richard Descoings : "Dites à la petite de relire tout René Rémond !" Alors jeune directeur, il a dû poliment refuser la candidature d'un ex-ministre qui souhaitait se recaser comme professeur. "Vous devez parfois adopter des méthodes rugueuses, désagréables, explique Richard Descoings, mais vous avez la paix, parce que ça se sait." Fils de médecins, ex-conseiller d'Etat, Descoings se voit comme "un petit-bourgeois monté en graine trop vite". Classé dixième à la sortie de l'ENA, il entend un camarade moufter : "T'es qui, toi ?" Lui n'a jamais fait partie de ces écuries, les groupes de révisions d'énarques, ni de l'élite qui, dès 12 ans, partage les lycées, les vacances d'été. "La connivence n'est pas conspirationniste, dit-il, c'est pire, elle se fait naturellement." Agitateur engagé, Descoings a bousculé l'institution en créant une voie d'accès au concours pour les élèves de ZEP : plus de 700 jeunes recrues en dix ans. "Mais il faudra plusieurs générations, prévient-il, avant que les mères n'invitent un jeune Black de Drancy dans les rallyes mondains du VIIe."

La proximité spatiale cimente la vie des connivences, nichée dans les VIIe, XVIe arrondissements de Paris et à Neuilly. La proximité scolaire aussi, l'ENA ou l'X. Près de la moitié des patrons du CAC 40 sont passés par là, de même que les politiques. "Il y a beaucoup d'expressions pour qualifier le système : la bande des copains, les liens incestueux, l'économie consanguine. Les patrons font rentrer dans leurs conseils d'administration leurs camarades croisés à l'ENA ou dans les cabinets, souligne Philippe Villemus, professeur à Sup de co Montpellier, qui a publié le Patron, le footballeur et le smicard (éd. Dialogues). Au sens strict du terme, ce n'est plus un marché mais une coterie. Les nominations sont souvent le fait du prince : en juillet 2010, le CAC 40 comptait neuf patrons parachutés par le pouvoir politique, soit un quart d'entre eux !"

Tout ce petit monde se retrouve à l'Opéra. La fréquentation des scènes lyriques resserre les liens. Lors de l'entracte du Werther de Jules Massenet, à Bastille, les invités se retrouvent pour un verre : des patrons, des ministres, des ex-ministres. On y croise Jean-Jacques Aillagon, qui discute de réforme territoriale avec Gérard Longuet. Au parterre se retrouvent Jean-Bernard Lévy, président du directoire de Vivendi, son épouse, et le banquier de chez Lazard, Bruno Roger, ça ne discute pas d'affaires mais du festival d'Aix-en-Provence. Présidée par l'ex-patron de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa, l'Association pour le rayonnement de l'opéra, attire 360 mécènes acquittant au minimum 1 900 e par an. "Les dirigeants du CAC 40 ne sont pas des atomes totalement indépendants, souligne François-Xavier Dudouet, spécialiste des élites à l'université Dauphine. C'est un milieu social organisé, où le capital relationnel compte beaucoup. L'élite qui cultive les arts se distingue des nouveaux riches."

Intérêts publics et privés

Pas facile de briser cette caste qui partage tout. L'ex-haut-commissaire aux Solidarités actives, Martin Hirsch, s'y est essayé en publiant Pour en finir avec les conflits d'intérêts (Stock), provoquant une fronde chez les politiques, puis, finalement, un projet de loi. Enarque et normalien, Hirsch maîtrise les réseaux, sait en jouer, mais regrette la perversion du rêve méritocratique. "C'est tout un art, la connivence, dit-il, trop de connivence devient du conflit d'intérêts. Si vous rendez un service à quelqu'un, il vous rend un service, le système se renforce." Mais nul n'y échappe, même pas lui, l'électron libre, le "chevalier blanc" de la politique qui prône l'étanchéité absolue entre l'intérêt privé et public. C'est lui qui épargne, en pleine affaire Bettencourt, le ministre du Travail, Eric Woerth : "Un ami." Lui qui rend des services. Il suit le dossier RSA de la fille de Michel Sardou à la demande de l'Elysée. Il prend en stage dans son équipe le fils d'une actrice. Aujourd'hui à la tête de l'Agence du service civique, il s'est fixé une ligne de conduite : "On peut rendre des services entre gens normaux sans y trouver son compte personnel." Il ne croit pas à la "pureté absolue". Si c'est Hirsch qui le dit... M.H.



PLAZA ATHÉNÉE, PALACE D'AMBIANCE
Joanna Sitruk

Entre Dior et Chanel, à deux pas de Louis Vuitton, pas très loin de Gucci, le Plaza Athénée est le lieu où il faut être, mais surtout être vu. Hommes d'affaires étrangers, patrons du CAC 40, figures politiques, acteurs renommés fréquentent ce palace mythique de l'avenue Montaigne. Les noms les plus fréquemment cités sont ceux d'Isabelle Adjani, de Jean-François Copé, Thierry Ardisson et Nicolas Beytout, PDG du groupe Les Echos. Certains profitent de l'un des cinq restaurants étoilés dirigés par le chef Alain Ducasse, pour organiser leurs petits déjeuners et déjeuners professionnels. Le personnel doit alors faire preuve de créativité pour éviter l'incident diplomatique : "Il ne faut pas que le dirigeant d'Orange soit à côté de celui de SFR, c'est encore plus compliqué que d'effectuer le plan de table d'un mariage juif !" confie un employé. D'autres se retrouvent dans les fauteuils douillets du bar à l'ambiance tamisée ou se donnent rendez-vous dans les jardins subtilement ombragés. "Je suis particulièrement adepte de l'atmosphère secrète qui flotte dans cet hôtel, j'aime y emmener mes clients pour les impressionner, glisse un habitué. En général, c'est assez efficace." Ici, pas de droit d'entrée ni de tenue imposée. Il faut néanmoins mettre la main au porte-monnaie pour s'offrir un mets estampillé "Plaza Athénée", et encore plus pour y dormir... De 715 € la nuit pour une chambre individuelle à 22 000 € pour une virée nocturne dans la suite royale.

GOLF, TRÈS CLUB !
J.S.

"Somptueux, huppé et impénétrable"..., tels sont les adjectifs taillés pour le golf de Morfontaine, dans l'Oise. Ce club, fondé en 1913 par le duc de Gramont, est le parfait symbole de la connivence au sein de l'élite française. Qui vient ? Motus. Après enquête, Edouard de Rothschild, l'un des propriétaires du quotidien Libération, Antoine Bernheim, le président de Generali, et Claude Bébéar, ancien patron d'Axa, s'entraîneraient sur le parcours de 18 trous. Devenir membre relève du parcours du combattant : il faut d'abord attendre un départ, car le club, adepte du numerus clausus, ne compte que 450 cartes d'accès. Le postulant doit ensuite racheter les actions vendues par l'adhérent sortant, soit une somme avoisinant les 25 000 € ! Enfin, la candidature, examinée par un comité, doit être validée lors d'un vote à bulletins secrets. Donc, à moins de faire partie des privilégiés ou de leurs invités, il est impossible de pénétrer dans le golf. Mais "certaines personnalités nationales et internationales réussissent à obtenir un passe-droit", dévoile un membre du club. François Mitterrand et le poids lourd du cinéma Clint Eastwood en auraient bénéficié.

QUAND LES APPÉTITS DE POUVOIR SE METTENT EN PLACE

Nicolas Sarkozy et Cécilia s'y sont affichés, en 2006, pour faire savoir qu'ils étaient de nouveau ensemble. L'Esplanade, face aux Invalides, en plein quartier des ministères, est le haut lieu de rencontre entre politiques et journalistes : on épie qui mange avec qui. Se restaurer est un signe extérieur d'influence, surtout rive gauche, où les restos de pouvoir servent de coulisse aux confidences. Parmi les habitués de l'établissement des frères Costes : l'ex-garde des Sceaux Rachida Dati, le député PS proche de DSK Jean-Marie Le Guen, le jeune président de l'INA, Mathieu Gallet, et le mari de Simone Veil, Antoine Veil, proche de Bolloré. On y croise, de temps en temps, Catherine Pégard, l'ancienne journaliste du Point devenue conseillère de Sarkozy, ainsi qu'Anne Hommel, conseillère com de DSK chez EuroRSCG, et le politologue Pierre Giacometti. C'est là que pendant la dernière campagne présidentielle s'étaient affichés Royal et Hollande. "Le café est bon, moins la bouffe, raconte un habitué, journaliste politique. Ce qui est bien, c'est qu'on y croise des happy few, mais beaucoup moins qu'au Bristol. C'est un endroit où l'on est vu, mais qui est tranquille. Il y a des députés, mais beaucoup moins qu'au Bourbon, des journalistes, mais moins qu'à L'Avenue. Et c'est plus simple que le Lutétia."

LOGÉS DANS LES STADES

Il faut y être invité, ou, mieux encore, y inviter. Les loges VIP du Stade de France attirent les patrons du CAC 40 fans de rugby, qui y croisent les politiques et patrons de presse. On y boit du champagne en discutant avec Pascal Nègre, PDG d'Universal Music France. On y a vu, lors d'un match Stade français-Perpignan, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, l'un de ses vieux copains, Max Guazzini, l'ex-patron de NRJ, et le président du directoire de Vivendi, Jean-Bernard Lévy... "C'est un endroit couru, du relationnel de haut niveau. Ne viennent que les gens les plus importants, souligne un habitué. Cela permet de tisser des liens tout en se faisant plaisir. Dans les loges, les entreprises invitent aussi leurs meilleurs clients pour les chouchouter, des PDG." Ces opérations de relations publiques coûtent cher aux entreprises : entre 100 000 et 200 000 € la loge à l'année, pour ne recevoir qu'une douzaine d'invités. Qu'ils siègent au Palais-Bourbon ou au Parlement européen, à Strasbourg, les députés sont énormément sollicités. Le rugby fédère : on compte de grands patrons parmi les aficionados, Claude Bébéar ou Jean-René Fourtou... Créé en 2010, le cercle Entreprise & rugby (522 membres) organise des soirées dans les salons de l'Automobile Club de France : Fabien Pelous y a récemment croisé Manuel Mallen, directeur général de l'horloger de luxe Baume et Mercier.

L'ENTRE-SOI SCOLAIRE

Rien de clinquant, juste un mur de brique rouge qui abrite l'école Jeannine-Manuel, dite l'"Ecole bilingue" : c'est là, rue du Théâtre, dans le XVe arrondissement à Paris, que se crée, dès le berceau ou presque, le réseau des enfants du microcosme des affaires, politique, médiatique et du show-biz. Cet établissement privé, à la fois école primaire, collège et lycée, est l'un des plus prisés des élites. Les résultats au bac y sont aussi élevés que les frais de scolarité : jusqu'à 4 700 € par trimestre en terminale. S'y côtoient les fils et les filles de diplomates, d'aristos, de pilotes de ligne, de grands médecins, de grands avocats, de grands journalistes. Un ancien élève égrène la liste de ses camarades : "Mmm... Le fils de Marin Karmitz... On avait aussi la fille du patron du Figaro, le fils de Victoria Abril, le petit-fils de Monet, le fils du patron de Mercedes France, le fils du plus grand spécialiste de la chirurgie de la main, la fille d'un haut placé à la Fifa, le fils du patron de Disney France..." Des liens se tissent entre les familles étoffant le réseau des connivences. L'été, tout ce petit monde s'invite dans les propriétés familiales, en France ou aux Etats-Unis... "C'est "Gossip Girl" en vacances", raconte une ancienne élève. Pas facile d'intégrer l'Ecole bilingue en sixième. Il faut passer des tests. "Cela ne suffit pas d'avoir de l'argent et le niveau, il faut aussi être coopté, dit-elle. Ensuite, le réseau dure toute la vie. C'est tellement international qu'aujourd'hui je peux choisir n'importe quel pays, je connais quelqu'un." Qui est à son tour avocat, psychiatre, agent de cinéma.



DSK a-t-il profité de connivences ?
Daniel Bernard

La popularité, la stature, les réseaux du leader déchu de la gauche l'ont-ils protégé au-delà du tolérable ? Peut-être est-il trop facile de voir de la connivence là où s'installait juste une dynamique "politique".

Le mot s'est imposé très vite après le premier tweet annonçant l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn. Passé la stupeur, les interprétations ont convergé vers un pont aux ânes, "connivence" ! La couverture médiatique française des premiers actes de la procédure judiciaire, puis le rappel de la présomption d'innocence et, a fortiori, les réactions de Jack Lang et consorts ? Autant de preuves de connivence ! De fil en aiguille, il n'a plus été question que de la "connivence" d'une élite machiste envers un violeur en puissance. Enfin, toute la carrière du quasi-candidat à la présidentielle a été revisitée au prisme unique de l'odieuse "connivence". Une accusation doublement commode : primo, elle dispense d'établir des faits en s'inscrivant dans le registre de la conspiration ; secundo, elle évite de formuler les remèdes aux maux qui rongent vraiment l'esprit public.

Au sens du dictionnaire, nul ne saurait être de connivence qu'avec un individu qu'il côtoie - et dont il dissimulerait une faute. Or, si Dominique Strauss-Kahn avait de l'entregent, son aura dépassait largement le petit cercle des mondanités parisiennes. Il déjeunait, il dînait en ville, avec ou sans son épouse, Anne Sinclair. A Noël et l'été, le couple hébergeait aussi quelques intimes dans le luxueux riad de Marrakech. Soit. Aussi célèbres soient-ils, ses amis choisis ont gardé leur lustre, mais leur influence s'est délavée : les Badinter, Bernard-Henri Lévy, Simone et Antoine Veil, Pierre Arditi et Patrick Bruel, Jean-François Kahn et sa femme, Rachel... Une telle brochette de préretraités plus ou moins actifs aurait le pouvoir de propulser un homme à l'Elysée en 2012 alors qu'elle n'est même pas parvenue à l'imposer au sein du PS en 2007 ?

Il faut chercher ailleurs que dans la connivence la troublante mansuétude dont bénéficiait Dominique Strauss-Kahn chez les grands patrons et quelques très hauts cadres, dans la haute fonction publique, auprès des dirigeants politiques, ainsi que dans la presse. A distance, sans contact personnel, d'autres ressorts expliquent un soutien aveugle. "Son intelligence, son magnétisme !" avancent ses admirateurs. Certes. Mais aussi, d'abord et surtout, le conformisme social-libéral, la solidarité de classe, l'instinct grégaire, l'esprit communautariste juif, ainsi que sa perméabilité personnelle au lobbying. Le titre choisi par son dernier biographe Michel Taubmann, le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn (éditions du Moment), est typique d'un contresens qui fait primer la littérature sur l'histoire économique et la science politique.

Six jours avant que l'épopée strauss-kahnienne ne tourne au fait divers, Jean-Pierre Chevènement analysait, dans l'Expansion, la "conversion au néolibéralisme" de la gauche française. Les étapes sont connues : 1983, 1992, 1997, tournant de la rigueur, traité de Maastricht, renoncements jospiniens. Or, précisément, cette métamorphose est celle de Dominique Strauss-Kahn, marxiste dans les années 70-80, glissant, au fil des ans, vers le libre-échange et révisant, à la baisse, le rôle de l'Etat. Parallèlement, la gauche s'est complu dans la défense des droits des individus - droit de migrer, de partir en RTT, d'assumer sa différence, de faire la fête, de s'aimer comme on le veut, etc. -, revendiquant parfois, comme l'hédoniste de la place des Vosges, le "libéralisme politique". Ce mouvement a été trop bien analysé pour être, sous le choc du Sofitel, brutalement escamoté derrière la si romanesque "connivence". Il n'est pas toujours inutile d'enfoncer des portes ouvertes : Strauss-Kahn n'a jamais été aussi populaire, dans l'élite et bien au-delà, que lorsqu'il défendait, avec plus de talent que d'autres, l'ouverture du capital des monopoles publics de l'énergie (EDF-GDF) "sans graver dans le marbre le seuil des 50 %", ou lorsqu'il déclarait, à propos de la retraite à 60 ans : "Je ne pense pas qu'il faille y voir de dogme. Le monde change très vite et on vit dans la mondialisation, qui a des avantages, des inconvénients, mais c'est la réalité, il faut tenir compte de cela." Divertissante, la traque des accointances privées ne devrait pas éluder la question stratégique majeure : un responsable de gauche est-il fondé à chercher un supplément de popularité dans l'électorat de droite ?

L'immense admiration suscitée par la journaliste Anne Sinclair, quatorze ans après l'extinction des lumières sur le plateau de son émission "7/7", a sans doute rejailli sur son homme. Grâce à elle, "Domi" a franchi le fossé qui sépare le magma des tâcherons de la politique des rares people aptes à faire la couverture de Paris Match et de Gala. Mais sa promotion par le Point, les Echos ou les pages saumon du Figaro n'est pas à mettre sur le compte de la "connivence". Lors de la publication de son essai théorique, certains bons lecteurs, dans ces journaux, ont dépassé l'accroche jaurésienne du titre, la Flamme et la cendre, et autres fanfreluches. Ainsi, le philosophe François Ewald salue dans une critique la "valorisation du risque" par DSK. Ce compliment n'est pas anodin, venant d'un idéologue de la droite qui distingue dans la société "riscophiles" et "riscophobes", conseiller, à l'époque, du président du Medef, Ernest-Antoine Seillère !

Populaire, intouchable

De fait, Strauss-Kahn a rallié à son panache tous ceux qui estiment que l'avenir dépend des créatifs (industriels et chercheurs), qu'il faut encourager par des incitations fiscales, l'Etat se bornant à assurer l'égalité des chances, tandis que les dégâts sociaux du progrès sont réparés par les assurances. Plus que le joueur d'échecs qu'ils pouvaient croiser dans les salons VIP des aéroports, c'est ce socialiste furieusement "moderne" qui était applaudi à Davos, rendez-vous hivernal des maîtres du monde.

Mieux valait un keynésien de cette engeance que la poussiéreuse droite étatiste. Merci à l'inventeur du "contrat DSK", une assurance vie défiscalisée qui avait ravi les banques ! Merci au ministre qui a su privatiser, selon l'expression enthousiaste de l'économiste Elie Cohen, "plus et mieux que ses prédécesseurs". Merci au visionnaire qui a réduit la fiscalité sur les stock-options et a ouvert la porte aux superrémunérations. A ce titre, Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Kahn étaient, avant la présidentielle de 2007, interchangeables aux yeux de la "nouvelle aristocratie", ce "nouveau groupe dominant" analysé en 2005 par Lionel Jospin (Le monde comme je le vois, Gallimard).

Sans appartenir à cette caste autrement que par son train de vie, DSK n'avait rien fait pour s'en distinguer et la contrecarrer. Extrait du livre de Lionel Jospin : "Il peut venir à l'esprit de demander à ces chantres du sacrifice ce qu'ils sont prêts, pour les besoins de la bataille économique, à concéder eux-mêmes [...]. Mais la rationalité économique a réponse à tout. On ne saurait toucher aux profits, imposer davantage le capital, limiter les salaires extravagants sans décourager les initiatives et paralyser les énergies créatrices, sans provoquer des désinvestissements et des délocalisations d'entreprises [...]. Des tentations aussi fâcheuses seraient antiéconomiques et nuiraient finalement à tous. Elles ne sauraient donc être envisagées." Réponse de DSK dans 365 jours, son propre livre publié en 2006 (Grasset) : "Sans être révolutionnaire, c'est un très bon livre. La "nouvelle aristocratie" est une formule bien trouvée. Voilà une contribution de gauche à la lecture de notre société. Il y a là du grain à moudre pour une présidentielle." Plus sobre, ce n'était pas jouable !

Aussi contestable soit-elle, cette ligne idéologique ne le disqualifiait pas, bien au contraire. Non seulement aux yeux de quelques "connivents", mais encore auprès d'une large part de l'opinion. Impossible de dépasser le seuil de 50 % de souhaits de victoire à la présidentielle sans le soutien d'une part des sans-grade qui ne fréquentaient pas les clubs, diurnes ou nocturnes, où Strauss-Kahn avait ses entrées. Bonnes audiences, bons sondages, il n'en faut alors pas plus pour emballer la machine médiatique. La présomption de popularité rend intouchable, connivence ou pas. Plus encore que les puissants, la presse révère les personnalités qu'elle croit populaires, de Zinedine Zidane à Simone Veil en passant par Arlette Laguiller, quand la trotskiste obtuse fut à la mode.

Les journalistes ne se sont donc pas précipités pour casser le mythe DSK, astucieusement promu par d'habiles propagandistes. Prudence renforcée par la crainte qu'une critique trop appuyée puisse être ramenée, comme l'avait fait Jean-Christophe Cambadélis en réponse à Jean-Luc Mélenchon, à "des arguments que l'on entendait dans les années 30". Excepté Jean-Pierre Chevènement, qui osait relire le rapport remis par DSK au président de la Commission européenne, Romano Prodi, en 2004, et pointer "la volonté de gommer la nation" ? L'accusation d'antisémitisme a également dissuadé d'aller voir du côté de Sarcelles, la commune d'élection de Strauss-Kahn, la mise en oeuvre d'une politique communautariste orthodoxe.

Silence contraint

Pour autant, lorsque, en 1999, éclate le scandale de la Mnef, "Magic Strauss-Kahn" n'est pas épargné et doit quitter Bercy. "Pourquoi protège-t-il la droite ?" s'est-on encore interrogé lorsque la justice l'a suspecté d'avoir "soustrait un document qui était de nature à faciliter la découverte" des magouilles du RPR chiraquien, en omettant de transmettre au procureur le témoignage explosif du promoteur Jean-Claude Méry. Manifestement, la supposée connivence - qui empêcherait, dit-on, les enquêteurs d'enquêter - laisse souvent la place au panurgisme et au défaut de curiosité.

Ainsi, dans la dernière période, en arrachant depuis Washington le drapeau de "meilleur adversaire de Nicolas Sarkozy", l'alors directeur général du FMI avait cloué le bec à nombre de dirigeants politiques qui s'apprêtaient à voter pour lui avec une pince à linge sur le nez. Mais ce silence contraint, évidement contestable, était le résultat d'une croyance sincère : l'absence d'offre alternative. Protégé, au moins provisoirement, DSK l'aurait-il été malgré une réputation établie de dangereux malade sexuel ? Peu probable. Le Tout-Paris ne dissimule pas une collection de scandales sexuels comme ont été cachés, hier, les secrets de famille de François Mitterrand. En revanche, la tolérance française pour le sexisme - drague lourde, main aux fesses et inégalité salariale - relève du fardeau national. En haut, mais aussi en bas de l'échelle sociale...

En outre, depuis l'annonce de la plainte pour viol, seule la presse anglo-saxonne, en manque de traducteur sans doute, a pu lire de la complaisance dans le traitement réservé au présumé innocent.

De son art de fidéliser...

Au cours de sa carrière, DSK a eu le don d'additionner les fidèles. Des politiques séduits par son brio, des intellectuels stimulés par son goût du débat, des crânes d'oeuf estomaqués par son excellence technique, des journalistes voulant vivre au plus près une aventure politique, et aussi des aigrefins et des profiteurs. Strauss-Kahn a fait une place aux derniers comme aux autres. Entre 1993 et 1997, notamment, alors qu'il n'a plus aucun mandat, il commercialise son expérience d'ancien ministre auprès des grands patrons qui parient sur son prochain retour aux affaires. Le Cercle de l'industrie, qu'il a présidé avant de le transmettre à son ami Pierre Moscovici, n'est pas une association philanthropique mais un lobby. Jusqu'au 15 juin, les publicitaires d'Euro RSCG ont utilisé, eux aussi, le rayonnement promis de DSK pour capter de nouveaux clients. Jamais le présidentiable n'a jugé utile d'installer un cordon sanitaire entre son ambition politique et les agissements de quelques estampillés "strauss-kahniens" appointés par Lagardère, Veolia ou EDF.

D'une phrase, en novembre dernier, Anne Sinclair avait balayé cet embrouillement d'intérêts, cette confusion des lignes idéologiques, cet éclectisme dans les fréquentations : "Il faut être tordu pour se dire que Dominique n'est pas de gauche." En réalité, l'étiquette politique n'était qu'une des multiples questions soulevées par l'élection annoncée de Dominique Strauss-Kahn. Sa sortie de route en suscite encore de nouvelles. Ni les unes ni les autres ne se régleront par la publication de l'annuaire des clubs, cercles, golfs et restaurants où s'abrite ladite "connivence" des présumés puissants. D.B.

AU PS, DES PLACARDS DE LA CONNIVENCE ?
Gérald Andrieu

L'affaire DSK a fait remonter à la surface quelques affaires délicates sur lesquelles le PS préférait fermer les yeux. En mars 2010, la condamnation de Jacques Mahéas, sénateur-maire de Neuilly-sur-Marne, pour agression sexuelle envers une de ses employées était confirmée en cassation. Ce n'est qu'aujourd'hui, neuf ans après les faits, que la commission des conflits du PS vient d'être chargée de se pencher sur ce cas embarrassant : Mahéas peut-il rester membre du PS ? Dans un courrier à Martine Aubry dévoilé par Mediapart, Benoît Hamon estime, lui, que les "actes" et la "condamnation" de Mahéas "sont de nature à porter préjudice au parti". Autre affaire délicate, celle de Pascal Buchet. Le maire de Fontenay-aux-Roses a comparu début mai devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour "harcèlement moral" après le suicide, en 2007, de sa directrice de la communication. Aubryste, ce premier secrétaire fédéral des Hauts-de-Seine a été choisi pour briguer le poste de sénateur laissé vacant par l'irréprochable Robert Badinter. Un an de prison avec sursis a été requis. Jugement fin juin...


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