jeudi 19 mars 2015

ENQUÊTE - Quand la Chine devient trop chère et... délocalise

Exode. L'atelier du monde n'est plus assez compétitif. A Dongguan, ancienne cité industrielle prospère, les usines ferment leurs portes.


Li Shun Rong s'en réjouissait. A l'approche de la trêve du nouvel an chinois, cette mère de 41 ans allait enfin retrouver son mari et ses deux enfants après deux ans de séparation. Eux sont restés dans son Sichuan natal, si loin du delta de la rivière des Perles, berceau du miracle industriel chinois, où cette ouvrière trime depuis onze ans à l'usine de montres nipponnes Citizen. Une vie de labeur qui s'est brusquement arrêtée comme une horloge obsolète, jeudi 5 février, à 14 h 30. « Nous étions sur la ligne d'assemblage lorsque l'électricité a été brutalement coupée. Puis l'eau. On a cru à une panne. Des managers sont arrivés et nous ont dit de faire nos sacs et de partir sur-le-champ ! » raconte Li, dans son dortoir déserté.

Lorsque les 1 000 ouvriers de l'usine se rebellent face à la maigre compensation qui leur est jetée en pâture, la police anti-émeutes débarque, armée de boucliers et accompagnée de chiens. Guerre d'usure et menaces, les autorités locales et la direction font cause commune pour étouffer la jacquerie qui se déroule au coeur du Guangdong, la province la plus avancée du pays, au pied d'immeubles d'habitation flambant neufs. « Vers minuit, un officiel est venu dans le dortoir pour nous menacer : si nous ne signions pas, nos enfants perdraient leur place à l'école », raconte Wen Xiao Yan, mère de 29 ans désemparée.

La roue de la mondialisation tourne. Comme tant d'autres multinationales, le japonais Citizen déserte à son tour la Chine, effrayé par la hausse des coûts de production. L'horloger envoie ses machines au Vietnam et envisage même un rapatriement au Japon, dont les coûts baissent grâce à la chute du yen déclenchée par la politique de relance du Premier ministre, Shinzo Abe. Le Delta, à l'avant-garde du décollage chinois depuis les années 80, qui « vola » tant d'emplois indus- triels en Europe, subit à son tour les ravages de la délocalisation.

Zhang Huarong en sait quelque chose. Installé dans son bureau vaste comme un court de tennis, cet ancien soldat de l'Armée populaire de libération, aujourd'hui président de Huajian, l'un des plus gros sous-traitants de fabrication de chaussures du monde (notamment pour l'américain Clarks), résume la mutation historique : « La Chine a misé sur les exportations bas de gamme pour son développement, mais ce n'est plus possible. Nous ne sommes plus compétitifs face à l'Asie du Sud-Est. Bientôt, notre plus gros concurrent sera l'Afrique ! » Pour preuve, ses usines, qui employaient 25 000 ouvriers en 2007, n'en comp- tent plus que 8 000, à Dongguan, cette ville longtemps surnommée l'« atelier du monde ». Principal facteur, l'envolée des salaires de 30 % entre 2012 et 2014. Une inflation déclenchée par des grèves à répétition qui ont enflammé le Guangdong depuis 2010, ébranlant même le géant Foxconn, sous-traitant d'Apple. Les prolétaires réclament désormais leur part du miracle chinois et des conditions de vie décentes. Et, cette fois, le pouvoir central a lâché la bride aux syndicats, d'habitude aux ordres, au nom de la stabilité sociale, obsession du Parti, qui redoutait des révoltes à l'heure où il installait une nouvelle équipe dirigeante, en 2013. Dans le Guangdong, le salaire minimum officiel est ainsi passé de 920 yuans (143 euros) mensuels en 2010 à 1 510 yuans (229 euros) à compter du 1er mai 2015 ! Un bond de plus de 50 % que les industriels peinent à avaler. « 30 % de notre carnet de commandes ont déjà été dérobés par le Vietnam », se plaint Huarong.

De plus, les patrons chinois ont un autre défi à relever : trouver des ouvriers. Alors que la délocalisation à l'européenne laisse sur le carreau une main-d'oeuvre désemparée, dans l'empire du Milieu ce sont les ouvriers qui s'enfuient. « Les nouvelles générations nées dans les années 90 s'ennuient à l'usine et préfèrent aller voir ailleurs », résume Huarong. Seuls les moins qualifiés et les plus de 40 ans sont condamnés à s'accrocher à des cadences stakhanovistes. Les plus jeunes, mieux éduqués, trouvent des emplois dans le secteur des services, en plein développement.

Concurrence africaine. La délocalisation devient inévitable et la Chine s'y convertit sans états d'âme. Lors d'un voyage en Ethiopie, en 2011, le président de Huajian se voit proposer par le Premier ministre Meles Zenawi de délocaliser sa production à Addis-Abeba. « J'ai d'abord dit non, puis trois jours après j'ai appelé mes clients américains. Ils ont dit banco », raconte Zhang Huarong. Désormais, le patron fait la navette avec l'Afrique. En mars, il a posé à Addis-Abeba la première pierre d'une immense cité ouvrière destinée à faire travailler 30 000 Ethiopiens à l'horizon 2020... Une nouvelle cité idéale, chiffrée à 300 millions de dollars et qui est en forme de chaussure, évidemment ! Le tout pour un salaire plancher imbattable de 400 yuans (61 euros) par mois ! Six fois moins élevé qu'à Dongguan, où les ouvriers non qualifiés touchent en moyenne 2 400 yuans (364 euros). « L'heure est venue à notre tour de soutenir le développement de la civilisation africaine, comme les Occidentaux l'ont fait ici il y a trente ans », récite Zhang Huarong dans un grand sourire.

Les artères désertées de Dongguan illustrent ce basculement historique de la deuxième économie mondiale. A mi-chemin entre Canton et Shenzhen, cette immense banlieue manufacturière de 10 millions d'âmes a perdu un tiers de sa population depuis son apogée au milieu des années 2000. Ici, Adidas, Nike et Nokia fabriquaient à bas coût chaussures et téléphones portables dans des usines géantes. Cette bourgade devenue métropole étalait opulence et luxure, à l'image de ses KTV, karaokés à entraîneuses et aux néons aguichants. Elle était devenue une sulfureuse Babylone, vitrine de la prospérité et de la libéralité du Sud chinois à coups de liasses de billets rouges dépensés par les hommes d'affaires et les officiels se déplaçant dans des berlines sombres.

Hôtels 5 étoiles sans clients. Changement de décor en 2015. Le long des avenues désertes plantées de palmiers, les restaurants sont vides, les salons de masseuses crient famine ou tirent leur rideau de fer. « Avant, les ouvrières basculaient parfois dans l'industrie du sexe, où elles gagnaient cinq fois plus... Maintenant, il n'y a plus rien après l'usine. L'avenir de Dongguan est sombre », explique Jiang Lin, professeur à l'université Sun Yat Sen, à Canton. La cité est devenue pestiférée après un reportage au vitriol de la CCTV, la télévision d'Etat. Une mise au pilori qui sonne comme un règlement de comptes du pouvoir central à l'égard des dirigeants locaux, incapables de réaliser la grande « montée en gamme » de l'industrie décrétée par le président Xi Jinping. « Les banques savent que ce n'est pas un bon endroit pour investir », confirme Lin.

Microsoft a fermé en février son usine de téléphones Nokia. Le bâtiment en béton surmonté du logo coloré qui a fait la fortune de Bill Gates est désert, cerné par de nouveaux complexes immobiliers. Le site n'a pas trouvé de repreneur industriel et les 1 000 ouvriers sont partis pour toujours. Ni corons ni terrils, mais une torpeur dépressive flotte sur la ville décatie, où tout est devenu surdimensionné. A l'image des lobbys silencieux des 5-étoiles, comme des dortoirs à moitié vides des ouvriers au pied de l'usine de Yue Yuen, sous-traitant taïwanais de Crocs, Puma et Adidas. De l'autre côté de la rue, un vigile surveille les coursives désertes d'un mall flambant neuf de 60 000 mètres carrés. Les images de synthèse alléchantes annoncent un « paradis » digne de Singapour avec Starbucks, cinéma multiplexe et des plus grandes marques occidentales. La réalité fait mal à voir : une petite échoppe de portables d'occasion trône au milieu des stands vides. Un nouvel « éléphant blanc » financé par les autorités locales, en quête d'une improbable renaissance de Dongguan.

La mobilité de la main-d'oeuvre à travers ce pays-continent ainsi que la résilience d'ouvriers nés dans la misère permettent pour l'heure d'amortir le choc social de la désindustrialisation. Mais elle camoufle mal une inquiétante réalité pour le régime : l'industrie peine à changer de braquet et à réussir sa mue au-delà de la sous-traitance pour accoucher de champions mondiaux, comme l'ambitionnent Xi Jinping et son Premier ministre Li Keqiang, chantre de la « réforme ». Un défi titanesque suivi avec anxiété par les investisseurs du monde entier, accros à la croissance chinoise depuis vingt-quatre ans. Et les nouvelles de Dongguan ne sont pas rassurantes. « L'industrie chinoise est en surcapacité, elle produit en dépit de la pénurie de commandes. Le véritable problème, c'est le manque de productivité. Ces entreprises se fichent de la R-D, du marketing », constate Jiang Lin.

L'espoir Alibaba. Pékin est pris en tenaille entre des coûts de production en hausse et une innovation qui se révèle parfois insuffisante. Derrière les nouvelles stars du high-tech comme Alibaba et Xiaomi, dont le succès repose sur l'e-commerce et des marges minimes, l'industrie peine à accroître sa valeur ajoutée. Les déboires des constructeurs automobiles sont un exemple éclatant : la part de marché des berlines fabriquées par des marques locales a chuté à 22 % en Chine en 2014, contre 31 % en 2010 face à la concurrence des européennes, qui lancent des produits abordables. « Ici, la population n'a pas confiance dans la stratégie économique de Xi Jinping », murmure Jiang Lin, alors que le président présente le ralentissement de la croissance comme la nouvelle normalité.

Mais pas question de se lamenter ou d'attendre un coup de pouce de l'Etat-providence embryonnaire. En Chine, la délocalisation n'est pas une fatalité. A l'image de Li Sheng, jeune contremaître dans une usine de chaussures qui nous accueille dans son nouveau bureau, installé dans une cuisine, au troisième étage d'un immeuble délabré entouré de ruelles pleines de gravats. Une table graisseuse, deux tabourets rouges en plastique... et un ordinateur portable ! « J'ai démissionné et créé ma boutique en ligne sur taobao.com. Je vends des cannes télescopiques qui permettent de réaliser des selfies », explique ce père de famille de 30 ans, écoeuré par l'absence de débouchés à l'usine et par l'échec des grèves à répétition visant à arracher une couverture sociale. Son pari est culotté mais jouable, car le principal portail d'Alibaba permet de toucher le plus grand marché en ligne du monde. Li Sheng doit vendre 250 cannes par mois (à 632 millions d'acheteurs potentiels en ligne) pour gagner plus qu'à l'usine. Un rêve à portée de clic. « Si cela ne marche pas d'ici à septembre, je retournerai à l'usine. » Si elle existe encore...


Le Point, no. 2219 - Economie, jeudi 19 mars 2015, p. 84,85,86,88,89

De notre envoyé spécial à Dongguan, Sébastien Falletti

Les chiffres

30 % C'est la hausse des salaires en Chine entre 2012 et 2014. Dans le Guangdong, elle a atteint 50 %

1/3 de sa population C'est ce que la métropole manufacturière de Dongguan a perdu depuis le milieu des années 2000.

© 2015 Le Point. Tous droits réservés.