mercredi 2 novembre 2011

La croisade médiatique de la Chine - Céline Zünd


Le Temps - International, mercredi 2 novembre 2011

Pékin développe ses canaux d'information dans le monde. La télévision d'Etat CCTV s'est notamment installée au coeur de la Genève internationale

Pour riposter contre une vision du monde dominée par les médias occidentaux, la Chine investit des milliards de yuans dans ses canaux de communication officiels à l'étranger. Elle compte bien poursuivre dans cette voie, comme l'indique une directive rendue publique la semaine dernière à l'issue du plénum du Parti Communiste consacré au «développement culturel». Les dirigeants chinois viennent de ficeler une stratégie sur dix ans pour renforcer à la fois «la construction d'un système de valeurs socialiste» et l'image de la Chine à l'étranger, le «soft power» chinois. Le plan? Un contrôle renforcé d'Internet et des médias à l'intérieur du pays, et le développement des géants médiatiques chinois à l'étranger, avec l'agence de presse Chine nouvelle et la télévision CCTV comme fers de lance. Deux antennes fidèles à la ligne du Parti communiste.

La conquête planétaire des médias chinois passe par Genève et les arènes des organisations internationales. Dans les couloirs du Palais des Nations, quatre autres médias chinois partagent les rangées de bureaux, aux côtés des grandes agences de presse américaines et européennes : Chine Nouvelle (Xinhua), le quotidien La Clarté, le Quotidien de l'économie et Radio Chine Internationale.

«La Chine a besoin d'avoir des yeux et des oreilles dans le monde», affirme Liu Xin. La journaliste de la télévision nationale chinoise, CCTV, est arrivée à Genève en mars, à l'ouverture du premier bureau de la chaîne en Suisse. La jeune femme parcourt l'Europe pour couvrir l'actualité «dans une perspective chinoise». «Mes articles soutiennent la politique étrangère de la Chine, parce que je suis une journaliste de la télévision d'Etat. Je ne suis pas indépendante, je ne suis pas là pour critiquer la politique chinoise», affirme-t-elle d'emblée. En Chine, elle était la présentatrice vedette de la chaîne anglophone de CCTV. Aujourd'hui à Genève, elle couvre les coulisses de la politique internationale au sein de l'ONU. «Quand on travaille dans un média aussi puissant, on doit faire très attention à ce que l'on dit», précise la journaliste.

La télévision nationale chinoise, accessible à un milliard de téléspectateurs, a de l'ambition. Pendant plus de dix ans, la chaîne ne disposait que de 12 bureaux à l'étranger, employant une trentaine de journalistes. Mais, depuis la fin de l'année dernière, elle a envoyé près de 200 correspondants aux quatre coins du monde. Une cinquantaine de nouveaux bureaux ont éclos en l'espace de quelques semaines. D'ici à la fin de l'année, la chaîne compte ouvrir au moins 30 agences supplémentaires.

L'autre mastodonte médiatique de la Chine, l'agence de presse Chine Nouvelle, représente, avec près de 400 envoyés spéciaux, la plus grande agence de presse du monde. Son bureau à Genève, dont le président est membre du comité central du Parti communiste, passera de quatre à six journalistes d'ici l'année prochaine. «La Chine a les moyens d'ouvrir des agences dans le monde entier. Même en Slovénie!», se réjouit Wang Zhao, correspondant de Chine Nouvelle à Genève, dépêché au Palais des Nations pour traiter de sujets liés à la politique internationale. De tous les sujets? «Si une organisation tibétaine organise des activités en Suisse, je ne veux pas en parler. Mais c'est un choix personnel», assure-t-il.

Les velléités médiatiques de la Chine sont nées en 2008, année noire pour son image internationale. Pékin s'apprête à accueillir les Jeux Olympiques en grandes pompes. En mars, des émeutes éclatent au Tibet, aussitôt réprimées dans le sang. L'opinion internationale s'indigne, certains appellent au boycott des jeux. «La Chine se remet mal de ce déferlement de critiques. Elle décide de redresser son image internationale», explique Gérald Béroud, directeur de la société SinOptic, consacrée à l'étude du monde chinois.

Développer des canaux d'information internationaux pour «influencer plus efficacement le monde» et lutter contre la «désinformation occidentale». C'est ainsi que Li Changchun, secrétaire du département de la propagande et membre du comité permanent du Bureau politique du comité central du PCC, définit les objectifs de Pékin à l'occasion du cinquantenaire de la télévision publique nationale, en décembre 2008. L'investissement de Pékin est colossal: 45 milliards de yuans (plus de six milliards de francs suisses), révèle le South China Morning Post, un quotidien anglophone basé Hongkong. La somme est répartie entre les trois grands médias officiels, Chine Nouvelle, CCTV et le Quotidien du peuple, transformés du jour au lendemain en instruments de la diplomatie chinoise.

Liu Xin n'envisage pas son rôle autrement. Peu après son arrivée à Genève, elle couvre les discussions sur le vote du Conseil des droits de l'homme de l'ONU d'une résolution américaine condamnant la répression en Syrie, rejeté par la Chine. «J'étais la seule à m'intéresser à la réaction de la Syrie à l'issue des discussions, les médias occidentaux se sont précipités sur le représentant américain», raconte la journaliste. L'ambassadeur syrien n'accordera d'interview qu'à CCTV, après s'être assuré que la journaliste travaillait bien pour le média officiel chinois. «Aucun journaliste dans le monde n'est vraiment libre, indépendant et objectif. C'est une utopie», juge Liu Xin.

«La Chine dispose de moyens financiers immenses, mais elle ne parvient pas à séduire l'Occident», estime Fabienne Clérot, spécialiste des médias chinois à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). La chercheuse se réfère au dernier sondage de la BBC sur l'image et l'influence des nations: en 2010, les opinions positives sur la Chine s'élèvent à 41%, contre 38% d'opinions négatives, surtout en Europe. «Les médias chinois restent associés à la censure et à la propagande», ajoute la spécialiste.

A Genève pourtant, les milieux économiques se réjouissent de l'arrivée des médias chinois. Stéphane Graber, de l'Office cantonal de la Promotion économique, s'est chargé d'accompagner l'installation du bureau de CCTV. «Genève travaille très activement depuis cinq ans à l'accueil de sociétés chinoises sur son territoire. L'arrivée de CCTV montre l'importance de notre ville en tant que place internationale.»

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