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samedi 22 mai 2010

ANALYSE - Les « ouvertures » du pouvoir chinois - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20467 - Le Figaro, samedi, 22 mai 2010, p. 15

Un premier ministre en exercice qui prend la plume mérite toujours d'être lu, et en Chine plus qu'ailleurs. Les dirigeants communistes ne sont en effet guère coutumiers des confidences, verbales ou écrites. Voilà pourquoi l'étonnant article dont s'est fendu récemment Wen Jiabao dans le journal officiel du Parti, Le Quotidien du peuple, est au coeur de toutes les exégèses des observateurs de la politique chinoise. Car ce papier insolite est écrit sur un sujet sensible, à une période sensible, celle des grandes manoeuvres pour la succession politique de 2012.

C'est un voyage dans le Sud chinois ravagé par la sécheresse, il y a quelque temps, qui a replongé le premier ministre dans son passé et lui a donné l'envie d'écrire. Le périple lui a rappelé celui effectué avec le secrétaire général du Parti, Hu Yaobang, dans la province sudiste du Guizhou en 1986. Ce patron du PCC « réformateur », qui plaidait pour qu'une libéralisation politique accompagne l'ouverture économique, avait été démis de ses fonctions en 1987. Et c'est sa mort, le 15 avril 1989, qui avait été le déclencheur des manifestations étudiantes et populaires qui allaient se terminer par le bain de sang de la place Tiananmen. Le long récit de Wen Jiabao ressemble à une confession, avec des passages emplis d'émotion. Il rappelle que Hu Yaobang fut son mentor, qu'il lui manque terriblement. Qu'il avait continué à le voir après sa disgrâce, qu'il va toujours rendre visite à ses proches à chaque Nouvel An chinois.

Le message, pour l'essentiel, tourne autour de l'exemplarité d'un homme « totalement dévoué au service du peuple », à « l'immense moralité et ouverture d'esprit ». Sous-entendu que toutes ces qualités n'habitent plus forcément les cadres actuels du Parti. Même d'infatigables critiques de l'immobilisme politique de l'actuel régime chinois ont salué la prose de Wen Jiabao. Ex-bras droit de Zhao Ziyang, l'ancien patron du PC « purgé » en 1989 pour s'être opposé à l'envoi de l'armée sur Tiananmen, Bao Tong juge l'article totalement inattendu. Et y voit « un geste très important, un bon signe ». Après les meurtres dans les écoles, Wen Jiabao vient encore de tenir un discours au ton nouveau, appelant à s'attaquer aux « contradictions sociales » chinoises.

Les questions sont multiples. Wen Jiabao a-t-il pu publier cet article de son propre chef, sans feu vert par exemple du président Hu Jintao? Et ce alors que Le Quotidien du peuple est sous le contrôle direct de Li Changchun, l'un des « neuf » du comité permanent du Bureau politique, et pas le plus libéral. Est-ce le signal d'une volonté de relancer les réformes politiques? Les autres messages envoyés depuis des mois vont plutôt en sens inverse. Dans une note de la Jamestown Foundation, l'un des meilleurs connaisseurs de l'appareil politique chinois, Willy Lam, écrit qu'« au lieu de s'appuyer sur des réformes politiques pour apaiser les contradictions sociopolitiques, les dirigeants du Parti affectent des ressources sans précédent pour renforcer la sécurité et le contrôle de l'appareil ».

Interpréter l'article de Wen Jiabao comme le signe avant-coureur d'un retour aux réformes serait sans doute une erreur. La marche vers la succession de 2010 rend une telle ouverture, potentiellement déstabilisatrice, très improbable, voire impossible. Pour Willy Lam, le papier serait donc plus destiné à apaiser la frange libérale du Parti et l'intelligentsia. Et, dans la perspective des luttes de faction pour 2012, de renforcer la position de celle de la Ligue de la jeunesse, qui fut fondée par Hu Yaobang et dont le président Hu Jintao est l'actuel chef de file. Avec peut-être aussi, chez Wen Jiabao, le souci très personnel de se positionner comme le plus ouvert des dirigeants chinois de notre temps. Pour l'Histoire.

PHOTO - Chinese Premier Wen Jiabao walks out to welcome Denmark's Prime Minister Lars Lokke Rasmussen (not pictured) at the Great Hall of the People in Beijing April 12, 2010.

© 2010 Le Figaro. Tous droits réservés.

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mercredi 21 avril 2010

Le premier ministre chinois, Wen Jiabao, « réhabilite » l'ex-chef du PCC, Hu Yaobang

Le Monde - International, mardi, 20 avril 2010, p. 8 L'article de M. Wen dans « Le Quotidien du peuple » encensant l'ex-dirigeant réformateur limogé en 1987 suscite de multiples spéculations politiques.

Il y a de quoi interloquer le plus blasé des observateurs de la vie politique chinoise : le premier ministre, Wen Jiabao, a écrit, il y a quelques jours, un article vantant les mérites d'un ancien chef du Parti communiste chinois (PCC) limogé, et dont la mort fut le déclencheur des manifestations de la place Tiananmen en 1989 !

Un « papier » d'autant plus étonnant qu'il a été publié dans Le Quotidien du peuple, l'organe central du PCC, et que Hu Yaobang, mort en 1989 deux ans après son renvoi pour « erreurs à propos de principes politiques importants », fut un réformateur d'une audace que la Chine n'a pas connue depuis. Il voulait combiner réformes politiques et économiques, dénonça au Tibet une « colonisation » par les Chinois Han et proposa que la région tibétaine soit administrée par des cadres tibétains du parti.

« J'ai personnellement constaté à quel point Hu Yaobang s'engageait dans son travail jour et nuit, travaillant pour le bénéfice du peuple et pour le parti », écrit Wen Jiabao dans cet article, dont la publication a coïncidé avec le vingt et unième anniversaire de la mort de l'ancien secrétaire général du PCC.

Prenant prétexte d'une récente visite au Guizhou, région déshéritée du sud, frappée par la sécheresse, le premier ministre chinois se livre à un très émotionnel éloge de M. Hu, qu'il avait un jour accompagné dans cette province : « Je garde dans mon coeur ses précieux enseignements. Son style et son attitude ont grandement influencé mon travail, mes apprentissages et ma vie », poursuit-il, rappelant à quel point l'ancien patron du parti tenait « autant que possible à connaître la réelle situation des masses populaires ». « J'écris pour dire à quel point il me manque », conclut-il.

L'initiative interpelle la communauté des observateurs. Comment interpréter ce que certains spécialistes décrivent comme une sorte de « secousse » politique ?

Luttes en perspective

A l'heure où l'actuelle direction de l'appareil fait preuve de la plus grande pusillanimité politique et donne l'impression d'être sur ses gardes en embastillant à tour de bras les critiques radicaux du régime, on a peine à déchiffrer l'intention de cette réhabilitation en règle du défunt symbole de l'ouverture politique chinoise des années 1980.

Certes, le rapport qu'entretient l'actuel pouvoir avec la mémoire de Hu Yaobang est des plus complexe : l'homme a été limogé par Deng Xiaoping pour avoir laissé se tenir des manifestations étudiantes en 1986, mais il a été le mentor de l'actuel président et chef du parti, Hu Jintao. Ce dernier fut adoubé politiquement dans la Ligue de la jeunesse communiste, à l'époque où Hu Yaobang en était président.

Pourtant, les anniversaires de sa mort passent en général inaperçus. Au point que le dissident Qi Zhiyong a été placé en résidence surveillée la semaine passée pour l'empêcher de fêter publiquement l'anniversaire du décès de Yu Yaobang.

Wen Jiabao veut-il laisser son empreinte avant de passer la main en 2012, lui dont la célèbre photo le montre sur la place Tiananmen, deux semaines avant le massacre du 4 juin 1989, au côté d'un autre libéral, l'ancien secrétaire général du parti Zhao Ziyang ? Est-ce l'annonce de luttes dans l'appareil, déjà tiraillé par les prémices du prochain congrès du parti en 2012 ? Cet article, qui fera date, risque de demeurer un moment une énigme. Rien ne permet en effet de le décrypter comme la promesse bien improbable d'une prochaine démocratisation du régime.

Bruno Philip

PHOTO - BEIJING - MARCH 22: Chinese Premier Wen Jiabao answer a question during a meeting with entrepreneurs from various countries at China Development Forum at the Great Hall of the People on March 22, 2010 in Beijing, China. The Chinese premier vowed to continue financial reform and develop the capital market.

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