dimanche 1 mars 2015

Roger-Pol Droit contre les charlatans du bonheur

« Qu'est-ce qu'une vie réussie ? » se demande Luc Ferry. André Comte-Sponville cherche « le bonheur, désespérément ». Frédéric Lenoir en fait « un voyage philosophique ». Plus coquin, Robert Misrahi milite pour une « érotique du bonheur ». Depuis une vingtaine d'années, la mélodie du bonheur est omniprésente dans les rayons de philosophie, quitte à se confondre avec la musique de chambre d'un Philippe Delerm. Je pense, donc je souris ? Même Alain Badiou, pourtant plus porté sur les arides systèmes ontologico-mathématiques, y va de son couplet, lui qui vient de publier une « Métaphysique du bonheur réel ». Mais trop de bonheur ne ferait-il pas le malheur de la discipline ? C'est l'avis du philosophe Roger-Pol Droit, collaborateur du Point et homme d'ordinaire posé, qui voit rouge face à ce qu'il appelle les « nouveaux prêtres » (« même si bon nombre d'entre eux sont parfaitement athées », précise-t-il) et les gourous de la « philo-bonheur ».


« Un air du temps s'est installé qui fait que les gens entendent comme une ritournelle que la philosophie doit d'abord servir à être heureux. Les penseurs que je cite sont très différents, mais ils ont ce point commun d'aller dans ce sens, avec parfois des nuances, comme Luc Ferry, qui critique le bonheur pour préconiser la "vie bonne". » Notons que cette avalanche de béatitude en librairie n'est pas une spécificité de notre vieux pays dépressif, puisque que « Plato, Not Prozac ! » de Lou Marinoff (traduit en 27 langues) ou « The Happiness Hypothesis » de Jonathan Haidt, où l'auteur examine la vertu antique à l'aune de la psychologie moderne, ont été des best-sellers aux Etats-Unis.

Dans son vigoureux réquisitoire « La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux » (Flammarion), Roger-Pol Droit remet en cause ce qu'il définit comme « des somnifères hypnotiques plutôt que des excitants pour la pensée ». Comment en est-on arrivé là ? « Quand j'étais étudiant, dans les années 70, on répétait que le bonheur n'est pas une question philosophique. L'attitude dominante était alors théoricienne, elle est devenue existentielle. Finalement, la philosophie, du moins dans sa partie publique, se confond aujourd'hui avec une sorte de thérapie ou de développement personnel. » On peut évidemment imputer au déclin des idéologies et au mal-être contemporain ce besoin de cocooning philosophique. A la Bourse des maîtres à penser, Epicure ou Sénèque ont ainsi remplacé Hegel ou Marx. Mais il y a aussi des explications au sein même de la discipline. « Un élément déterminant est l'oeuvre de Pierre Hadot (1922-2010), dont on n'a pas fini de comprendre les répercussions. Il a changé notre regard sur la philosophie antique, en montrant que nous avions tort de lire Platon ou Aristote comme des fabricants de systèmes. Il convient de les lire comme des chercheurs de sagesse qui travaillaient à transformer leur rapport à la vie et aux autres. Mais ceux qui ont lu Pierre Hadot, trop naïvement, à mon avis, sont tombés dans le panneau de croire qu'il suffirait de recommencer à faire de la philosophie comme les Anciens pour transformer son existence. »

Aristote ne faisait-il pas du bonheur « le seul but que nous recherchons toujours » et Sénèque n'expliquait-il pas à son frère, Gallion, que « vivre heureux, c'est ce que veulent tous les hommes » ? Certes, mais ce retour de la sagesse en toge, sans mise en perspective historique, relèverait de la malhonnêteté intellectuelle de la part de nos nouveaux sophistes. Arnaque numéro 1 : « Le bonheur des Anciens, pour les stoïciens notamment, supposait qu'on soit inclus dans une totalité - le Cosmos, la Nature, la Cité. Alors que pour nous, c'est une histoire strictement personnelle. » Arnaque numéro 2 : « Le bonheur aujourd'hui semble pouvoir être acquis clés en main, alors que dans l'Antiquité il résultait d'une ascèse. C'était l'affaire de toute une vie, et sa fin n'était pas assurée du tout. Aristote dit que ce n'est qu'au terme de sa vie que l'on sait si un homme peut être dit avoir été heureux. » L'anachronisme se double selon Roger-Pol Droit de l'occultation de tout un pan de l'histoire de la philosophie qui a maltraité cette idée même de bonheur. Bien avant Kant (qui explique que le bonheur est un idéal de l'imagination, et non de la raison) ou Schopenhauer, Sophocle faisait déjà dire au choeur d'« OEdipe à Colone » ces propos dignes de Cioran : « Ne pas naître, voilà ce qui vaut mieux que tout »... « On oublie aussi ce que la psychanalyse a pu nous apprendre sur les pulsions de mort. Il est trop simple de penser que toute l'humanité désire être heureuse. Il y a également un oubli des différences culturelles. La Chine, comme l'a montré François Jullien, n'est pas particulièrement intéressée par cette idée du bonheur. Enfin, il me semble qu'on occulte l'éthique, car il y a mille autres buts à l'existence humaine que le simple bien-être. Tant de gens sont morts pour la liberté ou la justice en choisissant de combattre plutôt que d'être "heureux" et esclaves. »

En conclusion de sa mise en accusation des dealers de félicité, Roger-Pol Droit va jusqu'à évoquer un « totalitarisme radieux ». « Aujourd'hui, l'injonction à être heureux est devenue en fait une injonction à se soumettre. Tout a l'air très soft. Ce n'est pas un totalitarisme de la contrainte, de l'ordre. Au contraire, on dit à chacun : "Tu vas être heureux au lit, dans ce que tu manges, au travail, avec tes enfants"... Cette idée de devoir être heureux est très sournoise, car on va l'être grâce à quoi ? Aux livres qu'il faut acheter, aux produits qu'il faut avoir, au dressing qu'il faut remplir. Quand on me dit : "Sois heureux", j'entends aujourd'hui "sois soumis". La consigne d'euphorie permanente et universelle me paraît terrifiante. »

Derrière la charge menée contre cette soumission par le smiley, on retrouve une question au moins aussi vieille que la dissertation au bac : mais à quoi sert vraiment la philosophie ? « Depuis ses commencements, la philosophie affirme qu'elle va changer le monde, parce qu'elle détient les clés du vrai. Or, si on regarde son impact sur la barbarie dans le monde et l'humanité depuis vingt-cinq siècles, ce n'est certes pas zéro, mais ce n'est pas grand-chose non plus. Il ne faut pas s'imaginer que la philosophie détient les clés des vies collectives et des vies personnelles. En revanche, elle peut éclairer, aiguiser des pensées, ôter des illusions, multiplier les hypothèses, ce n'est pas rien. » Dans cette optique, le philosophe doit selon lui « résister à cette demande de prêtrise et de coaching. Son devoir est de dire : "Débrouille-toi ." Le sens de ce qui est à vivre, chacun doit le trouver. » En somme : connais-toi toi-même, et laisse les autres en paix.

Extraits de « La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux » (Flammarion)

Nos nouveaux prêtres

« Directeur de conscience, philosophe du bonheur et coach de développement personnel peuvent sans doute avoir des divergences de rhétorique, des différences de style, voire des désaccords dogmatiques. En réalité, ils possèdent plus de traits communs, à mes yeux, qu'ils n'ont d'oppositions. Leur identité est d'être des précepteurs, des guides, des gens affirmant à tout pauvre ignorant assez naïf pour les écouter : "Mon petit, je vais t'enseigner comment vivre, car moi je sais... Si tu m'écoutes, si tu te tiens bien, si grâce à moi tu comprends, tu sauras enfin ce qu'il faut faire !" Bien sûr, leur ruse la plus élémentaire consiste à ne pas donner de consigne explicite. "C'est à toi de trouver ton propre chemin, de devenir ce que tu es. Je ne te demande pas de te plier à la moindre discipline extérieure à ta volonté. Je sais seulement de quelle manière tu dois chercher pour trouver ce que tu désires le plus au monde, comme tout être humain : le bonheur."

Je ne doute pas que ces propos, ou d'autres semblables, soient tenus de bonne foi, la plupart du temps, par des penseurs sincèrement persuadés d'aider leurs semblables à mieux vivre. Je n'ai nulle envie d'insinuer qu'ils pourraient être simplement opportunistes, duplices, tartuffes ou quoi que ce soit d'aussi tristement vulgaire. Je crois nos prêtres sincères. J'admets qu'ils psalmodient en toute franchise, en leur for intérieur comme dans les pages des magazines : "Bienheureux les philosophes, car ils connaîtront la joie." Mais c'est cette pensée même que je n'admets pas, et cette posture qui me révulse. "Je vais te dire comment vivre" est une formule obscène. »

Crise du bien-être et crise de la philosophie

« Mon hypothèse, c'est que la montée progressive du désir de bien-être dans la société à partir des années 60 - en raison notamment de la lassitude de l'après-guerre, de l'installation de la consommation, du désenchantement croissant envers le politique - a fini par rencontrer plusieurs traits de la crise que traversait la philosophie : désintérêt massif du public envers la complexité des théories et des écritures, mise en doute de sa place et de son rôle.

La philosophie ne pouvait plus prétendre à devenir une science. Elle avait échoué, d'autre part, à tenir la barbarie en lisière. Elle avait en fait perdu du terrain de tous côtés, en épistémologie comme en éthique, en politique comme en esthétique. Le seul registre où elle pouvait vraiment se donner libre cours, croire se régénérer, était celui, depuis longtemps déserté, du comment vivre, de la vie bonne, des conseils pour être heureux. Quand une demande sociale forte se tourna vers les philosophes pour solliciter leurs conseils de bonheur, au lieu de fuir horrifiés, ou bien de rire aux éclats, bon nombre se mirent à relire les vieux traités, à en réchauffer les recettes, à repeindre les Anciens. Inconsidérément. »

Le Point, no. 2214
Le Postillon, jeudi 12 février 2015, p. 139,140,141

L'auteur : Roger-Pol Droit est philosophe et journaliste. Il collabore notamment au Point et au Monde des livres.
Le livre : « La philosophie ne fait pas le bonheur... et c'est tant mieux » (Flammarion, 202 p., 19 E, à paraître le 18 février).

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