lundi 3 octobre 2011

REPORTAGE - Le pouvoir birman suspend un projet de barrage chinois

Le Monde - International, lundi 3 octobre 2011, p. 4

C'est le barrage de la discorde. Un ambitieux et très controversé projet hydroélectrique financé par la Chine sur le fleuve Irrawaddy, au nord de la Birmanie, risque de bouleverser le rythme des réformes en cours. A un moment où le nouveau gouvernement issu de l'ex-dictature militaire donne des signes tangibles d'ouverture.

Depuis la mi-septembre, l'actuel gouvernement " civil ", mais composé dans son écrasante majorité d'anciens généraux issus de la junte encore au pouvoir en mars, était divisé à propos de la construction de ce barrage. Vendredi 30 septembre, le verdict est tombé, confirmant la réalité des tensions entre pragmatiques et " durs " : le président Thein Sein, considéré comme le chef de file des " libéraux ", vient de prendre la décision de suspendre les travaux du barrage de Myitsone, un investissement chinois d'un montant de 3,6 milliards de dollars (2,7 milliards d'euros) qui devrait inonder une superficie de la taille de Singapour. " Nous devons respecter la volonté du peuple parce que notre gouvernement a été élu par le peuple. Nous avons la responsabilité de prendre en compte les revendications populaires ", a-t-il déclaré.

Tout observateur sceptique de la Birmanie croit rêver : l'" Union du Myanmar " a été dirigée jusqu'au printemps, et depuis 1962, par les avatars successifs d'une junte dont la réputation de brutalité n'était plus à faire. Les législatives de novembre 2010, symbole du passage de témoin de la dictature à un pouvoir prétendument " démocratique ", avaient été truquées.

Le chef de l'Etat, ex-premier ministre de la junte et ancien général, n'avait pas la réputation d'un grand démocrate. Mais, depuis ces dernières semaines, les signes d'ouverture se sont multipliés. Même si l'on est encore loin de l'émergence d'un vrai système démocratique : le Parlement issu du dernier scrutin est composé à 25 % de militaires. Mais tout indique que les pragmatiques ont désormais la main sur les affidés les plus radicaux de l'ancien régime.

La controverse à propos de ce barrage est hautement symbolique. " Le fleuve Irrawaddy est pour nous la "ligne de vie" du pays, disent des responsables d'ONG rencontrés à Rangoun. Il coule le long de nos villes. L'impact du barrage sur l'écologie est terrible. Et le fait que les Chinois le construisent ne peut que renforcer le ressentiment de beaucoup de Birmans contre la Chine. "

Le delta de ce fleuve, long de 2 170 km, est si crucial pour l'économie du pays qu'il permettait d'approvisionner en riz une grande partie de l'ancien empire des Indes au temps de la colonisation britannique. On comprend que les enjeux liés à l'environnement touchent une corde particulièrement sensible chez les Birmans.

Le 19 septembre, le site en ligne de l'opposition birmane en exil en Thaïlande, The Irrawaddy, révélait qu'au cours d'un colloque tenu à Naypyidaw (la nouvelle capitale qui a remplacé Rangoun en 2006) les responsables birmans n'avaient pu cacher leurs divisions à propos du barrage de Myitsone. The Irrawaddy affirmait déjà que le président Thein Sein et son entourage s'opposaient à la poursuite de sa construction.

Selon une source proche d'un conseiller du gouvernement contactée par Le Monde, la controverse allait jusqu'à mettre en péril l'ouverture économique et politique voulue par l'actuel chef de l'Etat. Ce dernier, si l'on en croit de nombreux observateurs, est en conflit ouvert avec le premier de ses vice-présidents, l'ex-général Tin Aung Myint Oo, très proche de l'ancien numéro un de la junte, le dictateur Than Shwe, désormais considéré hors jeu par les optimistes.

La controverse est si patente que le ministre de l'information, Kyaw Hsan, a déclaré, en août, les larmes aux yeux, durant une conférence de presse : " Nous aimons tant le fleuve Irrawaddy que nous le protégerons. " Son collègue chargé de l'énergie électrique, Zaw Min, avait cependant affirmé plus tard : " Nous ne céderons rien à propos de la construction du barrage. "

Plusieurs organisations de protection de l'environnement jugent que le barrage chinois provoquera le déplacement d'une dizaine de milliers de villageois de l'ethnie kachin, dans l'Etat birman du même nom, où une guérilla, la Kachin Independence Army (KIA), a repris les armes contre le gouvernement depuis juin. Les séparatistes de cette ethnie, qui avaient accepté un cessez-le-feu avec l'armée du régime en 1994, protestent, notamment, contre cette construction. Cette semaine, la KIA a essuyé de sérieux revers lors d'une violente offensive lancée par l'armée.

La China Power Investment Corporation (CPI) avait signé en 2007 avec l'ancienne junte un projet de construction de sept barrages au nord de la Birmanie, dont celui de Myitsone. La compagnie chinoise avait plus tard, pour la forme, commandé un audit, dont les résultats sur l'impact écologique s'étaient avérés très négatifs. L'ONG Burma Rivers Network en a récemment révélé les conclusions, soigneusement passées sous silence par l'entreprise chinoise : selon 80 experts chinois et birmans, le barrage de Myitsone " n'a pas lieu d'être construit au vu de l'impact environnemental qu'il provoquera ".

Ce rapport de 945 pages remettait en cause la validité d'un projet qui devrait exporter vers la Chine 90 % de l'électricité générée par le barrage. Même s'il représente une source de revenus pour la Birmanie qui vendra l'électricité à son voisin. La spectaculaire décision du président birman, dont le gouvernement est un grand allié de la Chine, vient de tout remettre en cause.

Antoine Clapik

PHOTO - Myanmar's new civilian president, Thein Sein (L), stands next to Chinese President Hu Jintao during a signing ceremony in the Great Hall of the People in Beijing May 27, 2011. Thein Sein visits China this week in a show of friendship to the former Burma's most important diplomatic ally, where he may sign deals to cement an already close economic relationship.

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