jeudi 3 février 2011

REPORTAGE - A Liu Jiang, le Nouvel An rassemble les familles - Dorian Malovic

PHOTO : Dorian Malovic / La Croix

La Croix, no. 38886 - Evénement, jeudi, 3 février 2011

Au coeur de la Chine centrale, la famille Chen s'est préparée à accueillir ses enfants ayant migré dans les villes pour fêter avec eux, sous les meilleurs auspices, l'entrée dans l'année du lapin.

Liu Jiang (Province du Hunan), de notre envoyé spécial

Lao Zhu nettoie à grandes eaux la longue table en bois sur laquelle il vient d'étriper un énorme cochon commandé par la famille Chen. La carcasse de l'animal sèche à l'intérieur de son atelier alors que la tête, les oreilles, les pattes et les viscères sont mis de côté dans un grand seau en bois. Quelques hommes d'un âge avancé, frigorifiés, cigarette au bec, admirent le travail du professionnel et lui tapent dans le dos amicalement. Car à Liu Jiang, petit village de paysans agriculteurs au coeur de la province centrale chinoise du Hunan, Lao Zhu vit son moment de gloire annuel.

À la veille du Nouvel An chinois qui inaugurera demain l'Année du Lapin, toutes les familles des villages alentour le sollicitent pour « tuer le cochon », cérémonie immuable sans laquelle les festivités n'auraient pas le même goût. « C'est le troisième aujourd'hui ! éclate-t-il de rire, il était plus gros que les autres celui-là et la famille Chen aura de quoi partager pour les fêtes. »

Assise sur un petit banc, grand-mère Chen a le sourire. C'est elle qui a acheté le cochon à un éleveur voisin pour assurer les festins de la semaine à venir, alors que toute sa famille va se retrouver dans la maison natale. À 73 ans, emmitouflée dans sa veste et son pantalon matelassés, bonnet de laine sur la tête, elle s'assure de la qualité de la bête en tripotant les intestins, le foie ou les rognons : « Nous les Chinois, on adore le cochon et on mange tout, surtout à la campagne comme ici, rien n'est jeté », rigole-t-elle en serrant dans ses bras sa « petite-fille préférée », San San, 22 ans, qu'elle a élevée depuis sa naissance jusqu'à ses 10 ans. Étudiante en administration publique à l'université du Hunan, la jeune fille vient de débarquer du bus venant de Changsha, capitale de la province.

Très attachée à ses racines paysannes, San San est fière de présenter la maison où elle est née : « La sage-femme a tout juste eu le temps de venir pour accoucher ma mère, raconte-t-elle, je suis arrivée très vite, ici, dans cette pièce du rez-de-chaussée. J'adore la maison de mon enfance. » Émerveillée par l'épaisse couverture de neige qui habille toutes les maisons dispersées du village - « c'est la première fois que j'en vois autant », la jeune femme respire l'air pur de cette campagne, où derrière chaque maison s'étale une rizière, près d'un petit étang où les habitants élèvent les poissons. « Les paysans de mon village, comme ceux de Lan Mu ou Jie Jiao Zui à côté, ne respirent pas la richesse, dit-elle en faisant une moue un peu triste, mais ils ne sont pas non plus très pauvres, juste de quoi vivre au quotidien avec le riz et les poissons vendus à la ville, mais pas de quoi envoyer leurs enfants étudier à l'université, c'est beaucoup trop cher. » San San fait exception. Sa mère travaille tous les jours comme contrôleuse de bus, de 6 heures du matin à 18 heures le soir, et son père « fait des affaires ».

En marchant le long des petits carrés de rizières et au bord de l'eau, croisant des tombes parfois monumentales où reposent les ancêtres, on sent une excitation inhabituelle. Tout le monde s'affaire, du moins ceux qui sont restés vivre au village et qui, au-delà de la fête du Nouvel An, attendent surtout le retour des enfants ou petits-enfants partis chercher travail et fortune dans les provinces riches du sud de la Chine, le Guangdong ou le Zhejiang, « usines du monde ». La veille Ma, copine de grand-mère Chen, a ouvert en grand les portes de sa maison pour y laisser entrer le soleil qui perce le brouillard matinal. Elle vit avec sa belle-fille et son petit-fils, alors que son fils travaille dans une usine de Shenzhen près de Hong Kong. « Il arrive demain et tout le monde ira le chercher sur la grande route car il va être très chargé, c'est sûr ! » Une maison toute propre l'attendra et il passera la porte décorée de banderoles rouge et or toutes neuves aux slogans protecteurs : « Santé, prospérité, gaieté ».

San San explique que c'est la tradition de rapporter beaucoup de cadeaux de la ville où on travaille. Son petit frère, qui s'est lancé dans les affaires avec son père dans la province du Jiangsu, au nord de Shanghaï, a déjà dû dépenser quelques milliers de yuans pour les cadeaux à la famille : fruits séchés, sauces piquantes, fruits, noix, algues viendront compléter les menus déjà bien riches préparés pour ces fêtes. Pendu à un fil dans la cour de la petite ferme, un chapelet de poisson sèche au soleil depuis plusieurs semaines, avec des morceaux de lard, des poulets et des canards. « C'est l'abondance pendant une semaine ! Et plus encore », assure l'étudiante. Avec le souvenir des temps difficiles, il y a quelques décennies, sous l'ère de Mao, on ne se prive plus de rien dans cette province où le Grand Timonier communiste vit le jour. En dépit de la famine des années 1960 ou de la Révolution culturelle qui firent des dizaines de millions de morts, les Hunanais vouent encore aujourd'hui un culte démesuré au fondateur de la République populaire de Chine en 1949.

En passant devant les maisons aux portes ouvertes se présentent des images inattendues et pour le moins paradoxales. Dans l'entrée, sur le mur principal, trônent l'autel des ancêtres avec une photo en noir et blanc d'un arrière-grand-parent et, à droite, un immense portrait de Mao. Encore plus déconcertant est de voir associés, dans certaines maisons, l'autel des ancêtres, Mao... et un crucifix ! Pour M. Zhu, rien d'antagoniste : « Je suis chrétien depuis vingt ans lorsqu'un pasteur est passé par les villages du coin, raconte-t-il. Il m'a guéri d'une migraine tenace et depuis, je fais mes prières et me rends même à la petite église construite il y a dix ans dans le village voisin. Mao est hunanais, je suis fier de lui et mes ancêtres sont mes racines, là d'où je viens. Tous les piliers de ma vie sont devant vos yeux. » La petite centaine de chrétiens du village partagent cette opinion et préparent avec le même enthousiasme les célébrations de la plus grande fête annuelle chinoise, un peu plus d'un mois après celles de Noël pour eux.

En chemin vers le petit « centre du village », San San croise Yang Xiao Wei, 23 ans, ouvrier dans une usine du nord de la Chine, ami de ses amis d'enfance. Arrivé il y a quelques jours déjà, il a offert beaucoup de vêtements à ses parents : « Pour nous Chinois c'est le moment le plus intense de l'année, tout le monde s'y prépare en ville. Les magasins regorgent de gens pressés d'acheter de bons produits à rapporter dans les districts plus reculés comme Liu Jiang. Ma mère, qui travaille dans une petite usine pour compléter les revenus de la ferme, passe des jours à préparer des raviolis à la viande, au poisson et aux légumes... J'ai apporté des poissons et des fruits de mer car je travaille à Dalian, un grand port du nord. Ici, il n'y en a pas mais tout le monde adore. »

Après une bonne heure de marche dans la neige à travers champs et étangs, le trafic de minibus, mobylettes ou voitures s'intensifie, avant un village commerçant où l'activité bat son plein : un boucher étale sa viande sur un fil, dont des cuisses de chien, viande très prisée dans la région ; le marchand de pétards et de feux d'artifice a décoré son magasin de rouge et d'or, couleurs de la fête ; les coiffeurs font eux aussi fortune car toutes les filles et les femmes se font une nouvelle coupe pour l'occasion. Une ribambelle d'enfants jouent et courent partout dans ces ruelles. Ici, la politique de l'enfant unique est dépassée par la nécessité d'avoir des garçons, alors lorsqu'on a deux filles, on fait un troisième enfant. En attendant, les petits sont impatients de recevoir les petites « enveloppes rouges » (hong bao) du Nouvel An, dans lesquelles les parents, grands-parents, oncles et tantes auront glissé quelques billets. « Comme je suis encore étudiante et pas mariée, explique San San, je recevrai moi aussi des hong bao, mais j'ai préparé plein de cadeaux pour mes parents, grands-parents, oncles et tantes. »

Ainsi, en cette fin d'année, tout le monde solde les comptes, on se réconcilie avec d'anciens rivaux, on paye ses dettes, « on tourne une page » pour en ouvrir une nouvelle, pleine d'espoir et d'optimisme. C'est pourquoi une ombre qui plane sur la famille Chen doit être évacuée au plus vite. Par sa mère, totalement affolée, San San vient d'apprendre que la petite amie de son frère, travaillant à Canton et présentée l'année dernière à la maison pour le Nouvel An, est enceinte : « Ho ! Je vais devoir aller avec ma potentielle future belle-soeur à l'hôpital très vite, car il y a un terrible dilemme pour toute la famille... » La petite amie veut garder le bébé, les parents de San San hésitent, mais considèrent que leur fils, 20 ans, n'est pas assez mûr pour être père. Enfin, les parents de la fille ne savent pas encore qu'elle est enceinte. « Voilà la famille chinoise et ses contradictions », soupire San San en confiant qu'il faut trouver une solution avant le Nouvel An. « Moi, je ne peux pas accepter que le bébé soit tué. Je pense que si c'est un garçon, ils voudront bien le garder. » D'où une visite urgente à l'hôpital où un médecin acceptera de dévoiler le sexe du bébé contre une enveloppe de 1 000 yuans (100 €) car c'est normalement interdit. « Il faut vite savoir, car si c'est un garçon, le Nouvel An sera joyeux, on gardera certainement le bébé, déclare sans ambiguïté San San. Un mariage s'organisera très vite après les fêtes, une bonne façon de commencer l'année. » À la question de savoir quel choix sera fait c'est une fille, personne ne souhaite répondre.

Et San San de rêver à la première nuit de cette nouvelle année où le ciel sera brillant comme en plein jour, avec les feux d'artifice et les pétards. La grande table réunira toute la famille autour de « mille plats » savoureux, tout le monde boira et fumera à volonté, sortira saluer les voisins, ira visiter les autres membres de la famille dans un autre village le lendemain... « On oubliera toutes les mauvaises choses de l'année passée, on se reposera, on jouera au mah-jong, les dominos chinois, on apportera de la nourriture et de l'encens sur les tombes des ancêtres et ma grand-mère fera plusieurs fois le tour de la maison en priant et en lançant du riz afin que le Dieu du village nous protège tous, pour l'Année du Lapin qui s'ouvre. »


Repères. Un rite massivement observé

Dans le calendrier chinois, la nouvelle année lunaire commence le 3 février et s'achèvera le 22 janvier 2012. Le Lapin va remplacer le Tigre, instaurant une période de tranquillité relative avant de laisser la place au Dragon.

Selon une légende chinoise, les signes du zodiaque auraient pour origine un réveillon du Nouvel An auquel furent invités par Bouddha douze animaux. Le premier arrivé fut le rat, le dernier le cochon ; le lapin était le quatrième. Pour les remercier, Bouddha leur consacra à chacun une année.

Selon les astrologues chinois, les personnes nées sous le signe du Lapin sont sociables, discrètes, raffinées, astucieuses, perspicaces et sensibles et s'entendent bien avec celles nées sous le signe de la Chèvre et du Cochon.

Plus grande fête annuelle chinoise, le Nouvel An provoque dans le pays une migration massive. Plus de deux milliards de voyages sont effectués par avion, train, bateau ou bus pendant plus d'un mois, certains ne trouvant pas de places pour rentrer dans leur village natal.

Fière de cette tradition culturelle singulière, la Chine souhaite faire inscrire cet événement au patrimoine mondial de l'Unesco.

Pour les nouveaux riches, certains hôtels de luxe comme le Crown Plaza de la ville de Suzhou, la « Venise » chinoise, proposent un dîner et une nuit dans la suite présidentielle pour la somme de 50 000 € ! Le dîner moyen du Nouvel An coûte entre 50 et 90 € par personne.

Pétards et feux d'artifice provoquent de nombreux accidents. Près de 200 villes chinoises avaient interdit l'utilisation de pétards mais ces mesures ont été levées sous la pression du public et pour des raisons commerciales.

Le prix Nobel de la paix 2010 Liu Xiaobo, condamné à onze ans de prison pour « subversion », sera privé de visite pendant les fêtes. Sa femme Liu Xia reste placée en résidence surveillée.

Sur www.la-croix.com retrouvez un diaporama et une infographie animée sur le Nouvel An chinois.


Pékin va devoir stabiliser la hausse des prix

Les Chinois se plaignent ouvertement des prix de l'alimentation et de l'immobilier, alors que l'inflation menace la stabilité du pays Changsha (capitale du Hunan), de notre envoyé spécial

«Si l'inflation globale chinoise a été d'à peu près 4 % en 2010, je peux vous affirmer que les prix ont augmenté de 10 à 15 % pour les produits frais et de 20 à 25 % pour la viande. » Patron du magasin Carrefour de Changsha depuis deux ans, après avoir dirigé d'autres supermarchés à Pékin, Shanghaï, Canton ou Wuhan, Xavier Bodenes se trouve à un poste d'observation idéal pour évaluer les conséquences de la hausse des prix depuis des mois sur le Chinois moyen. « Le panier moyen d'une famille chinoise, dont les produits de base les plus vendus chez nous sont l'huile, le riz, le porc et les légumes verts, n'a pas baissé en valeur mais en quantité, explique-t-il. Ils dépensent la même somme d'argent pour moins de produits et les salaires n'augmentent pas en rapport avec l'inflation... D'où un mécontentement croissant de l'opinion publique en dépit des bons chiffres de croissance.

Selon un sondage, effectué le mois dernier par l'Académie des sciences sociales de Pékin, dans sept grandes et petites villes du pays, le taux de satisfaction des Chinois à l'égard de l'emploi et de la sécurité sociale est au plus bas depuis quatre ans, « alors que les conséquences négatives de la crise financière se sont fait graduellement sentir » depuis l'an dernier. Plus important, la hausse des prix a été le premier sujet de préoccupation des Chinois en 2010.

« Tout augmente, se plaint Guei Hua, jeune mère de famille ayant pourtant un bon poste dans une entreprise publique de Changsha. Nous venons d'acheter un appartement, mais les prix ont tellement augmenté en quelques mois que nous avons dû réduire nos ambitions de 20 % concernant la surface du bien. »

Pour de nombreux Chinois de la petite classe moyenne, où le travail des deux parents permet d'avoir un appartement, une voiture et un enfant, les salaires deviennent insuffisants pour assurer un quotidien confortable, sans même parler des frais à venir pour les études supérieures de leur ou leurs enfants. « La récente hausse des prix dans toute la Chine a effectivement rendu encore plus difficile la vie des personnes à revenu faible et moyen », a reconnu il y a trois semaines le premier ministre Wen Jiabao devant un parterre d'universitaires à Pékin.

Afin de combattre l'inflation et la spéculation immobilière, la banque centrale a pris des mesures de relèvement de ses taux de référence et de maîtrise des valeurs d'emprunt. Pour autant, selon un analyste de la chambre de commerce de l'immobilier, Ren Rongrong, « à court terme, les prix vont continuer à grimper dans l'immobilier à cause de l'inflation générale et d'une énorme quantité de liquidités sur le marché ».

En visite exceptionnelle il y a quelques jours au Bureau des plaintes de Pékin où quiconque peut protester contre les injustices dont il se sent victime, le premier ministre Wen Jiabao a voulu montrer qu'il se sentait proche du peuple qui souffre. Mais l'opinion exprime sa colère de plus en plus ouvertement. Qu'en sera-t-il pour l'Année du Lapin ?

Dorian Malovic

© 2011 la Croix. Tous droits réservés.