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mardi 15 mars 2011

Jean-Louis Rocca : « Il n'y a pas de volonté de changement de régime »




l'Humanité - Cuisine, lundi, 14 mars 2011

Jean-Louis Rocca est sociologue et enseigne à l'université Tsinhua de Pékin (1).

Comment expliquez-vous les réactions du gouvernement chinois aux événements des pays arabes ?

Jean-Louis Rocca. Cette nervosité vient du fait qu'il ne comprend pas bien ce qui s'y passe, par méconnaissance. On assiste à une auto-intoxication liée aux relations complexes de la Chine avec les opinions publiques internationales et leurs médias, et qui débouche sur un parallèle entre la situation en Chine et celle des pays arabes. Ce rapprochement n'est pas juste. D'une part il n'y a pas de système dynastique, la continuité elle celle du Parti communiste, et elle n'est pas personnelle. C'est un pouvoir collégial qui assure une rotation tous les dix ans. La prochaine est pour 2012. D'autre part, la population chinoise, bien que très contestatrice, n'est pas dans la même protestation que celle des peuples arabes. Si la majorité d'entre eux réclament plus de liberté d'expression et d'association (les gens peuvent être exaspérés par la censure des médias parce qu'ils ont l'impression qu'on les traite comme des demeurés), il n'y a pas de volonté de changement de régime.

On est donc loin d'une situation « prérévolutionnaire » ?

Jean-Louis Rocca. En trois décennies de croissance, le pouvoir a extrait des centaines de millions de Chinois de la pauvreté et permis l'émergence d'une classe moyenne de plusieurs centaines de millions d'autres. Il n'y a donc ni désespoir ni impression qu'on n'a pas d'avenir. La poursuite de la croissance et de la hausse des revenus est mise à l'actif de la stabilité dont le régime se veut le garant. Ce qui n'empêche pas le mécontentement réel. Les médias officiels comme les dirigeants s'en font aussi l'écho, c'est une manière de dire aux Chinois que le gouvernement est conscient des problèmes et cherche à les surmonter. Tant que le système sera capable d'apporter des solutions, il restera en place.

Quels seront les effets de la politique de rééquilibrage social ?

Jean-Louis Rocca. Cette décision n'est pas factuelle, liée aux événements du monde arabe. Depuis plusieurs années, la question du social est redevenue centrale pour faire face aux trop fortes inégalités. Depuis deux ou trois ans, la situation s'est améliorée dans les campagnes avec l'instauration d'un minimum de sécurité sociale, la suppression de la taxe sur la terre, la lutte contre la pauvreté... Une telle réorientation vers le social et le renforcement du droit, comme le contrat de travail, suppose une transformation des structures économiques. Le développement d'un marché intérieur signifie une élévation du niveau de vie, donc des salaires, une main-d'oeuvre mieux éduquée pour une production à plus grande valeur ajoutée. Pour maintenir la stabilité il faudra de la part du pouvoir plus de concertation.

Par quels canaux ?

Jean-Louis Rocca. Beaucoup de Chinois estiment aujourd'hui que le maintien de la stabilité passe quelque part par la contestation. Exprimer une revendication, c'est, disent-ils, chercher des moyens pour trouver des solutions dans le but de maintenir « une bonne harmonie ». C'est ainsi que depuis plusieurs années un certain nombre de grands problèmes (le fossé social, la situation des migrants, les expulsions des paysans) sont montés au premier plan des préoccupations nationales. Leur prise en compte va pousser à des évolutions politiques.

(1) Son dernier ouvrage, Sociologie de la Chine (Éditions de la Découverte), déconstruit un certain nombre de préjugés occidentaux sur ce pays.

Entretien réalisé par Dominique Bari

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vendredi 30 avril 2010

LIVRE DE LA SEMAINE - Une sociologie de la Chine - Jean-Louis Rocca


Ce livre essaie de « comprendre » la société chinoise d'aujourd'hui. Celle-ci est trop souvent abordée à partir de mythologies telles que la Chine éternelle ou la Chine en « modernisation ». Dans un cas, seuls les fondamentaux de la culture permettraient de comprendre les Chinois, dans l'autre, la tâche essentielle serait de saisir les évolutions inéluctables vers l'individualisme, la démocratie, le marché. Ici, la démarche est tout autre. Il s'agit de s'appuyer sur les acquis des sciences sociales pour montrer ce qui se joue dans les pratiques et les imaginaires sociaux.
Après avoir rendu justice à l'historicité propre à la Chine, cet ouvrage dresse un tableau des bouleversements qui ont saisi le pays depuis la fin des années 1970, puis analyse la nouvelle stratification sociale et les rapports qui se dessinent entre les individus, les classes et la société. L'idée centrale est de multiplier les perspectives afin de montrer qu'on ne peut opposer État et marché, individu et société ou tradition et modernité. Enfin, l'auteur se consacre à la question polémique de l'évolution politique, ce qui nécessite aussi une déconstruction de solides préjugés.





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vendredi 26 mars 2010

ANALYSE - Le leadership relève de circonstances historiques... - Jean-Louis Rocca

Le Monde - Dialogues, samedi, 27 mars 2010, p. 18

Le leadership relève de circonstances historiques, pas des droits de l'homme.

On peut aboutir à une juste conclusion avec un raisonnement faux. Le point de vue de François Fourquet (Le Monde du 23 février) en est un bon exemple. La conclusion est de bon sens : la Chine ne peut, à l'heure actuelle, prétendre à une position de " leader mondial ". Mais la démonstration proposée n'est guère satisfaisante. Elle part du principe que ce qui manque à la Chine est un " esprit de tolérance ", une " religion de la démocratie et des droits de l'homme ". La spécificité des anciennes (Hollande, Angleterre) et actuelle (Etats-Unis) puissances dominantes résiderait dans une sorte de principe transcendant d'accueil des réfugiés du monde. A l'inverse, la Chine n'a pas été visitée par cet " esprit de tolérance " et cette " religion " de l'accueil et des droits de l'homme.

Le raisonnement a le défaut, comme dans la pensée néoconservatrice, de traiter avec un beau mépris la réalité historique. On érige deux constructions mythiques dont l'une est habitée par une " idée " tombée du ciel. Il n'est pourtant pas nécessaire d'être historien pour démonter le mythe. Le moins que l'on puisse dire est que l'Angleterre n'est jamais apparue comme un parangon de tolérance. Les catholiques et les protestants anglais, massacrés ou exilés, et les Irlandais, délibérément abandonnés lors de la grande famine, s'en souviennent. Certes, on rétorquera que les véritables intentions de ces persécutions sont politiques, mais, précisément, l'exemple démontre que la religion est moins une question d'" esprit " que de pouvoir.

Quant aux Etats-Unis, ce n'est pas " l'esprit de tolérance " ou la religion des droits de l'homme qui explique leur ouverture au monde, c'est le besoin de main-d'oeuvre. Le prouve toute la politique d'immigration depuis le début du XIXe siècle : la façon dont les candidats à l'immigration étaient accueillis, les restrictions et les discriminations dont ont été victimes les non-WASP. On pourrait citer aussi l'ignoble traitement qu'a subi la population noire.

L'autre mythe, celui d'une Chine à " demi totalitaire " (comment peut-on contrôler une société à moitié totalement ?), n'est pas plus consistant. Certes, la Chine n'a pas la religion des droits de l'homme, mais la situation est néanmoins très différente de celle qui régnait voici une cinquantaine d'années. A côté des dissidents patentés, il existe une multitude de Chinois de toutes conditions qui participent à une pléthore de mouvements sociaux. De plus, il est faux de dire que la liberté de religion n'existe pas, elle est en réalité à peu près totale : on voit même fleurir un peu partout des " églises protestantes ". Tout acte interprété par les autorités comme politique peut être occasion à répression ou à harcèlement. On voit bien comment, à la manière de ce qui se passait en Angleterre, il est moins question ici de croyances que de pouvoir.

Les véritables raisons de la difficulté que rencontre et que rencontrera la Chine à dominer le monde ne sont pas à rechercher dans l'absence d'un " esprit " désincarné mais dans des circonstances historiques particulières.

A peine colonisée pendant un siècle et coupée du monde pendant près de quarante ans, la Chine connaît très mal le monde qu'elle veut dominer. Les dirigeants ne comprennent rien à la technologie du pouvoir démocratique qui permet aux classes dirigeantes de contrôler le peuple au nom de la légitimité populaire. Ils croient que toute forme d'élections sérieuses pourrait sonner le glas de leur domination.

Une bonne partie de la population est elle-même persuadée que les élections " c'est le chaos ". Tout cela repose donc sur une méconnaissance parfois étonnante des réalités étrangères. Les spécialistes des pays occidentaux ont rarement séjourné longuement sur place et la plupart des étudiants chinois qui viennent faire des thèses en France choisissent un sujet portant sur la Chine. La quasi-totalité des sociologues travaille sur la Chine, tandis que les sexagénaires et les quinquagénaires qui gouvernent le pays connaissent mieux l'URSS que le monde " libre ". Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que la Chine ne sache pas manipuler les symboles ou maîtriser les relations publiques internationales, et réprime des dissidents qui n'ont pourtant guère d'audience.

Cela dit, pourquoi pinailler sur le raisonnement puisque la conclusion est juste ? Parce que, si l'argument métaphysique est remplacé par la trajectoire historique, la prospective est différente. Dans le premier cas, seule l'intervention de la providence pourrait amener la Chine à " se convertir " à la démocratie et aux droits de l'homme. Dans le deuxième cas, la succession de cohortes de jeunes diplômés à l'étranger et l'élévation générale du niveau de connaissance du monde conduiront peut-être à poser la question du " leadership chinois " sous un jour nouveau.

Autrement dit, l'accroissement de la capacité des Chinois à utiliser les réalités et les symboles du pouvoir mondial et à bien " communiquer " leur permettra-t-il de dominer le monde du... XXIIe siècle ?

Jean-Louis Rocca

Chargé de recherche à Sciences Po - Centre d'études et de recherches internationales (CERI)

PHOTO - SHANGHAI, CHINA - MARCH 25: Labourers decorate the inside of the China Pavilion on March 25, 2010 in Shanghai, China.

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