mardi 18 mai 2010

CANNES 2010 - Wang Xiaoshuai : «Affronter le marché se révèle plus cruel que la censure»

Le Monde - Culture, samedi, 15 mai 2010, p. 19 CULTURE Cannes 2010

Le cinéaste chinois a présenté, jeudi 13 mai, son film « Chongqing Blues » en compétition Propos recueillis par Samuel Blumenfeld

Le parcours de Wang Xiaoshuai, 43 ans, réalisateur de Shanghai Dreams (2006) et Beijing Bicycle (2001), chef de file de la nouvelle génération du cinéma chinois avec Jia Zhangke et Lou Ye, restait jusqu'à présent inséparable de ses tribulations avec la censure. C'est désormais la loi du marché qui pourrait être fatale, selon le réalisateur, au cinéma chinois.

- Vos premiers films, « The Days » (1993) et « So Close to Paradise » (1999), avaient déplu au bureau du cinéma en Chine. Ils avaient dû être remontés ou restreints dans leur distribution. Qu'en sera-t-il de « Chongqing Blues », présenté en compétition ?

Il a dû être soumis à la censure, comme tous les films en Chine. Le bureau du cinéma savait qu'il serait présenté à Cannes. Je ne sais pas à quel point cette donnée a influencé leur comportement, mais ils ne m'ont demandé qu'un changement mineur. Ils ont simplement exigé des coupes dans la scène où le policier tire sur le jeune homme. Au lieu de tout voir, vous entendez un seul coup de feu. En fait, depuis que la Chine s'est massivement convertie à l'économie de marché, le bureau du cinéma se montre plus permissif. Il laisse au marché le soin de décider si un film doit exister ou disparaître.

- Préférez-vous la loi du marché ou la rigueur de la censure ?

Pour un réalisateur comme moi, affronter le marché se révèle plus cruel que la censure. Il est toujours possible de polémiquer et d'argumenter avec un censeur. Il est en revanche impossible de discuter avec le marché. Une fois qu'il a rejeté votre film, c'est fini. On pourrait se dire qu'il serait dans l'intérêt de la Chine de développer un cinéma avec une forte identité. Les autorités chinoises le pensent un peu d'ailleurs, mais elles préfèrent se plier aux lois du marché, de peur que les gens ne se plaignent d'une éventuelle ingérence.

- Dans quelles conditions « Chongqing Blues » sera-t-il distribué ?

Son destin sera effroyable ! Il sera à peine distribué, à Pékin, à Shanghaï, dans une autre grande ville peut-être, et c'est à peu près tout. Ce n'est pas que les gens n'aiment pas mes films. Ils n'ont simplement pas la possibilité de les aimer ou de les détester. Mon public a plutôt l'habitude de regarder gratuitement mes films en ligne ou sur un DVD piraté. Même chose à Hongkong et Taïwan.

En fait, il n'y a qu'en Europe et aux Etats-Unis que je réunis des spectateurs payants. Je crains que, dans les dix prochaines années, le cinéma en Chine ne soit encore plus tourné vers l'argent, avec plus de salles de cinéma, certes, mais pour des films formatés, avec des stars. Il m'est toujours relativement facile de trouver de l'argent pour mes films, mais pour un réalisateur plus jeune, je vois mal comment la chose est possible, du moins dans le créneau du cinéma d'auteur.

- Deux générations se font face dans votre film, celle du personnage principal et celle de son fils. Entre elles, le dialogue semble interrompu.

La mentalité et les valeurs de l'ancienne génération ne signifient plus rien en Chine. Le père représente une génération perdue, qui ne s'est pas occupée de ses enfants. Ces enfants sont aussi paumés, confrontés à un monde sans limites où la liberté consiste avant tout à consommer. Ce matérialisme me désole. Notre développement économique si rapide est destructeur.

C'est pour cela que j'ai situé mon film à Chongqing, et non à Pékin ou Shanghaï. Chongqing est une ville de l'ouest, sous-développée, dont l'essor est devenu une priorité pour le gouvernement. Que voyez-vous dans mon film ? Une ville à l'urbanisme débridé, dont les immeubles poussent comme des champignons. Seulement, croyez-vous vraiment possible que les gens évoluent, sans dommages, à la même vitesse ?

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