jeudi 24 février 2011

DÉBAT - Faut-il avoir peur de la Chine ? - Gérard Moati

Les Echos, no. 20877 - Idées, jeudi, 24 février 2011, p. 13

Simple arrogance de dirigeants conscients de leur puissance ou véritable complot pour mettre l'Occident en coupe réglée ? Deux visions des ambitions chinoises.

La Chine inquiète le monde. Sa montée en puissance est si rapide que les opinions occidentales ont du mal à suivre. Elles sont passées, en quelques années, de l'intérêt bienveillant à l'admiration, puis à la méfiance, voire à la franche hostilité. En témoignent ces deux livres aux titres éloquents, publiés presque simultanément, et aussi intéressants par leurs points communs que par leurs divergences.

Un conquérant dénué de « fair play »

Dans un style très vivant, en une vingtaine de courts chapitres, le journaliste Erik Izraelewicz rappelle que les Chinois ont quelques raisons de se montrer « arrogants » : le pays est aujourd'hui le premier producteur mondial d'acier, de béton, de riz, de téléviseurs, d'ordinateurs, d'éoliennes... C'est chez lui qu'on a bâti la tour la plus haute, réalisé la plus grosse introduction en Bourse. Dans les cinq dernières années, il a doublé la taille de son économie. Et un de ses laboratoires a présenté, fin 2010, le superordinateur « le plus puissant du monde ». Ce n'est plus seulement, en effet, sur le textile ou les jouets qu'il concurrence les pays développés, mais sur le high-tech : aéronautique, espace, TGV, voiture électrique... Et voilà qu'aujourd'hui le concurrent devient un conquérant, en proposant aux pays en développement -notamment en Afrique et en Amérique latine -des pactes « gagnant-gagnant » : la construction d'infrastructures, généreusement financée, contre l'accès à leurs marchés et à leurs matières premières. C'est ainsi qu'il est devenu pour un autre géant émergent, le Brésil, le premier partenaire commercial et le premier investisseur étranger. Enfin, suprême audace, les firmes chinoises garnissent leur tableau de chasse en rachetant leurs concurrentes occidentales -les ordinateurs d'IBM, les automobiles de Volvo...

On ne peut pas reprocher à un pays la croissance de son économie. Pourquoi parler d'« arrogance » ? C'est que la Chine n'est pas fair-play. On peut, à travers les récits et témoignages qui illustrent le livre d'Erik Izraelewicz, classer les critiques qui lui sont adressées sous trois rubriques. D'abord, les entorses à la morale des affaires et à la concurrence : « siphonnage » sans scrupule des technologies, politique délibérée de préférence nationale et d'aides publiques aux entreprises, sous-évaluation du yuan... Inutile de dire aux consommateurs chinois qu'un peu plus de concurrence sur leur propre marché servirait leurs intérêts : ce nationalisme économique, sans cesse relayé par la presse, est largement approuvé par l'opinion. Le deuxième signe de l'« arrogance » de la Chine est sa prétention d'imposer au reste de la planète ses propres normes. Elle a remporté une victoire avec l'impact, dans le monde universitaire, de son classement de Shanghai. Elle a créé, pour faire pièce aux agences occidentales de notation financière, sa propre agence, Dagong, beaucoup plus sévère pour les dettes publiques des Etats-Unis et de quelques pays européens. Et les instituts Confucius qu'elle ouvre à l'étranger (il y en avait 280 fin 2010), chargés de faire connaître la culture chinoise, pourraient être aussi d'utiles relais pour les « valeurs asiatiques » dans le domaine politique... Enfin, troisième reproche, la Chine n'assume pas ses responsabilités internationales : présente au FMI, à l'OMC, ou dans les sommets sur le climat, elle campe sur la défense intransigeante de ses intérêts -comme l'a encore montré, à propos des taux de change, le récent G20.

De ce livre ressort pourtant l'image d'un pays fragile : comment répondra-t-il à ses énormes défis sociaux et environnementaux ? Quelles seront les conséquences politiques de l'inéluctable ralentissement de la croissance ? Celle-ci, observe l'auteur, a été jusqu'ici tirée par la démographie et l'exportation, elle devra à l'avenir s'appuyer sur l'innovation et la consommation intérieure : une transition difficile, que les dirigeants du parti et de l'Etat gèrent au jour le jour.

vers une domination globale

L'ouvrage des économistes Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard, d'une lecture plus austère, est aussi beaucoup plus inquiétant : la Chine, estiment-ils, poursuit, depuis son « réveil », un dessein de domination globale. Son mercantilisme agressif, qui lui a permis d'accumuler d'énormes réserves de change (quelque 4.000 milliards de dollars, si l'on y inclut celles de Hong Kong et des fonds souverains), a été à l'origine de la crise qui a déstabilisé l'Amérique et l'Europe. Il lui confère aujourd'hui une considérable puissance financière, que l'endettement des Etats occidentaux transforme en puissance politique. Bref, le pays vise une véritable « cannibalisation » des économies développées. Et il développe parallèlement une puissance militaire qui sert ses ambitions géopolitiques et menace ses voisins, à commencer par l'Inde.

A partir des mêmes faits, donc, deux visions contrastées. L'ouvrage du journaliste prête aux hiérarques de Pékin un certain opportunisme et une claire conscience de la fragilité du pays. Celui des économistes penche un peu trop vers la « théorie du complot », mais il a le mérite de fournir un tableau complet et cohérent de la puissance chinoise. Dans les deux livres, en tout cas, une salutaire leçon de réalisme.

GÉRARD MOATTI

L'Arrogance chinoise d'Erik Izraelewicz.

Grasset, 256 pages, 18 euros.

La Visée hégémonique de la Chine d'Antoine Brunet et Jean-Paul Guichard.

L'Harmattan, 208 pages, 21 euros.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.