jeudi 18 juin 2015

Internet, quand la bêtise tue ! - Mickael Fonton

Harcèlement. Chaque année, des adolescents se donnent la mort après avoir été harcelés sur Internet. Si la technologie n'est pas innocente, le phénomène souligne aussi que cette jeunesse souffre d'une crise des valeurs.


Ils s'appelaient Cédric, Manon, Gauthier ou Marion. Ils avaient entre 12 et 18 ans. Comme presque tous leurs camarades de collège ou de lycée, une grande partie de leur vie tournait autour de leur téléphone portable, de leur ordinateur et des multiples "profils" dont ils disposaient sur les réseaux sociaux et les applications en ligne. Hélas, pour eux, cette activité largement virtuelle a rejoint leur vie réelle de la plus tragique des manières : comme d'autres jeunes en France ou à l'étranger, ils se sont suicidés, victimes d'un "harcèlement électronique" en passe de devenir l'un des fléaux de l'adolescent contemporain.

Si le harcèlement, notamment à l'école, a toujours existé, son pendant électronique est apparu il y a quelques années, avec l'envahissement de la technologie numérique, la diffusion massive de smartphones toujours plus connectés, aux capacités de téléchargement et d'instantanéité toujours plus grandes. La principale différence tient au temps, à l'espace et au nombre. Là où la brimade mettait en scène, à la récréation, quelques agresseurs et leur malheureuse victime, la "brimade 2.0" est incessante : les enfants sont poursuivis par SMS jusque dans leur chambre, les photos circulent de jour comme de nuit, les insultes restent gravées dans les mémoires virtuelles; plus c'est méchant, plus c'est repris et propagé.

L'oppression devient accessible à tous. Tout le monde peut médire. Tout le monde peut être insulté. « Le cyberharcèlement représente désormais 50 % des cas » de harcèlement, précise Éric Debarbieux, directeur de l'Observatoire international de la violence à l'école. Plus d'un tiers des ados sont inscrits sur au moins cinq réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram, Snapchat, WhatsApp, etc.). Trois ados sur quatre ne se déconnectent qu'au moment de dormir. Dans certaines écoles primaires, la moitié d'une classe de CM2 peut être inscrite sur Facebook, bien que le réseau social soit réservé aux plus de 13 ans...

À côté des comportements authentiquement criminels, et réprimés comme tels (escroquerie, pédopornographie), on trouve, au rayon des pratiques adolescentes "à risques", le "sexting", ou envoi de SMS à caractère sexuel; la "dedipix", l'envoi d'une photo d'une partie de son anatomie assortie d'un message; très couru aussi, le "slut shaming", qui consiste à faire honte aux présumées "salopes" (comprendre : les filles jolies, celles qui ont du succès ou qui, dans certains quartiers, osent des tenues féminines); très classiques aussi les "plans webcam", qui voient le plus souvent une jeune personne se déshabiller devant une caméra pour faire plaisir (si l'on peut dire) à l'élu(e) de son coeur. Pour peu que la relation tourne mal, les images enregistrées peuvent être diffusées à tout un lycée, éventuellement accompagnées de moqueries.

Dernière arrivée dans ce paysage, l'application Gossip ("commérage" en anglais), créée par une Française de 25 ans, se répand à toute vitesse dans les lycées. Le fonctionnement est simple : une phrase courte, souvent injurieuse, et dont l'auteur reste anonyme, parvient à l'ensemble des contacts de la personne visée, sans que celle-ci soit au courant. Les messages ne restent que quelques secondes à l'écran mais peuvent être enregistrés. Si certains ados trouvent Gossip « débile », « malsaine », « horrible », d'autres au contraire jugent l'application « pas méchante » ou avouent « adorer balancer des crasses ». Les applications de ce type sont nombreuses : Ask.fm, Chuck, Secret, Whisper, Yik Yak... À quelques subtilités près, le principe reste le même : donner libre cours à une parole anonyme et injurieuse. « Il faut faire du trash pour être remarqué et générer des réponses. C'est un véritable pousse-au-crime », réagissait Pascale Garreau, responsable du programme Internet sans crainte, à propos du site Ask.fm.

Les concepteurs de ces applications assurent travailler à des systèmes renforcés d'alertes et de modération. Problème : l'absence de contrôle assure le succès de certaines de ces structures... Plus intéressant est l'argument mis en avant par Mark Terebin, le fondateur du site Ask.fm, accusé d'avoir poussé trois adolescentes irlandaises au suicide en 2008 : insister sur la nécessaire autorégulation des utilisateurs eux-mêmes. Jouer sur l'éducation plutôt que sur la répression. La technologie est neutre. Ce n'est pas le créateur, si conscient soit-il des dérives autorisées par son site, qui pousse une jeune fille à se mettre nue devant son téléphone portable.

Évoquant l'addiction de nos contemporains, pas seulement des jeunes, aux technologies numériques, le philosophe américain Matthew Crawford affirmait, dans un entretien au Point : « La crise de l'attention est en réalité une crise des valeurs. » Faute de distinguer ce qui est intéressant de ce qui ne l'est pas, nous nous dispersons sur tout et rien, sans repères, sans boussole. Que nous apprend le harcèlement auquel se livrent les ados ? Que nous dit cette récurrence ad nauseam du thème de la sexualité si ce n'est les ravages, quarante ans plus tard, de la libéralisation des moeurs prônée par Mai 68 ? Seules l'éducation, donnée par la famille, et l'instruction, apportée par l'école, permettraient d'éviter que les adolescents ne se muent en harceleurs. Mais aujourd'hui, la famille est fragilisée et l'école n'instruit plus.

Comme le rappelait Michel Desmurget, spécialiste en neurosciences cognitives, dans une tribune du Figaro explicitement titrée « Les écrans ont-ils des vertus ? » : « Chaque jour, nos enfants passent entre cinq et sept heures devant une large diversité d'écrans récréatifs. Or une abondante littérature scientifique montre que ces derniers ont, au-delà de trente minutes, une influence délétère majeure dans nombre de domaines dont l'acquisition du langage, le déploiement de l'intelligence, le développement des facultés de concentration, la réussite scolaire... »

Attention en chute libre, intolérance à l'attente, incapacité à supporter le manque : si vantée pour sa créativité, sa capacité à faire plusieurs choses en même temps, la génération des digital natives est avant tout victime d'un « effondrement [de ses] compétences attentionnelles ». À l'école de rattraper cela ? « Même le meilleur enseignant ne pourra jamais agir efficacement sur un cerveau fané, engorgé d'une perpétuelle bourbe numérique », tranche le chercheur, qui souligne par ailleurs que les jeux d'action, dont la pratique faciliterait la prise de décision rapide chez les jeunes, sont d'une grande violence. « L'impact de tels contenus sur l'agressivité, l'anxiété, les préjugés sexistes ou les troubles du sommeil ne fait plus aujourd'hui aucun doute », poursuit-il. Tout se tient. Bienvenue au XXIe siècle.


Haute-Loire Fausse guerre et vrais morts
Mickaël Fonton

« À quoi servent les livres ? Aujourd'hui, on trouve tout sur Internet. » Tout et surtout n'importe quoi. Samedi, trois adolescents ont perdu la vie à Bas-en-Basset, en Haute-Loire, tués par une explosion due à la fabrication artisanale de fumigènes pour un jeu d'armes factices en plein air (Airsoft, Paintball...). Un quatrième adolescent était encore, mardi, entre la vie et la mort. Selon les premiers éléments de l'enquête, « des traces d'acétone et d'acide chlorhydrique » ont été trouvées sur le lieu du drame, une petite maison abandonnée dont le toit se serait effondré à la suite de l'explosion du mélange chimique. « J'ai eu la surprise de découvrir des recettes complètes sur Internet, sur des sites de jeu de type "Airsoft". Ce mélange est fréquemment utilisé pour faire des fumigènes, dans un but purement ludique », a déclaré sur Europe 1 le vice-procureur du Puy-en-Velay, Yves Dubuy, avant de fustiger un jeu « imbécile conseillé par des gens irresponsables ». Internet fourmille de sites permettant de construire soi-même tout type de dispositifs, allant des pétards de feu d'artifice à l'équipement complet du parfait djihadiste.
Valeurs Actuelles, no. 4099 - Jeudi 18 juin 2015, p. 26

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