jeudi 24 février 2011

Excédents chinois : c'est la faute aux petits garçons ! - Jean-Marc Vittori

Les Echos, no. 20876 - Dernière, mercredi, 23 février 2011, p. 16

Devrons-nous apprendre une nouvelle chanson économique ? Depuis des années, Washington chante sur tous les tons ce qui est devenu une rengaine : Pékin maintient artificiellement sa monnaie à un bas niveau, générant des excédents massifs, des réserves de change colossales et, au-delà, tous les déséquilibres du monde en général et des Etats-Unis en particulier. Deux économistes chinois de l'université new-yorkaise de Columbia, Qingyuan Du et Shang-Jin Wei, proposent un tout autre air (1). Pour eux, la cause fondamentale des excédents est... le surplus croissant des naissances d'enfants de sexe mâle en Chine.

En 2007 (dernières statistiques disponibles) on a enregistré 122 naissances de garçons pour 100 naissances de filles dans l'empire du Milieu, alors que la situation était à l'équilibre au début des années 1980. Cet énorme décalage déclenche une formidable course aux filles. Or, pour trouver une fille à marier, c'est bien connu, rien de tel qu'un portefeuille bien rempli. Afin de renforcer leurs chances sur le marché aux épouses, les garçons, aidés par leurs parents, épargnent de plus en plus. Ils veulent aussi travailler davantage. Moins de demande, plus d'offre : ces deux changements exercent une pression à la baisse sur les prix. L'effet est faible sur les produits déjà soumis à la concurrence mondiale. Il est plus fort sur les biens et, surtout sur les services protégés de cette concurrence. La baisse de leurs prix relatifs correspond à une baisse du taux de change réel. CQFD : « Le taux de change réel chinois comprend seulement une petite partie de sous-évaluation (de 2 à 8 %) une fois que nous prenons en compte le ratio des naissances et d'autres facteurs structurels. »

Au-delà de sa portée, ce travail montre l'émergence des économistes chinois. Depuis des années, d'excellents économistes américains jouaient du violon en démontrant les vertus pourtant contestables du modèle des Etats-Unis. Maintenant, c'est au tour de brillants chercheurs chinois d'offrir une nouvelle musique. Attention les oreilles !

(1) « Sex Ratio and Exchange Rates » par Qingyuan Du et Shang-Jin Wei, Working paper n°16.788, NBER, février 2011.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.