mercredi 13 mai 2015

A Taïwan, les ouvrières empoisonnées de Thomson - Brice Pedroletti

Depuis dix-sept ans, les petites mains de l'électronique atteintes de cancer luttent contre les multinationales



Voilà dix-sept ans qu'elles se battent : anciennes ouvrières des usines taïwanaises du fabriquant de téléviseurs américain RCA (Radio Corporation of America), elles ont survécu à des cancers parfois multiples. Elles ont gagné une bataille judiciaire épique contre des pollueurs pour le moins insaisissables : rachetée en 1986 par General Electric (GE), RCA est cédée deux ans plus tard au groupe public français Thomson-CSF, qui ferme en 1992 les usines de Taïwan pour transférer la production en Chine.

Mais Thomson, démantelé et privatisé en 1999, a subi depuis toutes sortes de mutations capitalistiques : la maison mère de l'entité locale subsistante s'appelle désormais Technicolor SA. Le verdict rendu à Taipei le 17 avril a condamné Technicolor et deux filiales à verser 560 millions de dollars taïwanais (16 millions d'euros) d'indemnités aux ex-ouvrières de RCA au terme d'un procès-fleuve qui illustre les enjeux de santé publique tout au long de la chaîne de délocalisation des multinationales. Outre la manipulation de solvants organiques toxiques comme le trichloréthylène, les petites mains de RCA, qui vivaient dans des dortoirs, étaient également exposées à l'eau des nappes phréatiques polluées par l'usine.

1 500 cas de cancers
Malgré cette victoire, l'association regroupant les quelque 529 plaignantes a décidé, mardi 12 mai, de faire appel de la décision des juges qui a reconnu coupables seulement trois des sociétés accusées, l'ex-RCA Taïwan (aujourd'hui Thomson Consumer Electronics Television Taïwan), son actionnaire aux Bermudes, et leur maison mère, le français Technicolor SA. Les victimes, selon un de leurs avocats, Steven Chou, considèrent que suffisamment d'éléments incriminent General Electric, exonéré de toute responsabilité. Et surtout, elles déplorent la faiblesse des compensations allouées : en moyenne, quelques dizaines de milliers d'euros (l'indemnité maximale s'élève à environ 130 000 euros). Or, près de 1 500 cas de cancers, dont plus de 200 ayant entraîné des décès, ont été recensés parmi les 80 000 ouvrières passées par les usines RCA entre 1971 et 1992.

" Nous estimons que les juges n'ont pas assez pris en compte l'histoire de camouflage de la part des propriétaires successifs ", expliquait fin avril Joseph Lin, un autre des avocats de l'équipe, qui a lancé les poursuites en 2007 contre les anciens patrons des usines RCA, après une première procédure avortée en 2004. Ainsi, lors de la revente en 1992 des terrains de l'usine de la ville de Taoyuan par la filiale de Thomson à une entreprise locale, ni les employés ni les résidents ou les nouveaux propriétaires ne sont informés de l'ampleur de la contamination pourtant avérée par une enquête interne. Un député taïwanais averti par un ancien cadre dirigeant de RCA Taïwan découvre le pot aux roses en 1994. La zone sera déclarée " irrémédiablement polluée " en 1998.

Le jugement révèle aussi que RCA Taïwan a rapatrié vers deux banques françaises en 1997-1998 des fonds s'élevant à 3,2 milliards de dollars taïwanais - une somme qui a motivé les 2,7 milliards de dollars taïwanais d'indemnités initialement réclamées par les plaignants. " On constate que ces transferts, faits en violation de la réglementation taïwanaise, ont lieu au moment où les victimes s'organisent en association, sans doute par anticipation de réclamations futures ", ajoute Joseph Lin. Car à l'époque, les anciennes ouvrières soupçonnent un lien entre les maux étranges qui les frappaient pendant leurs années d'usine (interruption des règles, fausses couches et enfants mort-nés), et les cancers (sein, voies respiratoires) qui se développent.

Les plaignantes verront ensuite se rallier à leur cause plusieurs experts taïwanais de renom, qui ont étudié sur plusieurs années la concentration de pathologies chez les ouvrières de RCA. En 2012, le classement du trichloréthylène du rang de substance " probablement cancérigène pour l'homme " à celui " d'assurément cancérigène pour l'homme " par le Centre international de recherche sur le cancer leur donne un coup de pouce. " La bataille a été d'autant plus ardue qu'il n'y a pas un seul produit toxique, comme pour l'amiante, mais toute une liste, et plusieurs maladies. Ce qui compliquait l'exercice de la preuve en épidémiologie face aux experts de la défense qui s'évertuaient à relativiser la toxicité des produits ", souligne le chercheur Paul Jobin, spécialiste des questions environnementales en Asie et anciennement basé à Taïwan, où il a suivi l'affaire dès 1998.

Technicolor SA n'a pas répondu à nos questions sur le verdict du 17 avril. Mais dans son dernier rapport d'activité, le groupe français rassurait sur l'issue du procès en cours, faisant valoir que " General Electric avait l'obligation d'indemniser Technicolor SA et ses filiales en ce qui concerne les passifs résultant des activités menées avant l'accord de 1987 avec GE ". Or, la firme américaine conteste une telle obligation. Reste aux géants à régler leurs comptes entre eux. Les petites mains, elles, n'ont pas l'intention de lâcher prise.

Brice Pedroletti
Le Monde - Environnement & Sciences, mercredi 13 mai 2015, p. 7

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