jeudi 3 novembre 2011

« La démondialisation est un mot intraduisible en anglais ou en chinois »

La Tribune (France), no. 4842 - Dossiers, jeudi 3 novembre 2011, p. 10

Un G20 pour la croissance plus que pour la gouvernance. Pour Alain Minc, le risque d'une nouvelle récession a bousculé les priorités de la présidence française.

La décision de Georges Papandréou d'organiser un référendum va-t-elle peser sur le G20?

L'affaire grecque est très mal venue, mais le risque ultime est pour la Grèce et non pour les autres pays de la zone euro. Si les Grecs décident démocratiquement de faire faillite, ils en paieront le prix. Le système financier verra bien sûr son addition accrue, mais dans des conditions gérables. Ce spasme est mal venu mais il n'est pas vital. Si c'était le cas, l'euro aurait chuté, or vous remarquerez qu'il reste toujours surévalué de 20 à 25 % par rapport au dollar. L'essentiel est aujourd'hui que l'Europe, et notamment celle de l'euro, a fait de réels pas en avant. D'abord, le probable départ de Silvio Berlusconi, auquel pourrait succéder un gouvernement de techniciens, comme savent si bien le faire les Italiens, devrait résoudre le problème de confiance que posait la péninsule aux marchés et à ses partenaires. Nous y avons tous intérêt, car sur un plan systémique, l'Italie, c'est autrement plus gros que la Grèce. Ensuite, je me demande si les marchés ne sont pas enfin en train de comprendre que plus ils mettent de pression sur l'Europe, plus celle-ci avance en termes d'intégration et de gouvernance. Au point de rendre le système européen de plus en plus indestructible. Les marchés ont plus fait progresser l'Europe que Charlemagne!

Du coup, les regards ne vont-ils pas se tourner vers les États-Unis?

Objectivement, la zone du monde qui va le plus mal aujourd'hui, ce n'est pas l'Europe. La somme de l'endettement public et privé est aux États-Unis presque trois fois plus élevée qu'en Europe. La preuve par l'euro qui, c'est le paradoxe de cette crise, est toujours resté très fort face au dollar. Certes, la monnaie américaine protège encore les États-Unis, qui, tant mieux pour nous, ont un rôle géostratégique et militaire irremplaçable. Mais franchement, qui peut dire que le système de gouvernance américain est meilleur que le nôtre quand on regarde ce qui se passe au Congrès sur le plafond de la dette. Que je sache, ce sont bien les États-Unis qui ont perdu leur notation AAA!

Quels seront les enjeux de ce G20? Les priorités ont changé par rapport au début de l'année...

L'ambition initiale de la France, qui était de faire un G20 de gouvernance mondiale, pour relancer la coopération est bouleversée par le risque d'une rechute dans la récession. La priorité de ce G20 sera de se mettre d'accord sur ce que chaque grand bloc peut faire pour ranimer la croissance. Nous avons fait en Europe ce qu'il fallait pour ne plus apparaître comme l'épicentre d'un risque systémique. La Chine, de son côté, doit se sentir plus coresponsable de la croissance mondiale et donc prendre des mesures pour relancer sa demande intérieure. Cela ne sera pas facile à obtenir. Enfin, les États-Unis doivent sortir du blocage politique qui les empêche d'avoir une croissance stable à moyen terme. Pour moi, de tous les pays du G20, le seul à avoir su engager une vraie stratégie de sortie de crise, c'est le Royaume-Uni. Ne nous racontons pas d'histoire : la seule manière de réduire notre excès de dette, c'est de faire un peu d'inflation. Le Royaume-Uni est le seul pays à avoir réussi à combiner une inflation de 5 % avec des taux d'intérêt faibles. Cet équilibre n'est possible que parce que David Cameron mène une politique budgétaire crédible pour réduire le déficit public qui, il est vrai, a augmenté beaucoup plus qu'en Europe continentale. Les États-Unis essayent aussi de faire de la création monétaire massive, au travers du « quantitative easing » de la Réserve fédérale, mais cela marche mal.

Dans la guerre économique entre les États-Unis et la Chine, quelle carte peut jouer l'Europe?

Je ne suis pas d'accord avec ceux qui s'inquiètent de voir la Chine participer au financement du fonds de soutien européen. Le monde actuel est structuré autour d'un violent tête-à-tête entre l'Amérique et la Chine. Ce conflit économique, commercial et monétaire laisse un espace pour une Europe ayant à l'égard de la Chine une attitude moins brutale et, en tout cas, plus habile. Pour la Chine, aider l'Europe en rachetant de la dette, c'est un moyen de diversifier la dépendance de ses réserves au dollar et un signe politique adressé aux États-Unis que l'euro est pour eux une alternative crédible.

Ne faut-il pas craindre une accentuation des mesures protectionnistes? Nicolas Sarkozy a appelé l'Europe à être moins naïve sur le commerce...

Ne nous faisons pas trop d'illusions. Il ne sortira pas du G20 un plan ficelé de relance de la croissance. Les égoïsmes nationaux restent dominants. Pour changer le monde, il faudrait que les Américains épargnent plus et les Chinois moins. La seule vraie bonne nouvelle économique pour le monde, ce seraient des grèves salariales massives en Chine, qui égaliseraient les coûts du travail. On en est loin... La résurgence protectionniste dans la crise actuelle a été limitée, mais elle est réelle. Le multilatéralisme s'est affaibli au profit de logiques bilatérales. Je ne crois pas à une guerre économique entre les États-Unis et la Chine car le débiteur a trop besoin de son créancier pour financer son mode de vie. Je ne crois pas non plus à la démondialisation, un mot intraduisible en anglais ou en chinois. Le salarié français qui perd son emploi parce que son usine se délocalise oublie que, le samedi au supermarché, son pouvoir d'achat profite de la mondialisation, qui fait baisser les prix.

L'Europe doit-elle faire un saut fédéral pour affronter la mondialisation?

L'Europe sera d'autant plus forte et unie au G20 qu'elle sera intégrée, particulièrement au sein de la zone euro. Les Anglais l'ont compris et je lis dans l'agacement manifesté par David Cameron à être exclu des grandes décisions une forme de déclaration d'amour frustré de la part d'un Royaume-Uni qui sent bien qu'il n'a plus de destin dans le grand large en dehors de l'Union européenne. Un saut fédéral est souhaitable, mais il faudra du temps car la France et l'Allemagne en ont deux conceptions diamétralement opposées. Paris veut un « fédéralisme exécutif » là où Berlin a une vision parlementaire. Pour l'instant, la France se satisfait d'une sorte de consulat franco-allemand au Conseil européen. Les Allemands, qui ont depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale une démocratie très forte en contre-pouvoirs, ne pourront s'en satisfaire. Donc il faudra aller plus loin.

Nicolas Sarkozy peut-il tirer profit d'un succès au G20 en 2012?

Sans préjuger du résultat, je ne pense pas que le G20 déplacera des voix en 2012. En revanche, les Français seront juges du fait que le président de la République a été en première ligne depuis 2008 pour affronter une crise financière et économique exceptionnelle. Dans l'urgence, il a su démontrer sa capacité à faire bouger les lignes. Pour moi, en 2012, et compte tenu du défi que représente le maintien de la signature AAA de la dette de la France, le projecteur ne sera pas placé sur Nicolas Sarkozy, mais sur François Hollande. C'est au candidat socialiste à sortir de l'ambiguïté : entre Arnaud Montebourg et Pascal Lamy, le PS va devoir trancher. En 1995, la France avait 12 points de compétitivité d'avance sur l'Allemagne, son principal partenaire commercial. Aujourd'hui, elle accuse 12 points de retard. Suivez mon regard : les 35 heures de Jospin et la hausse du Smic sous Chirac.

Propos recueillis par Philippe Mabille et Jacques Rosselin

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