vendredi 25 février 2011

Twitter version chinoise et charitable - Li Jingrui

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Tout a commencé de façon totalement fortuite en apparence. Le 17 janvier à 14 h 20, après avoir reçu un message privé, le Pr Yu Jianrong a brusquement décidé d'ouvrir une nouvelle conversation sur son compte de microblogging Weibo. "Quelle disgrâce ! Yang Weixin, un enfant de 6 ans originaire de Quanzhou, dans la province du Fujian, a été enlevé en 2009, puis volontairement mutilé pour aller mendier dans les rues. Début 2010, un internaute l'a remarqué dans une rue de Xiamen et l'a pris en photo. Aujourd'hui, on ne sait pas ce qu'il est devenu. L'appel à l'aide le concernant m'a vraiment interpellé", a-t-il écrit et publié. Suivait le lien vers un message posté par la mère de Yang Weixin sur le forum au service des citoyens de Fuzhou. De façon inespérée, ce maigre microblog a été relayé une dizaine de milliers de fois et a donné lieu à plus de deux mille commentaires. Même si le nombre de suiveurs de Yu Jianrong dépassait trois cent mille [475 000 aujourd'hui], cette amplification reste malgré tout étonnante.

Pouvoir agir

Parmi les internautes qui ont rapidement relayé le message sans y attacher grande importance - trop occupés à préparer le nouvel an -, aucun n'a probablement pensé que ce geste banal allait déclencher un élan citoyen d'une ampleur quasi inédite.

Le mouvement, qui ne s'essouffle pas, implique aussi bien des professeurs d'université que des stars aux millions de suiveurs, des agents de la sécurité publique, de riches chefs d'entreprise, des associations expérimentées, des journalistes et même de simples internautes possédant juste un téléphone portable. Tous ont choisi spontanément de s'engager dans cette action. Pour beaucoup, c'était sans doute la première fois qu'ils se rendaient compte qu'ils pouvaient vraiment faire quelque chose par eux-mêmes et surtout qu'ils étaient capables de changer le sort de nombreux enfants réduits à la mendicité.

L'idée était venue progressivement à Yu Jianrong. Dans ce processus, ce qui a vraiment joué un rôle déterminant, ce sont les trésors d'intelligence mis en oeuvre par d'innombrables internautes anonymes. Le 20 janvier 2011, après avoir relayé un message du responsable de la cellule anti-enlèvements d'enfants au sein du département de la Sécurité publique, Yu Jianrong a donné une nouvelle dimension à son appel en demandant aux internautes de toute la Chine de prendre des photos de tous les jeunes mendiants rencontrés dans la rue, puis de les publier sur Internet. Cinq jours plus tard, un compte microblog spécifique a été créé pour recueillir les résultats de cette activité et des bénévoles recrutés pour sa gestion.

Une demi-heure après l'ouverture du microblog, la première photo d'un petit mendiant a été postée. Elle avait été prise à Sanya, sur l'île de Hainan. L'internaute au pseudonyme de "singe Sese" est le gestionnaire du compte consacré aux photos d'enfants mendiants postées pour les sauver. "Il ne faut pas vous figurer que nous sommes une organisation bien rigoureuse. Pour certaines choses, nous avançons à tâtons, dit-il. Les bénévoles travaillent à la va-vite, sans horaires fixes." Singe Sese a rédigé une documentation assez complète pour normaliser un peu les tâches, tout en espérant pouvoir rapidement embaucher un bénévole à plein temps. Lui-même travaille comme webmestre d'un site. Il lui est impossible de se consacrer à ce travail à plein temps.

200 000 paires d'yeux

Selon Hu Wei, responsable de la Fondation pour les orphelins de Chine, le compte recense déjà plus de 200 000 suiveurs. C'est un peu comme si 200 000 paires d'yeux les observaient. De tels chiffres sont certes encourageants et incitent Hu Wei à poursuivre dans cette voie, mais cela l'inquiète également. Le sujet a provoqué une mobilisation très importante, mais il a également fait naître de nombreuses interrogations. Beaucoup de gens commencent à se demander s'ils luttent contre les enlèvements ou contre la mendicité - et si ce mouvement citoyen ne s'est pas écarté de ses intentions premières. "Si jamais un jour on se trompe, on risque de mourir noyés tant les gens seront nombreux à nous cracher dessus", fait observer avec émotion Hu Wei. Malgré tout, il se dit résolu. "Si tout cela permettait de sauver ne serait-ce qu'une personne, cela en vaudrait quand même la peine", assure-t-il.

Que peut en fin de compte la population ? Bien qu'on ait désigné ce mouvement comme le "combat contre les enlèvements grâce au microblog", Yu Jianrong affirme qu'il souhaite avant tout sauver les enfants mendiants et que ce n'est pas la même chose que de lutter contre les enlèvements. "Les kidnappings sont du ressort de la police. Nous, simples citoyens, que pourrions-nous faire dans ce domaine ?"

Li Jingrui

Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)

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