mercredi 13 mai 2015

DOSSIER - Leurs années Trotski - Émilie Lanez

Insurrection. Il y a quarante ans, ils faisaient le coup de poing. Aujourd'hui, ils sont au pouvoir.


Michel Field, pipe tiède en poche, a rendez-vous au siège de Canal + avec Denis Olivennes, président de la chaîne privée. L'entrevue est féconde, aussi les deux hommes conviennent-ils de se revoir. Olivennes raccompagne son invité vers le seuil de son bureau, lorsque soudain il saisit celui-ci par le coude : « Le coup de genou dans tes couilles, c'était moi. » Lentes secondes en suspension. « Eh bien, mon salaud », éclate enfin de rire le journaliste Field. Embrassades ferventes, tapes sur le dos. Le temps reprend sa course. Où se sont fugacement envolées les mémoires de ces deux sexagénaires médiatiques ? Précisément au pied de la tour 56, faculté de Jussieu, années 70. Michel Field, 19 ans, élève en hypokhâgne, codirige la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), un mouvement trotskiste qu'il rejoignit à 13 ans. Denis Olivennes, cheveux en bataille, est son garde du corps. Ce matin-là, la LCR se bat contre les « fachos », avec barres de fer, marteaux et cocktails Molotov. Dans la mêlée, le genou d'Olivennes frappe l'intimité de celui qu'il est censé protéger. Le PDG de Canal + aura attendu quatre décennies avant d'avouer sa confusion qui fit s'évanouir l'actuel animateur d'Europe 1...

De 1965 à 1975, des milliers de jeunes, gamins de la moyenne et haute bourgeoisie, lycéens et étudiants, sont frappés d'une passion extatique pour un petit homme à lunettes, né en 1879, assassiné en 1940 à Mexico. Ils ne l'ont jamais vu, jamais connu, toutefois tous vénèrent Lev Davidovitch Bronstein, dit Léon Trotski, fondateur de la sanglante Armée rouge et candidat malheureux à la succession de Lénine. Son culte les emporte dans une fièvre révolutionnaire dont on peine à mesurer aujourd'hui l'ampleur. Une épopée violente, armée, délirante, dangereuse et joyeuse qui les entraîne à apprendre par coeur chaque ligne écrite par leur idole, à réciter des nuits entières ses propos, à vénérer son image, faisant leur son appel à prendre les armes pour renverser la démocratie et sauver les masses par l'insurrection générale. Le trotskisme, né à Moscou dans les années 20, est une exception française. Nulle part Trotski ne fut à tel point adulé par une, deux et trois générations. Ce phénomène politique ne relève pas du folklore historique. La preuve ? La présidentielle de 2002, celle qui permit à Jean-Marie Le Pen de figurer au second tour. Sur seize candidats, quatre trotskistes. Les trois se réclamant ouvertement du « bolchevisme-léninisme » - Parti des travailleurs, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire - obtiennent 10 % des voix au premier tour, empêchant Lionel Jospin, le candidat du Parti socialiste, lui-même ex-militant trotskiste, de parvenir au second tour. Trois trotskistes font trébucher celui qui fut des leurs.

Il ne s'en tient pas là. Car les hommes - et dans une moindre quantité les femmes - qui en 1960, 1970, 1975 rejoignirent les deux principales et farouchement ennemies chapelles trotskistes ont aujourd'hui entre 50 et 60 ans. Or, comme l'explique Henri Weber, « le trotskisme a formé des dizaines de milliers de jeunes, ce fut une exceptionnelle école de formation, de pédagogie active. Ceux qui sont passés par là, et qui en sont sortis, se distinguent ». A telle enseigne que, leurs yeux plus ou moins tardivement dessillés, ils accomplirent souvent des carrières remarquables. En 2015, que sont ces ex-trotskistes devenus ? Cinq ministres, le patron du PS, un ex-président du Sénat, un membre du Conseil constitutionnel, beaucoup de membres de cabinets ministériels, des députés, des professeurs d'université, des publicitaires, des patrons de presse, des journalistes, des acteurs, des éditeurs, des médecins... Une génération aux manettes. Dont il faut ici dire, n'en déplaise aux complotistes, que plus grand-chose ne l'unit. Ces anciens combattants de la IVe Internationale ne forment ni lobby ni obédience secrète. D'abord parce que les trotskistes se sont toujours divisés et trahis. C'est d'ailleurs là une de leur consubstantielle particularité. Puis, surtout, parce que la plupart d'entre eux ont abandonné ce credo fou, choisissant en conscience et pleinement la démocratie parlementaire. Il n'y a pas de pouvoir trotskiste, mais il demeure entre ces hommes, souvent influents, « une complicité, une camaraderie, une connivence, un sourire doux », comme le résume Field. Et d'amusantes retrouvailles, des dîners d'anciens, beaucoup de mariages qui durent, des cours de karaté communs, quelques échanges de services, une amitié ancienne forgée à coups de cocktails Molotov et de rendez-vous secondaires.

En 2013, Field, animateur à Europe 1, invite un sociologue, auteur d'un livre urticant sur les difficultés d'intégration des immigrés originaires des pays du Sahel. Le directeur de recherche au CNRS s'installe dans le studio. Soudain, Field ôte son casque, se lève et étreint l'intervenant : « Rodolphe, c'est Saturnin ! » Rodolphe, dans la vraie vie Hugues Lagrange, et Saturnin (Field), deux anciens de la « Ligue ». En septembre, le journaliste cofondateur de Mediapart Laurent Mauduit publie un livre, « A tous ceux qui ne se résignent pas à la débâcle qui vient ». Un réquisitoire contre la présidence Hollande et le PS, au sein duquel un chapitre fait du bruit. L'auteur y accuse Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du PS, de n'avoir jamais obtenu les diplômes qu'il prétend, ce que l'intéressé dément. Peu de personnes savent alors que Mauduit milita à l'OCI, sous la tutelle en blouson de cuir noir de Cambadélis. L'OCI, l'Organisation communiste internationaliste, un groupe trotskiste, que Cambadélis quitta en 1986 pour rejoindre le PS. Une « trahison » que Mauduit n'aurait jamais pardonnée. Parvenu à la tête du parti, qui l'ex-trotskiste Cambadélis embauche-t-il Rue de Solferino pour devenir son conseiller social ? Jean Grosset, secrétaire général de l'Union nationale des syndicats autonomes, ex-trotskiste de l'OCI. Mathieu Gallet, patron chahuté de Radio France, rémunère un conseiller en communication, Denis Pingaud. Dans les dîners entre anciens de la LCR, le choix fait sourire, car Pingaud, pour ces Parisiens grisonnants, c'est « Séraphin Lampion » ou « le chef d'escadrille », surnoms du gars avec lequel ils ont cassé du CRS. Comme il est loin - et pourtant si vivace - ce temps où Pingaud tendait dans les ruelles des embuscades aux « faf » et aux « stals », lui qui désormais s'emploie à justifier les travaux onéreux réalisés dans le bureau présidentiel de la radio publique.

Haines intestines. Se pencher sur les années trotskistes de notre pays, c'est regarder l'actualité et ses acteurs avec des yeux nouveaux, des lunettes qui donneraient une quatrième dimension au théâtre de la réalité. Qui sait que la directrice de campagne de Ségolène Royal en 2007, aujourd'hui membre de son cabinet ministériel, Sophie Bouchet-Petersen, est celle qui fit passer à Field le très exigeant entretien l'autorisant à passer de « sympathisant » des Cercles rouges à « stagiaire », soit membre plein de la LCR ? Qui a en mémoire les premières manifestations de Michel Sapin, aujourd'hui ministre de l'Economie, cavalant avec les comités d'action lycéens au cri de « Un, deux, trois Vietnam », façon de dire qu'il serait temps d'allumer des foyers insurrectionnels partout en France ? Qui sait que Nicolas Sarkozy, séduit par la faconde d'un des leaders de l'AJS, mouvement de jeunesse de l'OCI, Jacques Kirsner, de son vrai nom Charles Stobnicer, coécrivit pour ce chef trotskiste, en 2004, un scénario de téléfilm, « Leclerc, un rêve d'Indochine » ? Qui, écoutant le docte Edwy Plenel, patron de Mediapart, se remémore ces assemblées générales enfumées où le dirigeant de la LCR toujours ponctuel s'agaçait que ses troupes soient en retard, occupées qu'elles étaient à apprendre leurs slogans sous la direction musicale de Jacques Higelin ? Et Julien Dray, visiteur du soir de François Hollande, déjà tellement bavard que, quand il était au micro, les militants, pourtant rompus aux interminables exégèses de la pensée de Trotski, s'impatientaient et le chahutaient ? Ces anciens rouges s'amusent lorsqu'ils lisent dans la presse qu'Anne Hidalgo, maire de Paris, a confié à Marc Rozenblat la mission de réfléchir à un projet urbain qui « rendrait l'avenue Foch aux Parisiens ». Et l'un d'entre eux de nous raconter avoir « aussitôt appelé Marc » et lui avoir dit : « Toi, tu es un vrai trotskiste, tu fais chier les riches en te faisant plein de pognon. » Enfin, quelle n'est pas la surprise de cette ancienne de la Ligue, passée par la guérilla sandiniste au Nicaragua, aujourd'hui spécialiste du multimédia dans une PME parisienne, lorsque, assistant à un colloque à l'Ecole militaire sur l'opération Serval, elle retrouve Didier François, journaliste à Europe 1, un ancien lui aussi. Comme est lointain le temps où ces deux-là recevaient des cours pour apprendre à fourrer dans des bouteilles des bas Nylon trempés dans du chlorate de potassium afin de fabriquer des cocktails Molotov.

Revenons à l'époque où la passion trotskiste crépite : entre 1965 et 1975, pour ne parler que de son apogée. Comment distinguer les deux grandes obédiences ? La LCR, parti dirigé par Weber puis Krivine (Field, Dray, Plenel, Filoche, Rebsamen, Rossignol...), accepte les tenues débraillées; « mouve- mentiste », elle autorise l'expression de revendications féministes, écologistes, homosexuelles et même le rock' n'roll. « Nous sommes une demi-secte schizophrénique, à la fois lucide et délirante », disait son cofondateur, le sénateur fabiusien Henri Weber. En face, l'OCI (Jospin, Cambadélis, Mélenchon), groupe obéissant aveuglément à son gourou Pierre Boussel-Lambert, « secte paranoïaque » au dire d'un de ses anciens : cheveux courts, tenues paramilitaires et cravate. On les reconnaît à leur mine sombre et à un geste, le poing brandi en tendant l'index. L'OCI considère la LCR comme une organisation de « dévoyés ». La LCR estime que l'OCI est un assemblage d'illuminés. La haine est absolue. Les bagarres sont quotidiennes.

Comment comprendre que des dizaines de milliers de jeunes s'engagent dans l'un de ces deux mouvements ? « Dans les années 60, quand on a 16 ans et qu'on est communiste, on choisit soit Mao, soit Trotski et Lénine. A cette époque, on sait tout des crimes de Staline, on ne peut adhérer au PC stalinien », explique Weber. « Le trotskisme nous permet d'être communiste sans être totalitaire, Trotski, c'est la figure du martyr, romantique, irréel. Ça aide à penser tout en empêchant de penser », reprend Field. « Le trotskisme est pour nous une explication confortable du monde », ajoute Romain Goupil, cinéaste et auteur du film emblématique de cette époque « Mourir à trente ans ». Ces lycéens et étudiants trouvent dans le « Programme de transition », dans « Ma vie », l'autobiographie de Trotski, des réponses à tout. « Le trotskiste se nourrit d'histoires, de lectures, de textes, de brochures, et il trouve toujours de quoi justifier chaque décision, chaque acte, chaque coup de poing », raconte un ancien militant socialiste, qui les côtoya dans les facs. « J'ai vu Cambadélis et sa bande charger des anarchistes et les rouer de coups au cri de "Kronstadt" », une insurrection écrasée par l'armée bolchevique de Trotski... en 1921.

Les militants sont issus, le plus souvent, de familles politisées. La guerre au Vietnam, la révolution chinoise en 1949, celle de Cuba en 1959 et l'impérialisme américain peuplent leurs rêves. Mai 68 ne fut qu'une répétition générale, il s'agit désormais de préparer la « grève insurrectionnelle et la dictature du prolétariat ». Comment faire ? Le Parti communiste domine dans la classe ouvrière, il règne sur une grande partie de la ceinture parisienne. Les trotskistes, que le PC pourchasse violemment, comprennent qu'ils doivent investir ailleurs. Dans les lycées, dans les facs, chez les bourgeois. Là où le PC est moins implanté. Là sera recrutée l'« avant-garde ». Pierre, prénom d'emprunt désignant ce sexagénaire aujourd'hui éditeur parisien, a 13 ans quand son professeur lui demande un exposé sur son livre préféré. Il présente « Ma vie » de Trotski. La prof approuve ce choix. Il rejoint le Secours rouge, trois ans d'entraînement avant d'obtenir, à 16 ans, le droit d'entrer à la LCR. Première consigne : Pierre doit cesser de fumer, car le combattant de la IVe Internationale ne saurait être esclave d'un besoin physique pouvant donner lieu à un chantage. Seconde consigne : trouver un pseu- donyme. « Un bon pseudo, c'est un nom qu'on puisse dire dans la rue sans prendre de risque, le meilleur, c'est Ducon ou Martin. » Doté d'un faux nom, l'aspirant à la Ligue est formé. 30 réunions par semaine. 90 quand ça chauffe. Un plein-temps qui rend impossible de suivre les cours et de passer des examens. Le candidat apprend par coeur les écrits de Trotski, ceux de Lénine, leurs courriers, connaît chaque point du « Programme de transition », le nom des fondateurs de la IVe Internationale. Weber rédige nuit et jour brochures et textes que les militants récitent. « C'est fou, la masse d'âneries qu'on a ânonnées », rigole Field. « On dit le dogme, tout est noir ou blanc, on est imbattables. Dans la dialectique, on est les plus forts du monde et parfaitement hors du réel », se souvient Goupil. « En cellule, chaque semaine, on présente ses résultats. Combien de militants recrutés, d'abonnements vendus, de journaux ? On fixe aussitôt les objectifs pour la semaine suivante, raconte cet ancien de l'OCI, puis on est questionné. La 22 e condition de Lénine ? Si tu ne sais pas, t'en prends pour trois mois de bannissement. »

« Milice ouvrière » contre « police bourgeoise ». Outre la doctrine et le versement mensuel d'une participation financière, les militants découvrent les charmes paranoïaques de la clandestinité. « Chaque rendez-vous est doublé d'un rendez-vous secondaire. Si la personne attendue n'est pas au premier lieu, on se rend au second, si elle n'y est pas, alors on jette à la poubelle tout ce qu'on a sur soi et on part en courant », confie cette ancienne. Les soirs de manif, on ne dort jamais chez soi, afin d'éviter de se faire cueillir à l'aube par des policiers qui fracasseraient la porte d'entrée du domicile parental. Quant aux réunions, elles sont organisées selon un rituel complexe. Les militants sont conviés dans une rue, ils y attendent et ne s'adressent pas la parole. Un signal et ils s'installent dans un appartement « réquisitionné » pour deux heures, puis ils se dispersent.

Les meilleurs pourront passer à l'étape suivante : repérés, surveillés, fichés, afin de s'assurer qu'ils ne sont pas des infiltrés, ils vont apprendre le combat et s'entraîner lors des « écoles de form » pour entrer dans l'élitiste et convoitée « commission technique », alias le service d'ordre, créé à la LCR par Weber et tout aussi compétent à l'OCI. Ils ont appris par coeur un manuel d'instruction militaire, rédigé par des officiers de l'armée soviétique et réédité chez Maspero : « L'insurrection armée ». Constitués en « milice ouvrière », ils doivent écraser la « police bourgeoise », se montrer dignes de l'Armée rouge que fonda leur héros. Aussi apprennent-ils les combats de rue, les attaques par les toits, la technique des barricades, le fil de fer tendu, comment scier les pieds de table (ceux de la fac de Jussieu sont plus tranchants que ceux de Censier), porter un marteau dans la manche pour frapper au corps-à-corps. Ils se battent avec des parpaings, des lames de rasoir, des couteaux. Ils risquent de « mourir à trente ans », mais Lénine n'a-t-il pas écrit que « les masses laborieuses doivent savoir qu'elles marchent à un combat sanglant et désespéré » ? « On part en car dans la forêt de Rambouillet et on s'entraîne. Une équipe joue les CRS, une autre les fachos, et on fonce. Sans pitié, confie cet ancien. On se bat chaque jour. Quand on croise un type mal habillé à la fac, on le gifle. Quand on voit un anar, on le bastonne. »

Les trotskistes, de la LCR comme de l'OCI, soit ces actuels sénateurs, ministres, journalistes, membres de cabinets ministériels, ont, à l'époque, réussi l'impensable : faire s'enfuir des cohortes de CRS, dévier le défilé militaire du 14 Juillet sous Valéry Giscard d'Estaing, assaillir des ambassades (Argentine, Tchécoslovaquie), déverser des sacs de farine sur le convoi transportant, sous haute surveillance des militaires comme des services spéciaux américains, le général Ky, chef d'état-major de l'armée du Vietnam du Sud. Ils parviennent à un tel niveau d'organisation qu'ils sont capables de faire surgir dans Paris, au nez et à la barbe de la police, 10 000 jeunes casqués et armés de barres de fer. Une puissance qui suscite la convoitise. Et la peur.

En attendant le grand soir. Seulement, pour préparer l'insurrection générale - « notre seul objectif, c'est de prendre le pouvoir, ce qu'on en fera, on n'en parle jamais » -, il faut que cette avant-garde, entraînée comme des militaires d'élite, diffuse la révolution. A la LCR, on pratique l'« établissement ». On se fait embaucher comme ouvrier, comme chauffeur de bus, on intègre l'armée, on rentre dans la police et on y reste deux, trois ans pour « convertir ». Une méthode conçue par Trotski qui théorisa qu'un mouvement se conquiert par son centre. A l'OCI, le système de l'« entrisme » devient carrément dément. Lambert, le gourou, envoie ses gars en prison, dans les usines, dans les administrations, dans les syndicats (surtout à Force ouvrière), dans les hôpitaux, dans les écoles comme professeurs, et en masse à l'Unef (citadelle du syndicalisme étudiant) et au PS. Les taupes de l'OCI sont à ce point partout infiltrées que cela pose de sérieux problèmes. Ainsi, le patron de l'Unef communiste est à l'OCI. Autour de lui, des doutes émergent. Comment faire pour écarter les soupçons et garder la place ? La solution est simple, ses camarades de l'OCI vont lui casser la gueule, à tel point que « Paul » passera cinq mois dans le coma, mais conservera son poste chez les communistes bernés. « On n'a aucune vie sentimentale. Comme on est infiltré, soit on vit avec un OCI et c'est impossible, car il saura où on est infiltré, soit on vit avec un non-OCI et c'est impossible, car il saura qu'on est trotskiste. » Donc ces centaines de jeunes, brillants, costauds, surentraînés et fous vivent seuls en attendant le grand soir...

Leur exceptionnelle capacité à rassembler des foules et à les canaliser, leur savoir-faire logistique font des envieux dans l'équipe de technocrates préparant l'élection présidentielle de François Mitterrand. Les trotskistes, à la fin des années 70, s'approchent peu à peu du PS. Soit parce qu'ils sont las et qu'ils ont besoin d'un salaire de militant pour vivre, auquel cas on les encarte à la MNEF ou à l'Unef. Soit parce qu'à force de grenouiller masqués dans les cénacles du PS ces jeunes intelligents se convertissent sincèrement à la démocratie. Le trotskisme s'épuise, il s'effiloche, les défections s'enchaînent. Les socialistes le subvertissent. « L'après-fièvre a été violent. Depuis huit ans, dix ans, on ne faisait que cela, jour et nuit. Et, soudain, le vide. Par dizaines, ils sont tombés dans la came, la dépression, le déclassement social. Moi, la philo m'a sauvé », dit Field. Julien Dray, Gérard Filoche, Jean-Luc Mélenchon militent au PS, Cambadélis retrouve Jospin, Weber rejoint Fabius. « On comprend qu'il vaut mieux réformer par la loi et le droit », dit le sénateur. Qualité réthorique, opiniâtreté dans l'argumentation, sens des masses, goût des opérations d'appareil : les anciens sont devenus d'excellents militants de la République bourgeoise. Demain, ils la dirigeront.

Le Point, no. 2227 - France, jeudi 14 mai 2015, p. 30,31,32,33,34,36

Et aussi ...
Jean-Pierre Bel, ex-président du Sénat
Benoît Hamon, ex-ministre de l'Education
Jean Glavany, député PS
Jean Grosset, syndicaliste, conseiller social de Cambadélis
David Assouline, sénateur PS
Philippe Darriulat, PS, proche d'Emmanuelli
Sophie Bouchet- Petersen, conseillère auprès de Royal
Christophe Aguiton, fondateur du syndicat SUD
Gilles Casanova, ex-conseiller à l'Intérieur sous Chevènement, représentant de la Gauche moderne
Christophe Borgel, député PS
Eric Coquerel, conseiller régional, Parti de gauche
Fabien Engelmann, FN, maire de Hayange

Le trotskisme mène à tout
Romain Goupil, cinéaste
Denis Olivennes, PDG d'Europe 1
Gilbert Collard, avocat et député Bleu Marine

Les anciens trotskistes du gouvernement
Michel Sapin, ministre de l'Economie et des Finances
Laurence Rossignol, secrétaire d'Etat à la Famille
François Rebsamen, ministre du Travail
Harlem Désir, secrétaire d'Etat chargé des Affaires européennes

Armée rouge.
Jean-Luc Mélenchon, ex-président du Parti de gauche
Michel Field, journaliste
Henri Weber, sénateur PS, proche de Laurent Fabius
Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste
Julien Dray, conseiller régional d'Ile-de-France
Gérard Filoche, PS
Pierre Moscovici, commissaire européen
Lionel Jospin, membre du Conseil constitutionnel

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