lundi 31 décembre 2007

Comment le PC chinois utilisera les Jeux à son avantage - Loïc Tassé

Le Devoir - Idées, lundi, 16 juillet 2001, p. A7

L'obtention des Jeux olympiques de 2008 par la Chine soulève plusieurs questions: les Jeux aideront-ils le gouvernement chinois à améliorer la situation des droits de la personne dans le pays? Les Jeux changeront-ils la situation politique en Chine? L'attribution des Jeux à Pékin devrait conférer à la Chine un prestige qui sera très utile aux dirigeants du pays, mais il ne faut pas s'attendre à des changements radicaux dans le dossier des droits de la personne ou dans la politique chinoise.

La situation des droits de la personne en Chine, quoique peu reluisante, n'est pas aussi catastrophique que certains voudraient le laisser croire. Du point de vue chinois, certains droits et libertés en Asie sont différents de ceux qu'on retrouve en Occident. Les droits que le gouvernement chinois défend sont ceux qui touchent le bien-être collectif, par exemple le droit à la santé, le droit à un certain niveau de vie ou encore le droit au travail.

Au-delà de ces différences, la vie quotidienne des Chinois se poursuivrait, en théorie, dans un cadre de libertés assez semblable à celui qu'on trouve en Occident. En pratique, la corruption omniprésente et la mainmise du Parti communiste sur l'appareil de justice procurent aux citoyens fortunés ou à ceux qui ont des relations dans le Parti plus de droits qu'aux autres citoyens.

D'un point de vue occidental, les plus grands manquements aux droits et libertés sont d'abord et avant tout ceux qui empêchent le système politique chinois d'évoluer vers une plus grande démocratie. Trois libertés font défauts:

1) la liberté d'association: le Parti communiste n'admet aucun opposant politique, même potentiel, comme le montre la persécution de la secte Falungong.

2) La liberté de presse: le Parti tente de contrôler tous les médias, y compris l'Internet.

3) La liberté de parole publique: il est possible de critiquer le gouvernement en privé, mais pas dans les lieux publics.

La venue des Jeux olympiques ne devrait pas changer la position du gouvernement chinois quant à la confiscation de ces trois libertés. Il est cependant probable qu'il veille à ne pas trop heurter l'opinion publique internationale. Ainsi les problèmes des minorités, en particulier celle du Tibet, pourraient connaître une accalmie. Il est aussi possible que le nombre de condamnation à mort diminue au cours des années à venir. La chose serait peu étonnante dans la mesure où une campagne de répression de la criminalité d'une extrême vigueur sévit depuis quelque temps, ce qui laisse présager une baisse des condamnations pour les prochaines années. De plus, la Chine travaille avec acharnement à moderniser son appareil juridique. Bien que les résultats de ces réformes se fassent encore attendre, il est à parier que le gouvernement chinois cherchera à publiciser les progrès qu'il obtiendra en ce domaine.

Bref, il faut s'attendre à quelques améliorations dans le dossier des droits de la personne, mais rien qui ne touche le coeur même du problème. Le Parti communiste voudra donner l'impression que la Chine devient de plus en plus respectueuse des droits et libertés, mais il ne concédera aucune liberté qui pourrait affaiblir son pouvoir.

Apaiser les inquiétudes politiques

La question la plus immédiate est de savoir si la venue des Jeux olympiques aidera l'équipe de Jiang Zemin à se maintenir au pouvoir. La politique chinoise est constamment déchirée par des rivalités entre factions au sein même du Parti communiste. De graves problèmes de corruption rongent le Parti d'un bout à l'autre, ce qui fragilise toute l'économie du pays. Or, c'est bien là le principal problème: tant que la croissance économique permet un certain enrichissement de toutes les régions et de tous les citoyens, la faction au pouvoir peut espérer gouverner en paix. Mais quand des incertitudes se profilent à l'horizon, les alliances changent, les uns et les autres espérant trouver de meilleurs avantages économiques avec une autre équipe au pouvoir.

Or, les incertitudes qui se profilent à l'horizon sont nombreuses et inquiétantes. La première est celle de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce. Bien que la Chine dispose d'une période de transition de cinq ans pour se conformer aux réglementations de l'organisation, des luttes sont déjà engagées entre les régions pour obtenir des avantages sur les autres. Ces rivalités entre les régions devraient encore s'accentuer si l'économie mondiale devait ralentir.

Mais plus important encore, la population chinoise est très mécontente du Parti et se rebelle. La situation est grave au point où, chose rare, des rapports officiels sur la question circulent librement. Les conditions de vie d'un pourcentage élevé de la population se sont détériorées, ce qui contraste avec les éclatants succès du pays dans plusieurs domaines. Les autorités ont, par conséquent, entrepris une vigoureuse campagne de promotion du Parti communiste, mais des doutes demeurent sur la capacité de l'équipe au pouvoir à corriger la situation.

L'obtention des Jeux servira donc, en premier lieu, à faire taire l'opposition à l'intérieur du Parti communiste chinois. Ainsi, Jiang Zemin, le président actuel, doit officiellement abandonner la présidence de la république en 2002. Cependant, il semble à peu près assuré que lui et son équipe continueront à diriger le pays à partir de postes plus obscurs (par exemple, Jiang Zemin devrait conserver la présidence de la commission militaire). L'annonce de l'obtention des Jeux tombe d'autant mieux que les hautes autorités du Parti se réunissent ce mois-ci à Beidaihe pour déterminer, entre autres, qui sera promu au pouvoir.

L'un des aspects les plus importants de la tenue des Jeux olympiques à Pékin sera sans aucun doute l'utilisation que le gouvernement en fera pour mousser sa popularité auprès de sa population et pour augmenter son prestige international.

Le Parti communiste devrait facilement parvenir à intégrer l'obtention des Jeux olympiques à sa campagne de promotion du Parti. Plus concrètement, les citoyens de Pékin espèrent qu'en raison des Jeux, des investissements massifs réduiront leurs problèmes de transport, de pollution et de logement. Le gouvernement promet d'ailleurs aux Pékinois "une nouvelle ville" pour les Jeux. Il faut s'attendre à ce que cette "nouvelle ville" devienne le porte-étendard de la "nouvelle Chine" et insuffle de nouveaux espoirs à toute la population du pays.

Il existe au sein de la population chinoise un très fort sentiment nationaliste qui se traduit par un besoin de reconnaissance internationale. Pour beaucoup, l'attribution des Jeux olympiques à Pékin confirme le statut de nouvelle puissance internationale de la Chine. La Chine cherche en effet à projeter une image de leader des pays en voie de développement, et les Jeux olympiques serviront cette cause. Bien plus, de nombreux Chinois aiment à croire que le 21e siècle sera le siècle de la Chine. Pour eux, l'obtention des Jeux olympiques en est la preuve. Le gouvernement chinois ne se gênera pas pour propager ce message dans le reste du monde.

Loïc Tassé est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques et professeur en science politique à l'Université Concordia.

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