vendredi 29 octobre 2010

ENQUÊTE - Contrefaçon en Chine : les marques veulent remettre les pendules à l'heure

Le Figaro, no. 20604 - Le Figaro et vous, vendredi, 29 octobre 2010, p. 29

Alors que les montres de luxe sont de plus en plus et de mieux en mieux contrefaites par les faussaires chinois, les horlogers multiplient les actions pour se défendre.

Un record! Les douanes françaises ont saisi en 2009 plus de 7 millions d'articles contrefaits, contre 6,5 millions en 2008. Ces chiffres placent la France parmi les pays les plus touchés. Une récente étude de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) le confirme : le commerce mondial de produits contrefaits est passé de 200 milliards de dollars en 2005 à 250 milliards en 2007.

Présentés en avril dernier par François Baroin, ministre du Budget, les résultats d'activité 2009 de la douane sont éloquents : hors cigarettes, les saisies ont augmenté de 7 % par rapport à 2008. Cette année-là, les prises avaient déjà explosé de 41 %! Les contrôles de la circulation ont ainsi abouti à la confiscation de plus de 845 000 articles. Il n'empêche que la France reste particulièrement touchée par ce fléau : un produit contrefait sur cinq fabriqué dans le monde est vendu dans l'Hexagone. Et cela, malgré le fait que, sur le territoire français, un article copié est comme un produit stupéfiant, assimilé à une « marchandise prohibée à titre absolu ». Du coup, les douanes procèdent systématiquement à la destruction des objets qu'elles saisissent.

Plus de fausses rolex que de vraies

Parmi les biens les plus copiés, outre les vêtements, les jouets et le multimédia, les articles de luxe figurent en bonne place. Surtout les montres. Selon la Fédération de l'industrie horlogère suisse, 40 millions de faux modèles (contre 26 millions de vrais) seraient produits chaque année, soit un marché d'un milliard de dollars. « Il y a six ans, une quinzaine de marques seulement étaient proposées sur Internet, souligne Fabrice Guéroux, auteur de l'ouvrage Vraies et fausses montres. Aujourd'hui, elles y sont toutes! » Résultat : les saisies de montres ont porté en 2008 sur environ 94 000 articles, contre 48 500 en 2007.

Selon Fabrice Guéroux, la marque la plus copiée est depuis longtemps Rolex, avec des ventes évaluées à 7 millions de fausses pièces par an dans le monde, soit dix fois plus que la production annuelle de la marque genevoise... Breitling serait également en bonne place, ainsi que, plus récemment, Chanel et sa fameuse J12. « Les contrefaçons pour femmes se vendent très bien, souligne l'expert. D'autant plus que la qualité des copies, de manière générale, s'est grandement améliorée. »

La Chine, Mecque de la contrefaçon horlogère

Les maisons horlogères préfèrent, pour la plupart, rester très discrètes sur le sujet, redoutant une contre-publicité. À l'instar de Marc Frisanco, directeur de la cellule de lutte anticontrefaçon du groupe Richemont, « qui n'a pas souhaité s'exprimer ». Celui-ci est pourtant à la tête d'une équipe de plusieurs dizaines de personnes qui fonctionne avec un budget annuel de plusieurs millions d'euros. Des centaines d'actions pénales ou civiles sont ainsi initiées chaque année par le groupe. Seule la marque phare de Richemont, Cartier, précise par l'intermédiaire de son PDG, Bernard Fornas : « Nous avons été pionniers dans cette lutte et nous restons actifs, particulièrement en Chine. »

En aval, outre la multiplication des campagnes de sensibilisation (voir encadré, à droite), les marques investissent dans la technologie. Des sociétés comme Wisekey (Suisse) ou Prooftag (France) ont développé des systèmes d'authentification adaptés à l'horlogerie. La SmartCard de la première a séduit la marque Hublot, tandis que Zenith s'apprête à adopter le Code à bullesTM de la seconde. « Ces systèmes vont se généraliser », explique Olivier Gourdon, directeur en charge de la protection des marchés de LVMH, premier groupe mondial de luxe, qui détient notamment les deux marques citées. « C'est très utile lors de contrôles douaniers, par exemple, quand nous devons décider, sur photographies, s'il s'agit de vrais ou de faux produits. »

Mais la stratégie des marques vise surtout à frapper en amont, notamment sur Internet. En effet, l'e-commerce a littéralement explosé en France, passant d'un chiffre d'affaires d'une centaine de milliers d'euros en 1996 à plus de 20 milliards en 2009. Nombreuses sont donc les maisons qui collaborent avec la Direction générale des douanes et la Fédération de l'industrie horlogère suisse. Ces deux organismes ont d'ailleurs aménagé des plates-formes de cyber-lutte. But des opérations : démanteler les sites qui proposent des copies et intercepter les envois. En 2009, 1,3 million d'articles ont été saisis en France, en hausse de 106 % sur un an!

« 80 % des paquets postaux, et de l'ensemble des contrefaçons, proviennent de Chine », assure Olivier Gourdon. Un chiffre confirmé par Fabrice Guéroux, qui ajoute : «C'est le seul pays, pour l'instant, à posséder des capacités de production énormes : les cadrans, les aiguilles, les boîtiers et les mécanismes de qualité sont réalisés dans des usines dédiées high-tech. De plus, les criminels à la base de ces réseaux sont devenus de vrais businessmen, doués en marketing, qui suivent le marché et la mode. »



Ces brigades qui traquent le faux

En Chine , une vingtaine de sociétés privées spécialisées dans la traque de la contrefaçon ont vu le jour. Elles oeuvrent pour le compte des marques de luxe. Ainsi, Selective Trademark Union (STU), dirigée par deux Suisses, organise de véritables raids en collaboration avec les autorités chinoises. Ses clients? La quasi-totalité des griffes européennes qui opèrent dans les domaines des montres et des bijoux, de la maroquinerie, des chaussures, des lunettes, des stylos, des parfums et des cosmétiques. En 2009, les 116 collaborateurs de cette drôle d'entreprise ont opéré 9 647 saisies, contre 11 732 en 2008... Soit plus d'un million et demi d'objets contrefaits. Pour LVMH, STU a procédé durant la même année à la saisie de 300 000 montres en 1 000 opérations et fait arrêter 900 personnes.

Des mois d'enquête et de planque sont parfois nécessaires à STU pour cerner ses cibles : ateliers de confection, bureaux de sites Internet, lieux de stockage. Si les autorités chinoises se montrent coopératives, elles n'ont cependant pas les moyens de procéder elles-mêmes aux investigations. La STU s'en charge, avant de prévenir les agents de l'Administration of Industry and Commerce (AIC) de la nécessité d'un raid, car elle n'a évidemment pas le pouvoir légal d'intervenir seule.

Attention, vous êtes fiché

Si la confiscation d'objets contrefaits et le démantèlement de sites de production constituent l'essentiel du travail de ces sociétés privées, il arrive que les enquêteurs mettent la main sur du matériel plus stratégique. Ce fut par exemple le cas lors d'une récente descente de police à Guangzhou (Canton), 15 millions d'habitants, dans les locaux de plusieurs sites Internet écoulant de la marchandise contrefaite. Des sites de vente très bien organisés, avec assistance téléphonique multilingue, des milliers d'articles proposés et facilités de paiement...

Extrêmement prudents, les responsables de ces sites ne stockent pratiquement rien dans leurs locaux. Une fois les commandes prises, les vendeurs se rendent chez leurs « fournisseurs » pour se procurer la fausse marchandise et l'expédier dans le même temps. Mais, ce jour-là, les enquêteurs ont eu d'autres raisons de se réjouir en mettant la main sur des disques durs, classeurs et documents contenant noms des clients, données bancaires, etc. L'ensemble de l'activité des sites y était répertorié, consigné avec une précision inespérée. Du pain bénit pour les inspecteurs!

Les milliers de bons de commande ont permis non seulement de quantifier le volume de contrefaçons vendu par le propriétaire au travers de ses sites, mais également de localiser les principaux foyers d'achats, dans ce cas précis, essentiellement espagnols et français. Entre leurs mains, les enquêteurs ont découvert les coordonnées des acheteurs et les numéros de leurs cartes de crédit. Sans parler de la liste de tous les objets commandés et des prix facturés. « Si les gens avaient conscience qu'en acquérant des faux par Internet ils donnent une foule de données sensibles sur leur personne à des organisations criminelles, peut-être agiraient-ils avec plus de précaution », analyse l'un des patrons de STU.

À mi-chemin entre la prévention et la répression, les démarches entamées par STU, après la récolte des données sur tous ces clients, ont aussi une fonction dissuasive. Une fois répertoriés, les noms des internautes acquéreurs de faux sont communiqués non seulement aux marques lésées, mais également parfois aux douanes. Dans certains cas, les clients des sites Internet débusqués reçoivent directement de STU un courrier les informant que leur nom a été saisi lors d'un raid, les enjoignant de ne pas récidiver. Si ces actions ne suffisent évidemment pas à éradiquer ce fléau, elles évitent sa trop rapide propagation.

Michel Jeannot

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3 commentaires:

Meyer a dit…

Mdr! Pour avoir travaillé pour une des marques citées dans cet article (et qui dénonce bien haut et bien fort la contrefaçon), je peux vous affirmer que celles-ci ne recherchent pas toujours les contrefacteurs pour les punir...mais parfois pour travailler avec eux quand il s'agit de contrefaçon de bonne qualité.
Ainsi lorsque le CEO de la marque de luxe à laquelle je fais référence a trouvé sur le marché une montre de contrefaçon 60% moins chère mais d'une excellente qualité, il a engagé tout un tas de recherches pour trouver l'origine du produit en Chine afin de voir comment le contrefacteur arrivait à fabriquer (ou à faire fabriquer) certains composants à prix aussi avantageux et aussi peu chers. L'idée était de passer directement commande auprès du contrefacteur de certains composants ou de s'approvisionner auprès de sa source.

CHANTAL a dit…

Merci de votre enquête

Je me déplace régulierement en chine pour traquer les copieurs

Les autoritées chinoises ne sont pas très nerveuses sur le sujet et acceptent difficilement de nous aider
Créateur dans la robe de mariée( 1 seul achat dans la vie d'une femme)
Les copies chinoises sont récurantes et principalement provoquées par certaines des futures mariées qui n'hésitent pas à envoyer la photo du modèle original à faire copier.
PDV approximatif frais de port compris environ 200 US sans distinction de styles,ou réputation.
Les services postaux qui acceptent de faire passer sans controle les petits paquets gris de 50X30X15 en paquet cadeau?
Quand nous trouvons le contrevenant,la juridiction française sur la contrefaçon est si complexe que souvent la société abandonne

Les sites tels Doctissimo et ebay qui acceptent de laisser paraitre sur les forums les copieurs
Nous estimons dans le domaine de la robe de mariée la perte de CA d'environ 15%
Merci

Contrefaçon a dit…

La contrefaçon s'est invitée sur Internet qui représenterait maintenant 30 % des ventes écoulées, soit 3 fois plus que dans le commerce classique où le canal de vente par internet ne représente pour l'instant que 10 %.

Il est donc primordial que les marques mettent en place des stratégies globales de lutte contre la contrefaçon, online et offline.