vendredi 25 février 2011

Des secrets de moins en moins bien gardés - Chong Rak-in

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 35

Le téléphone mobile est devenu l'outil essentiel de transmission des informations sur ce qui se passe en Corée du Nord. Daily NK, quotidien en ligne sud-coréen spécialisé dans les nouvelles venant du Nord, a récemment publié une séquence vidéo surprenante. On y voit un Nord-Coréen en train de brûler un portrait de Kim Jong-il et d'écrire des propos injurieux à son encontre. L'homme s'était apparemment filmé lui-même à l'aide d'un téléphone portable ou d'un petit appareil photo. C'est un homme d'affaires nord-coréen qui a transmis l'objet à un correspondant du journal en Chine. Les images, témoignant d'une révolte ouverte contre le régime de Pyongyang, ont suscité une grande émotion en Corée du Sud.

De même, l'organisation de réfugiés North Korea Intellectuals Solidarity avait annoncé en novembre 2009 la réforme monétaire en Corée du Nord, une exclusivité qu'elle avait obtenue via la téléphonie mobile. En mai 2010, alors que le naufrage de la frégate Cheonan [survenu en mars 2010 en mer Jaune] divisait l'opinion sud-coréenne quant aux responsabilités de Pyongyang dans l'affaire, Free North Korea Radio avait livré une reconstitution de l'événement, mettant en cause Kim Jong-il et ses collaborateurs sur la base des renseignements que la radio disait tenir de la plus haute instance militaire nordiste.

Comment ces structures modestes peuvent-elles se procurer des informations aussi secrètes ? Ha Tae-gyong, le directeur de Free North Korea Radio, affirme qu'il dispose de correspondants sur place qui lui fournissent des nouvelles récentes par téléphone portable. Une fois installés en Corée du Sud, les réfugiés nord-coréens font appel à des intermédiaires chinois pour envoyer téléphones et argent à leurs proches restés au pays. "Grâce au portable chinois que je lui ai fait parvenir, je peux parler à mon fils qui est resté au pays, à Chongjin. Quand il ne m'appelle pas à l'heure convenue, je panique, mais je suis heureuse d'avoir ce moyen de communication en attendant qu'il me rejoigne", raconte une quinquagénaire d'origine nord-coréenne.

Tout se joue à la frontière

Les portables chinois permettent par ailleurs aux passeurs qui aident les Nord-Coréens à fuir leur pays, aux organisations qui s'intéressent à la Corée du Nord et même aux autorités sud-coréennes de se tenir au courant de ce qui se passe dans ce pays fermé. Quelque dix mille habitants du Nord en posséderaient un dans la région frontalière située près de la Chine. Un grand nombre d'entre eux servent d'informateurs à des gens du Sud, qui leur paient l'appareil et les frais liés à son utilisation. Une information se paie une certaine somme d'argent, plus ou moins importante selon sa valeur.

Il existe en Corée du Sud plusieurs médias spécialisés dans la diffusion de ces informations en provenance de Corée du Nord : Open Radio for North Korea, Daily NK, North Korea Intellectuals Solidarity, Free North Korea Radio ou encore Good Friends. Hormis le premier, tous sont animés par des réfugiés nord-coréens. La plupart reçoivent une aide du gouvernement américain ou d'ONG américaines. "Ils ont aussi leurs contacts en Corée du Nord", déclare un analyste, ancien officier de l'armée sud-coréenne. "Comme ils ont plus de moyens financiers, ils ont plus de scoops. Il arrive aussi qu'on soudoie un officier nord-coréen et qu'on l'aide à monter en grade pour qu'il ait accès aux secrets importants." Free North Korea Radio, avec ses vingt salariés, dont sept journalistes à plein-temps, est un organe mondialement connu pour la qualité de ses informations. Les journalistes sont tous d'origine nord-coréenne et chacun d'eux dispose de cinq ou six contacts en Chine et en Corée du Nord, qu'il gère personnellement. Ils ont un budget pour les payer. Ils se rendent régulièrement en Chine, près de la frontière nord-coréenne, pour les rencontrer, mais se servent aussi de leur portable pour leur parler. "Nous avons nos horaires pour ces échanges", explique Ha Tae-gyong. Il assure qu'il vérifie toujours la fiabilité d'une information auprès d'autres correspondants avant de la diffuser. Ceux qui sont sur place ont eux-mêmes leur réseau interne - dans l'armée et la police - pour obtenir des scoops. "Il nous est arrivé une fois d'exfiltrer un correspondant, car sa vie était en danger", ajoute Ha Tae-gyong.

Des appels très risqués

Les portables chinois ne fonctionnant que dans la région frontalière, ces médias introduisent depuis peu des téléphones par satellite en Corée du Nord. Free North Korea Radio révèle en avoir fait passer dans les environs de Pyongyang. C'est de cette façon qu'aurait été obtenue en mars 2010 leur exclusivité sur l'exécution de Pak Nam-gi, ancien responsable des finances du Parti du travail, tenu pour responsable de l'échec de la réforme monétaire. Mais ces appareils valent 1 million de wons [700 euros environ] et la communication coûte cinq fois plus cher qu'avec un mobile chinois. Sans parler du fait, très contraignant, qu'ils ne fonctionnent pas dans un espace clos.

Le téléphone portable est un outil également indispensable aux passeurs. Leur objectif ne se limite pas au trafic d'informations. Ils ont surtout besoin de se tenir au courant de ce qui se passe dans le pays pour pouvoir aider les réfugiés à fuir. D'après Kim Chi-song, président de l'Association pour le sauvetage des réfugiés, "un membre de l'association dispose en Chine et en Corée du Nord de sept ou huit contacts qui prennent tous de grands risques, car la police patrouille avec des détecteurs." Les autorités nord-coréennes auraient en effet renforcé la surveillance à l'aide de ces mêmes appareils, dont elles auraient fait l'acquisition en Allemagne il y a deux ans. Un citoyen nord-coréen surpris en train de communiquer avec l'étranger risque évidemment d'être fusillé, comme M. Chong, un ouvrier de l'usine militaire de Hamhung, qui aurait été exécuté en janvier 2010 pour avoir donné des nouvelles de son pays à un ami réfugié à l'aide de son portable chinois. Désormais, les usagers s'isolent dans la montagne pour téléphoner, limitent la communication à cinq minutes et éteignent l'appareil tout de suite après. "Téléphoner, ça peut vous coûter la vie", raconte un réfugié.

Chong Rak-in

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