Affichage des articles dont le libellé est Twitter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Twitter. Afficher tous les articles

lundi 22 août 2011

Le fulgurant succès de Weibo, le " Twitter " chinois - Brice Pedroletti

Le Monde - Economie, lundi 22 août 2011, p. 12

C'est la réponse de la Chine à Twitter, et elle fait un tabac. Proposé par le portail Sina depuis août 2009, le service Weibo (littéralement " microblog ") a dépassé, jeudi 18 août, les 200 millions d'utilisateurs - soit près d'un internaute sur deux en Chine, qui en compte 485 millions.

Le succès de la plus populaire plate-forme de " microblogging " (échange de messages courts) chinoise est à double tranchant pour le gouvernement : il a permis à la Chine, dont les systèmes de censure bloquent l'accès à Twitter, Facebook et YouTube et à ses géants d'Internet, de ne pas rester en marge des derniers développements technologiques et économiques du Web.

Tout en l'immunisant contre les effets les plus brutaux d'un outil de ralliement et de transmission de l'information, extrêmement rapide et incontrôlable, Sina Weibo pratique, comme toutes les sociétés Internet en Chine, une censure assez tatillonne de ses contenus et verrouille régulièrement le compte des utilisateurs jugés indésirables. Mais l'effet de masse que procure un tel réseau, et les spécificités techniques apportées par Sina - comme la possibilité d'insérer dans le message même des photos et des vidéos - ont largement contribué à élargir l'espace du débat public en Chine.

Dirigé par Charles Chao (Cao Guowei en chinois), Sina est coté au Nasdaq américain. La valeur de son action a doublé en un an, et Weibo représenterait la moitié de la capitalisation actuelle du groupe (6,1 milliards de dollars), selon les analystes. Sina a toutefois dû procéder à des investissements très lourds en publicité et en ressources humaines pour assurer le développement de son service de microblogging.

Ses revenus nets au deuxième trimestre ont été divisés par 2,5, comparé au même trimestre en 2010; mais son chiffre d'affaires a bondi de 20 %. Charles Chao souhaite désormais " monétiser " Weibo, notamment en trouvant le moyen d'y associer des revenus publicitaires. Sur ce créneau, il se positionne loin devant ses concurrents chinois. Baidu, le moteur de recherche chinois, qui a lancé en septembre 2010 son propre service de microblogging, a jeté l'éponge : les utilisateurs, qui avaient l'obligation de s'identifier, l'ont boudé.

Weibo, de son côté, garantit l'anonymat. Mais certains des utilisateurs qui fournissent les preuves de leur identité reçoivent alors un statut VIP, ce qui leur donne davantage de crédibilité. On y trouve les stars de la télévision et du cinéma - l'actrice Yao Chen a ainsi 10,8 millions d'abonnés. Mais aussi des commentateurs influents, telle la patronne de presse Hong Huang (3,2 millions de suiveurs), ainsi que des personnalités de la société civile (comme le journaliste d'investigation Wang Keqin).

Scandale

Les contestataires, qui se retrouvent interdits de Weibo, se réfugient sur... Twitter, bloqué en Chine mais accessible grâce au VPN (Virtual Private Network ou réseau privé virtuel). Weibo a l'avantage d'offrir plus d'espace que son homologue américain : les messages comportent jusqu'à 140 caractères chinois, soit l'équivalent de 280 lettres de l'alphabet, contre la moitié pour Twitter.

Depuis sa création, Sina Weibo n'a cessé de s'illustrer dans les événements qui ont fait débat en Chine. Les informations sensibles ont beau être purgées, elles ont le temps de circuler - ne serait-ce que quelques heures - surtout lorsqu'il s'agit de photos. Ce fut le cas, le 14 août, lors de la manifestation monstre de Dalian, qui dénonçait des risques de pollution.

Les plus hardis des microblogueurs prennent soin toutefois d'ouvrir deux comptes pour s'assurer que leur message est bien en ligne - et non effacé par la censure. Weibo est à l'origine, depuis quelques semaines, d'une polémique après qu'une jeune utilisatrice VIP, Guo Meimei, s'est mise à raconter à grand renfort de détails et de photos son existence luxueuse. Or, sur son profil était noté qu'elle dirigeait une société liée à la Croix-Rouge chinoise. Les internautes se sont mis à enquêter, spéculant sur ses relations avec un ponte de l'association. Malgré le scandale dans lequel est toujours empêtrée la Croix-Rouge de Chine, la jeune femme, elle, persiste et signe : elle vient d'annoncer qu'elle allait bientôt sortir une chanson... sur Weibo.

Brice Pedroletti

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 4 août 2011

Le microblogging explose en Chine - Gabriel Grésillon

Les Echos, no. 20988 - Dernière, jeudi 4 août 2011, p. 11

Pékin a beau bloquer l'accès à Twitter, cela n'empêche pas le microblogging de faire fureur en Chine. D'après les chiffres que vient de publier le Centre d'information sur l'Internet, ce sont bien les services de minimessages qui ont connu la croissance la plus spectaculaire dans le pays au cours des six premiers mois de 2011. Le nombre d'utilisateurs a bondi de 208 %, passant de 63 millions à 195 millions. Au même moment, le nombre d'internautes atteignait 485 millions, soit une hausse de 6,1 % en un semestre, moins que les 9,4 % constatés il y a un an.

Le microblogging à la chinoise ressemble à s'y méprendre à celui que l'on pratique sur Twitter. A ceci près que les messages considérés comme subversifs s'y font « harmoniser », comme disent les internautes pour parler de censure. Une référence à la doctrine de la « société harmonieuse » chère au président chinois, Hu Jintao.

Le phénomène est suivi de très près par les autorités car Pékin peine à reprendre la main sur cette agora moderne. En témoigne le mal qu'ont eu les autorités à casser la rumeur qui donnait récemment pour mort Jiang Zemin, l'ancien président chinois. Le blocage de tout message faisant référence à ce dernier, plutôt que de calmer les esprits, les a enflammés, au point que la télévision de Hong Kong elle-même a annoncé le décès de l'ancien dirigeant.

De même, c'est de plus en plus souvent sur microblog que naissent les affaires qui secouent l'opinion. La dernière en date a fait le malheur de la jeune Guo Meimei. Celle-ci a mis en ligne des photos d'elle-même devant sa Maserati rutilante. Une voiture de luxe offerte pour ses vingt ans. Problème : sur son profil, il était écrit qu'elle travaillait pour la Croix-Rouge chinoise. L'indignation s'est propagée comme une traînée de poudre. Mais que fait-on de notre argent ? Qui sont ces officines qui se disent caritatives et qui, en réalité, détournent les fonds qu'on leur confie ? Il a fallu que la Croix-Rouge s'empare de l'affaire, démente, puis qu'elle ouvre ses comptes au grand public, et qu'enfin la très riche mais infortunée Guo Meimei se confonde en excuses pour avoir menti sur son métier.

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

mercredi 15 juin 2011

Weibo, clone chinois de Twitter, nouveau défi pour Pékin

Le Monde - International, mercredi 15 juin 2011, p. 7

Twitter est bloqué en Chine, où le gouvernement préfère les clones chinois, plus facilement contrôlables. Deux ans après son lancement, en 2009, le service Weibo (littéralement, microblog) du portail chinois Sina a fait ses preuves, au point de poser des défis inattendus à la censure. Il regroupe 140 millions d'usagers. Les " sonneurs d'alarme " en ont fait un outil redoutable, diffusant informations et photos (ce que Weibo a permis avant Twitter) chaque fois qu'un événement éclate en Chine. Certes, les mots clés sensibles sont invalidés. Et un message de trop peut attirer des ennuis : un fonctionnaire à la retraite qui s'est moqué de Bo Xilai, le chef du parti de la ville de Chongqing, a été condamné en avril à un an de camp de rééducation.

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mardi 15 mars 2011

Les micro-attentes des blogueurs chinois - Brice Pedroletti


Le Monde - Dernière heure, samedi, 12 mars 2011, p. 27

Rabat-joie, la saison parlementaire chinoise, avec ses exaspérantes mesures de sécurité, ses discours lénifiants et son spectacle vaguement folklorique des représentants des minorités ethniques en habits d'apparat ? Vous n'y êtes pas : jamais l'Assemblée nationale du peuple (l'ANP), et la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), qui tiennent leur session annuelle dans le grand hall du peuple à Pékin, n'avaient passionné tant de monde... sur Weibo, le site micro-blogging chinois.

Comme Twitter, qui est bloqué en Chine, Weibo fonctionne par messages d'une centaine de caractères - plus précisément, 140 idéogrammes. Lancé par le portail Sina en 2009, le service a explosé, avec près de 100 millions d'usagers.

Après de timides débuts lors de l'édition 2010 des deux assemblées, le Twitter chinois couvre cette année l'événement en véritable pro : les sujets relatifs au congrès arrivent chaque jour en tête des thèmes les plus débattus sur Weibo. Et l'opérateur a pris soin de guider les internautes : la rubrique « micro-attentes » propose ainsi aux citoyens de s'exprimer sur tout ce qui entrave leur quête du minsheng, ou le « bien-être », ce nouvel objectif national que le prochain plan quinquennal, sur lequel les députés doivent se prononcer lundi 14 mars, est censé promouvoir : on y trouve le prix du logement, l'emploi, les salaires, les embouteillages, la retraite et les difficultés d'inscription à l'école maternelle. « Cet intérêt des gens pour le congrès via Weibo est un phénomène nouveau. Ça a pris une telle ampleur que cela dépasse l'espace privé et personnel du blog : on est bien à l'échelle d'un espace public, ce qui en fait une étape intéressante dans la construction d'une société civile », explique Liu Chang, professeur en sciences de l'information à l'université chinoise des médias à Pékin.

Qu'un délégué émette une proposition incongrue lors des débats, ou sur son propre Weibo (169 députés de l'ANP et 212 membres de la CCPPC en ont ouvert un, mais ils sont quelques dizaines à les alimenter), et les internautes se mobilisent. Mercredi, 400 000 d'entre eux s'en sont pris aux déclarations de Wang Ping, directrice du Musée de l'art des minorités à Pékin et membre de la CCPPC.

Celle-ci souhaite décourager les enfants des campagnes d'entrer à l'université : la famille s'endette, l'enfant ne rentre pas au village, et c'est une tragédie. Le sang des internautes, dont la conscience sociale n'est plus à prouver, n'a fait qu'un tour : ils ont éreinté la malheureuse déléguée. « Et les enfants des cadres qui partent à l'étranger et ne veulent plus être Chinois, c'est pas une plus grande tragédie, ça ? », a raillé le micro-blogueur Liyanx.

Le fossé entre riches et pauvres est un thème favori des micro-débats. Et la composition des deux assemblées fait doucement scandale : depuis que le parti a pris soin de coopter les élites chinoises, l'ANP a accueilli parmi ses rangs les plus grands patrons chinois, comme Zeng Qinghou, le patron de Wahaha, première fortune de Chine, ou encore Wang Jianlin, PDG du groupe Wanda.

N'y a-t-il pas plus de milliardaires qu'au Congrès américain, ont fait remarquer les commentateurs, en épluchant la liste Hurun des chinois les plus riches ? La CCPPC est remplie de célébrités. « Vive le Congrès Renminbi, rempli de riches, de célébrités, et de cadres du parti ! », a plaisanté qingqingboyuan. Attention, la liberté de ton a des limites : alors que les députés sont censés examiner le budget et le voter, les fonds alloués au maintien de la « stabilité », c'est-à-dire destinés aux forces de sécurité et à la justice, ont dépassé pour la première fois cette année le budget militaire. Les discussions sur le sujet ont disparu de Weibo, et une recherche avec l'expression « budget de stabilité » donne la mention : « Il n'y a pas de résultats correspondant aux lois et aux règles en vigueur. »

Certains macro-sujets suscitent toutefois des micro-discussions : c'est le cas de la politique de l'enfant unique. Dans son rapport présenté samedi 5 mars à l'assemblée, le premier ministre Wen Jiabao a pour la première fois mentionné une « amélioration progressive » du planning familial. Un signal : certains députés ont renouvelé l'appel à un assouplissement de la politique de l'enfant unique. Sina a aussitôt lancé un sondage le 7 mars sur Weibo : 83 % des participants se sont prononcés en faveur d'un desserrement des règles du planning familial.

La micro-démocratie va-t-elle changer la Chine ? « Ça n'a rien à voir avec la démocratie, même si Weibo exerce une certaine pression de l'opinion publique. Le pouvoir en a d'ailleurs un peu peur, mais il écoute l'avis des gens seulement quand ça l'arrange », estime le politologue Zhang Ming, de l'université du peuple à Pékin.

Il faut dire que les deux assemblées n'ont pas de pouvoirs réels : la plupart des lois sont votées par un comité permanent de l'ANP dépendant du parti. La CCPPC, conçue comme une haute chambre consultative, n'est « ni plus ni moins qu'un salon de thé », estime Li Datong, célèbre directeur de presse limogé il y a quelques années pour avoir dénoncé la censure. Elle donne l'illusion de débats libres. Les députés sont des « marionnettes », poursuit-il, qui ne comptent pas dans les processus de décision : « Le jour où l'on a de vrais députés, alors Weibo pourra être utile pour communiquer entre les électeurs et les députés ! »

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

vendredi 25 février 2011

LE MOT CHINOIS - "Weibo" : Microblog

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Techniquement, Weibo n'est pas autre chose que la version chinoise de Twitter. La différence est que le site de microblogging américain est un outil libre, tandis que Weibo est sous le contrôle des autorités chinoises. Au lieu d'interdire purement et simplement l'outil, elles ont fait le choix de le siniser pour mieux le contrôler, tout comme pour Internet. Résultat : Weibo supplante Twitter en Chine. Fin 2010, il y avait plus de 100 millions de microblogueurs chinois. 2010 a été baptisé l'an I de Weibo ! Aux yeux des internautes, malgré la censure et l'autocensure, la propagation de Weibo constitue une véritable révolution de l'information. Radicalement différent de la presse traditionnelle, le microblog se distingue du blog par son extraordinaire rapidité, ses messages brefs, son autonomie grâce à ses multiples supports : Internet, SMS. En 2010, pour la première fois, les affaires de corruption, les conflits sociaux, les suicides d'ouvriers chez Foxconn ou les immolations des petits propriétaires expulsés ont été rapidement relayés par Weibo auprès du public. Tout en évitant les sujets interdits, les microblogueurs, émetteurs et démultiplicateurs d'informations, ont saisi ce puissant outil pour dénoncer les injustices et défendre les droits des individus. Tout compte fait, le développement d'un outil d'information ne profite pas qu'au pouvoir. Tout comme Internet, le microblog est devenu l'un des plus puissants éclaireurs de la conscience citoyenne durant l'année 2010 et n'en est qu'à ses débuts. Face à cette réalité et à l'exemple de la révolution arabe, il ne serait pas étonnant que les autorités songent à mettre un terme définitif au microblogging en Chine.

Chen Yan

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

Twitter version chinoise et charitable - Li Jingrui

Courrier international, no. 1060 - Asie, jeudi, 24 février 2011, p. 36

Tout a commencé de façon totalement fortuite en apparence. Le 17 janvier à 14 h 20, après avoir reçu un message privé, le Pr Yu Jianrong a brusquement décidé d'ouvrir une nouvelle conversation sur son compte de microblogging Weibo. "Quelle disgrâce ! Yang Weixin, un enfant de 6 ans originaire de Quanzhou, dans la province du Fujian, a été enlevé en 2009, puis volontairement mutilé pour aller mendier dans les rues. Début 2010, un internaute l'a remarqué dans une rue de Xiamen et l'a pris en photo. Aujourd'hui, on ne sait pas ce qu'il est devenu. L'appel à l'aide le concernant m'a vraiment interpellé", a-t-il écrit et publié. Suivait le lien vers un message posté par la mère de Yang Weixin sur le forum au service des citoyens de Fuzhou. De façon inespérée, ce maigre microblog a été relayé une dizaine de milliers de fois et a donné lieu à plus de deux mille commentaires. Même si le nombre de suiveurs de Yu Jianrong dépassait trois cent mille [475 000 aujourd'hui], cette amplification reste malgré tout étonnante.

Pouvoir agir

Parmi les internautes qui ont rapidement relayé le message sans y attacher grande importance - trop occupés à préparer le nouvel an -, aucun n'a probablement pensé que ce geste banal allait déclencher un élan citoyen d'une ampleur quasi inédite.

Le mouvement, qui ne s'essouffle pas, implique aussi bien des professeurs d'université que des stars aux millions de suiveurs, des agents de la sécurité publique, de riches chefs d'entreprise, des associations expérimentées, des journalistes et même de simples internautes possédant juste un téléphone portable. Tous ont choisi spontanément de s'engager dans cette action. Pour beaucoup, c'était sans doute la première fois qu'ils se rendaient compte qu'ils pouvaient vraiment faire quelque chose par eux-mêmes et surtout qu'ils étaient capables de changer le sort de nombreux enfants réduits à la mendicité.

L'idée était venue progressivement à Yu Jianrong. Dans ce processus, ce qui a vraiment joué un rôle déterminant, ce sont les trésors d'intelligence mis en oeuvre par d'innombrables internautes anonymes. Le 20 janvier 2011, après avoir relayé un message du responsable de la cellule anti-enlèvements d'enfants au sein du département de la Sécurité publique, Yu Jianrong a donné une nouvelle dimension à son appel en demandant aux internautes de toute la Chine de prendre des photos de tous les jeunes mendiants rencontrés dans la rue, puis de les publier sur Internet. Cinq jours plus tard, un compte microblog spécifique a été créé pour recueillir les résultats de cette activité et des bénévoles recrutés pour sa gestion.

Une demi-heure après l'ouverture du microblog, la première photo d'un petit mendiant a été postée. Elle avait été prise à Sanya, sur l'île de Hainan. L'internaute au pseudonyme de "singe Sese" est le gestionnaire du compte consacré aux photos d'enfants mendiants postées pour les sauver. "Il ne faut pas vous figurer que nous sommes une organisation bien rigoureuse. Pour certaines choses, nous avançons à tâtons, dit-il. Les bénévoles travaillent à la va-vite, sans horaires fixes." Singe Sese a rédigé une documentation assez complète pour normaliser un peu les tâches, tout en espérant pouvoir rapidement embaucher un bénévole à plein temps. Lui-même travaille comme webmestre d'un site. Il lui est impossible de se consacrer à ce travail à plein temps.

200 000 paires d'yeux

Selon Hu Wei, responsable de la Fondation pour les orphelins de Chine, le compte recense déjà plus de 200 000 suiveurs. C'est un peu comme si 200 000 paires d'yeux les observaient. De tels chiffres sont certes encourageants et incitent Hu Wei à poursuivre dans cette voie, mais cela l'inquiète également. Le sujet a provoqué une mobilisation très importante, mais il a également fait naître de nombreuses interrogations. Beaucoup de gens commencent à se demander s'ils luttent contre les enlèvements ou contre la mendicité - et si ce mouvement citoyen ne s'est pas écarté de ses intentions premières. "Si jamais un jour on se trompe, on risque de mourir noyés tant les gens seront nombreux à nous cracher dessus", fait observer avec émotion Hu Wei. Malgré tout, il se dit résolu. "Si tout cela permettait de sauver ne serait-ce qu'une personne, cela en vaudrait quand même la peine", assure-t-il.

Que peut en fin de compte la population ? Bien qu'on ait désigné ce mouvement comme le "combat contre les enlèvements grâce au microblog", Yu Jianrong affirme qu'il souhaite avant tout sauver les enfants mendiants et que ce n'est pas la même chose que de lutter contre les enlèvements. "Les kidnappings sont du ressort de la police. Nous, simples citoyens, que pourrions-nous faire dans ce domaine ?"

Li Jingrui

Zhongguo Xinwen Zhoukan (China Newsweek)

© 2011 Courrier international. Tous droits réservés.

jeudi 24 février 2011

INTERNET - La martyre chinoise du tweet - Philippe Grangereau

Libération - Grand Angle, mercredi, 23 février 2011, p. 3031

Pour la première fois, une journaliste a été condamnée à un an de «rééducation par le travail» pour une simple boutade sur Twitter. Signe que Pékin redoute la montée en puissance de la société civile.

D'un geste prompt, Hua Chunhui démonte les batteries et les cartes à puce de ses deux téléphones portables, qu'il remise à sa droite sur la table du restaurant. «L'habitude», dit-il pour expliquer la surprenante agilité de sa manoeuvre. «La police a peut-être placé un système d'écoute sur mes appareils.» Sa tragique expérience l'incite à redoubler de prudence. Employé d'une compagnie d'assurances, Hua Chunhui, 47 ans, devait épouser le 28 octobre sa fiancée, Cheng Jianping, de cinq ans sa cadette. «C'est ce jour-là qu'elle a été arrêtée. Le jour de notre mariage.» Deux semaines plus tard, elle a été condamnée à un an de «rééducation par le travail».

Son crime : un «tweet». Une phrase en huit caractères postée sur le site américain de microblogging Twitter : «Allez, jeunes en colère, foncez ! Allez-y !» C'était une simple boutade. Cheng Jianping s'adressait aux jeunes nationalistes chinois que le gouvernement avait laissé manifester à Pékin pour protester contre l'arraisonnement par le Japon de l'équipage d'un navire chinois au large des Senkaku, un archipel du Pacifique que se disputent les deux pays. Hua Chunhui explique : «Pour elle, comme pour moi, le chauvinisme est insupportable. J'ai posté un message sur Twitter pour ridiculiser ces nationalistes encouragés par le gouvernement. S'ils sont vraiment sincères, pourquoi ne s'attaquent-ils pas au pavillon japonais de l'Exposition internationale de Shanghai, ai-je ironisé. Cheng a "reposté" mon message en y ajoutant son mot d'humeur, qui lui vaut d'être incarcérée.»

Si des dizaines d'internautes chinois ont déjà été condamnées à des peines de prison pour s'être exprimés sur des sites internet ou des blogs, jamais jusqu'alors la police n'avait puni, et pour si peu, l'utilisateur d'une messagerie instantanée. «C'est la première martyre de Twitter», estime Teng Biao, ami et avocat de Cheng Jianping qui s'est mobilisé pour tenter de faire appel de cette déroutante condamnation. Des efforts bien inutiles : les sentences de «rééducation par le travail» (une forme de travail forcé institué à l'époque maoïste) ne relèvent pas des tribunaux et des juges. Elles sont prononcées par des «comités» où il revient aux policiers de juger et de condamner. Pratiquement aucun recours n'est possible. Ce système parajudiciaire est opaque, alors que les peines infligées peuvent aller jusqu'à quatre années de travail forcé. A raison de douze heures par jour, dans un silence total, des centaines de milliers de détenus triment ainsi dans quelque 300 camps usines du pays. Les hommes fabriquent des outils en tout genre, les femmes des textiles.

Le camp de rééducation où est détenue Cheng Jianping s'appelle Shibalihe. Il est situé à Zhengzhou, capitale de la province du Henan. Il a ses propres règles : «Cheng a des problèmes cardiaques et pour cette raison, le camp a initialement refusé de la prendre en charge. La police a insisté, alors ils l'ont quand même écrouée, mais en la dispensant de travail», précise Hua Chunhui. «J'ai déjà été enfermé dans des centres de détention, dit-il. On est jusqu'à quatorze sur un même lit de brique, tellement serrés qu'on ne peut dormir que sur le côté. Les lumières ne s'éteignent jamais. Deux détenus doivent monter la garde la nuit. Les toilettes sont dans la même pièce, sans paravent.» La nourriture, explique-t-il, est toujours insuffisante. «On a faim tout le temps. On ne pense qu'à manger.» L'administration des camps vend tout ce qu'il faut pour pallier la maigreur de ses rations : plats préparés, fruits, boissons - à un prix exorbitant. Pour manger, un prisonnier doit ainsi dépenser, en plus de la nourriture allouée, environ 3 000 yuans par mois (334 euros), le double du salaire mensuel d'un ouvrier, estime-t-il. «Comme je ne veux pas que ma fiancée souffre trop, je lui envoie de l'argent.»

Sur sa sentence, tamponnée par le Comité de rééducation par le travail, il est stipulé que Cheng Jianping est condamnée pour «comportement illégal» caractérisé par «un tweet qui incite les internautes à se rendre à Shanghai pour détruire le pavillon japonais». En saisissant ce prétexte, la police lui fait payer son militantisme. «En 2005, Cheng était journaliste dans un magazine du Zhejiang. Elle a été scandalisée par l'affaire d'une femme violée et assassinée. Le coupable présumé étant le fils d'un officiel local, la police a maquillé le crime en suicide.» Depuis lors, Cheng Jianping parcourt le pays à la recherche de dossiers sensibles sur lesquels elle enquête puis qu'elle publie sur Internet. Son blog ayant été censuré, elle a réitéré sur Twitter - réseau interdit mais malgré tout accessible - dénonçant les expulsions forcées, les abus de pouvoir...

Le couple fait partie d'un réseau informel baptisé wei guan («les observateurs» ou «les badauds»). Ils seraient des centaines et leur nombre ne cesse de grandir. Dotés de téléphones portables et de blogs, ils parcourent le pays à la recherche de dénis de justice, qu'ils racontent par le menu afin de mobiliser des soutiens pour les victimes. Qu'il s'agisse des accidents dans les mines illégales ou de l'affaire du lait contaminé par la mélamine, qui a empoisonné des centaines d'enfants sans que les parents puissent obtenir d'indemnisation satisfaisante, pour les wei guan, plus une affaire connaît de retentissement, moins elle a de chances d'être étouffée. Les autorités redoutant les troubles sociaux, la présence de centaines de badauds accourus devant les tribunaux où sont jugées ces affaires suffit parfois à faire libérer les accusés. Forts de leur succès, certains wei guan se consacrent à plein-temps à ces activités qui n'ont a priori rien d'illégal. Des donateurs, offrant souvent de petites sommes, subviennent de manière anonyme à leurs besoins. «Avec le développement d'Internet, de moins en moins de gens craignent de s'exprimer, dit Hua Chunhui, et il peut y avoir des milliers, voire des centaines de milliers de badauds en Chine.»

«Notre objectif consiste à mobiliser la société civile, car c'est au travers de celle-ci que la Chine changera», estime-t-il. Sur le revers de son veston, épinglé comme une Légion d'honneur, Hua Chunhui porte un petit macaron «société civile». Autrefois toléré, ce mot est depuis peu proscrit dans la presse officielle. «Le gouvernement dit "du peuple" craint plus que tout la constitution d'une société de citoyens. C'est pourtant dans cette direction que nous devons évoluer. "Le peuple" et "les citoyens" sont en réalité deux concepts très différents. Un citoyen a des obligations, mais aussi des droits.» La répression du mouvement prodémocratique de Tiananmen, en juin 1989, «a été un révélateur pour moi comme pour beaucoup de gens de ma génération», dit-il pour expliquer son activisme. «La Chine a besoin de toute urgence d'une transformation sociale. Elle peut se réaliser de manière violente, ou bien non violente, en s'appuyant sur la démocratie et la justice.»

La répression à l'encontre des wei guan grossit. Sans cesse, il faut jouer au chat et à la souris avec la police qui s'échine à trouver des prétextes plus ou moins légaux pour endiguer l'extension de ce mouvement certes très marginal mais estimé menaçant par le pouvoir. Ne serait-ce que parce qu'il rapporte, via Internet, ce que tait la presse officielle. «Il y a deux jours, j'avais rendez-vous avec un groupe de personnes dont les logements ont été détruits de force. La police, qui l'a appris, m'a invité au restaurant à l'heure convenue du rendez-vous. J'ai été obligé d'aller dîner avec cinq policiers ! Ils m'ont raccompagné chez moi après le repas et sont restés dans la voiture au pied de mon immeuble pour s'assurer que je n'irai pas à cette rencontre.» Il est aussi courant que des dizaines de policiers se précipitent dans un restaurant pour arrêter des wei guan qui dînent ensemble. «Ça m'est arrivé plusieurs fois, de même qu'à l'avocat Teng Biao et à beaucoup d'autres.»

Le simple fait d'écrire ce qu'on pense sur Internet n'effraie pas les autorités, remarque Hua Chunhui. «Ce qui fait vraiment peur au gouvernement, ce sont ceux qui font un pas hors d'Internet, même un petit pas.» Cette nouvelle répression succède à celle qui frappe depuis environ trois ans un autre mouvement, le wei quan, «défense des droits», conduit par un groupe d'avocats. Ceux-ci ont tenté, au travers de nombreuses affaires (protection des consommateurs, des malades du sida, des victimes de la pollution de l'environnement, d'expropriations forcées, etc.) de faire condamner des officiels devant les tribunaux. Le Parti communiste y a mis le holà. Gongmeng, le plus en vue de ces groupes d'avocats, a été dissous en 2009. Nombre de ces juristes ont été rayés du barreau, certains emprisonnés. D'autres, tel Gao Zhisheng, ont été torturés et ont disparu.

«En Chine, tout est possible», soupire Hua Chunhui, qui a le sentiment que l'étau se referme sur lui. En ce jour d'octobre qui lui apporta la funeste nouvelle de l'arrestation de Cheng Jianping, pas moins de vingt et un policiers, en civil et en uniforme, sont allés l'interpeller dans son entreprise. Histoire de l'impressionner. Interrogé dans une chambre d'hôtel où il était surveillé par quatre policiers, il a été mis en prison, puis relâché au bout de dix jours, sans condamnation. Mais la police fait pression sur son employeur pour qu'il le licencie. «Je vais probablement perdre mon emploi, constate-t-il. Peu importe, je deviendrai un wei guan à temps complet. L'économie chinoise a connu un développement incroyable. Quand je raconte aux jeunes la pauvreté dans laquelle on vivait il y a trente ans, c'est tout juste s'ils me croient. Cependant, sur le plan politique, ou sur le droit des citoyens, il n'y a eu ni changement ni évolution. Le gouvernement condamne toujours ceux qui pensent et s'expriment.»

Le 1er décembre, un responsable du ministère de la Sécurité publique s'est rendu au camp où est détenue Cheng Jianping pour lui proposer un marché. Elle sera libérée à trois conditions : qu'elle écrive une autocritique, accepte sa condamnation et renonce à tout activisme social. Elle a refusé. «Le retentissement donné à son tweet tragique et la notoriété qu'elle en retire la protègent. Elle est traitée relativement humainement, et elle n'a pas été torturée. Mais les autorités peuvent prolonger sa détention, selon leur bon vouloir», soupire l'employé d'assurances qui languit loin de sa compagne, rencontrée sur Internet.

© 2011 SA Libération. Tous droits réservés.

lundi 21 février 2011

La Chine étouffe les manifs de dissidents - Philippe Grangereau


Libération - Monde, lundi, 21 février 2011, p. 11

A Shanghai, la mobilisation pour la démocratie s'est soldée par des arrestations.

L'arrestation s'est déroulée devant un café de la place du Peuple, au coeur de Shanghai. Trois policiers accompagnés d'au moins cinq agents en civil se sont emparés hier d'un étudiant d'une vingtaine d'années. Le jeune homme avait commencé à s'adresser à une petite foule qui avait répondu à l'appel à manifester pour la démocratie lancé sur Internet par la dissidence. «La Chine a besoin, elle aussi, d'une révolution du jasmin», écrivait le site Boxun - géré par des dissidents chinois à l'étranger. Celui-ci avait demandé aux Chinois de suivre l'exemple de la Tunisie et de l'Egypte en se réunissant pacifiquement, hier à 14 heures, dans les grandes villes du pays pour scander : «Nous voulons manger, nous voulons du travail, des logements et un système équitable.» Mais la police, qui suit de près les microblogs comme Twitter ayant relayé cet appel, était prête à toute éventualité.

«Hooligans». Autour de la place du Peuple, des dizaines de policiers ainsi qu'un camion antiémeute équipé de caméras vidéo avaient été mobilisés. La petite foule qui s'était déplacée n'a pratiquement pas réagi lorsque les policiers ont tiré le jeune audacieux par ses vêtements avant de l'embarquer. Les participants, dont beaucoup faisaient mine de passer pour des promeneurs, se sont contentés de prendre quelques photos de l'arrestation avec leurs téléphones portables. «Les Chinois détestent le communisme. Mais les Chinois ont peur, et c'est ça le problème ici», explique Zhao, un retraité de 78 ans, en observant la scène. «Ce gouvernement est un gouvernement de bandits et de hooligans», chuchote-t-il au milieu de la foule, en employant l'anglais pour plus de sécurité. Nous prenant à l'écart, il ajoute : «Il n'y a pas de démocratie en Chine, pas de liberté de parole, pas de liberté tout court. Dans les pays normaux, l'armée sert la nation, mais en Chine elle sert le Parti communiste.»

Deux autres personnes auraient été arrêtées à Shanghai. De timides réunions se sont aussi déroulées à Pékin - sur la grande avenue Wangfujing - ainsi que dans onze autres villes, dont Chengdu, Changsha et Canton. Partout, la police avait déployé un dispositif des plus dissuasifs. La veille, et ce n'est sans doute pas un hasard, le président chinois, Hu Jintao, avait exigé l'imposition de contrôles plus stricts sur Internet - qui est déjà la cible d'une censure draconienne. Le mot «jasmin» est désormais prohibé sur les forums de discussion, au même tire qu'«Egypte», «Tunisie» et «démocratie».





Anxiété. L'échec de la mobilisation dissidente d'hier, estiment les opposants chinois, n'est que relatif. «Même si elle n'a pas eu le résultat escompté, cet appel à manifester montre que le peuple chinois aspire à la démocratie», juge Bao Tong, le secrétaire particulier de Zhao Ziyang - chef du PC chinois limogé après la répression de Tiananmen, en 1989. «Le maintien de la stabilité par la force peut être efficace à court terme, mais jamais sur le long terme, estime pour sa part l'écrivain He Qinglian sur son compte Twitter, en fustigeant un gouvernement chinois paranoïaque qui ferait mieux de rendre le pouvoir au peuple.» Un utilisateur de Twitter propose, sous le pseudonyme FreeMandchuria, «de lancer tous les un ou deux mois» un appel internet à manifester «afin que ce bandit de Parti communiste vive dans l'anxiété permanente [...]. L'important n'est pas de descendre effectivement dans la rue».«La fleur de jasmin n'a pas fleuri, déplore un autre abonné à Twitter. Il aurait fallu un élément déclencheur, un slogan mobilisateur, une revendication et un objectif clair. J'espère que le jasmin éclora la prochaine fois.»

© 2011 SA Libération. Tous droits réservés.

jeudi 17 février 2011

Washington s'engage pour la liberté d'Internet - Laure Mandeville

Le Figaro, no. 20697 - Le Figaro, jeudi, 17 février 2011, p. 8

La diplomatie américaine ajoute à ses missions la défense des droits « de parole, d'assemblée et d'association en ligne ».

Surfant sur le rôle clé de Facebook et Twitter dans le déclenchement des révolutions populaires qui ont eu raison des dictateurs d'Égypte et de Tunisie, Washington se pose à nouveau en tombeur des « murs virtuels » qui s'érigent sur Internet. Dans un discours prononcé mardi à l'Université George-Washington dans la capitale fédérale, face à un public d'étudiants et de têtes pensantes du « cybermonde », Hillary Clinton a retrouvé les accents reaganiens déjà employés il y a un an pour affirmer l'engagement vigoureux de l'Amérique à défendre la liberté de la Toile, « cet espace public du XXIe siècle », à la fois « agora, salle de classe, salle de marchés, café et boîte de nuit », qui rassemble 2 milliards d'utilisateurs.

Pour la secrétaire d'État américaine, « la défense des libertés de parole, d'assemblée et d'association en ligne » doit devenir un élément clé de la politique étrangère des États-Unis. Ce plaidoyer s'inscrit dans le sillage de la philosophie américaine depuis les origines, pariant sur l'ouverture comme force de progrès. Même si l'Amérique est consciente qu'il faut engager « une conversation sérieuse sur les règles » permettant d'assurer ce principe de liberté, « les bénéfices » de la libre utilisation d'Internet sont « bien supérieurs aux coûts », a lancé Hillary Clinton à la face des gouvernements qui, de la Chine à la Russie en passant par la Syrie, Cuba ou la Birmanie, invoquent « la sécurité » pour organiser « la répression » en ligne. Avis aux régimes autoritaires : l'Amérique se range du côté des internautes.

Cela fait près d'un an que la diplomatie américaine mûrit sa position, peaufinant les contours des technologies et des stratégies qu'elle entend utiliser pour voler au secours des cyberactivistes. En janvier 2010, le bras de fer de Google avec la Chine a servi de sonnette d'alarme. Depuis, la petite équipe chargée de gérer le dossier Internet au département d'État s'est renforcée, débouchant sur la création d'un nouveau bureau qui sera chapeauté par Christopher Painter, avec la casquette de « coordinateur des cyberaffaires », a précisé Hillary Clinton...

Alors qu'un tout récent rapport du Congrès s'étonne de la lenteur avec laquelle le département d'État s'est saisi des 30 millions de dollars qui avaient été débloqués par ses soins cette année (50 millions depuis 2008), la patronne de la diplomatie américaine a annoncé que 25 millions de dollars seraient utilisés pour aider les experts d'Internet à développer des technologies permettant de contourner les barrières érigées par les régimes non démocratiques, ou pour former les cyberactivistes soucieux de se protéger de la censure ou de la répression. « Il n'y a pas d'application » magique, a riposté Clinton aux critiques acerbes des sénateurs, pariant sur une multiplicité de techniques. Elle a précisé que le département d'État avait commencé d'envoyer des messages Twitter en arabe et en farsi la semaine dernière. Des programmes similaires devraient être lancés en russe, en chinois et en hindi très prochainement...

« Droit à la confidentialité »

Certains cyberexperts soulignent pourtant qu'il y a une certaine hypocrisie, voire schizophrénie, à défendre la liberté planétaire d'Internet tout en renforçant les contrôles sur la Toile à l'intérieur des États-Unis et en affûtant ses armes pour prendre en chasse l'organisation WikiLeaks. Le fait que les dispositions du Patriot Act, qui permet une surveillance d'Internet pour raisons de sécurité nationale, aient pour l'essentiel été reconduites par la Chambre des représentants est révélateur de cette contradiction, notent-ils. Le discours de Hillary Clinton a coïncidé très exactement avec les demandes formulées par les juristes du département de la Justice d'avoir accès aux comptes Twitter du patron de WikiLeaks, Julian Assange, du soldat Bradley Manning, accusé d'être à l'origine de la fuite de millions de câbles confidentiels américains, et de deux autres personnes.

Mais Clinton a réfuté toute contradiction, rappelant que la « défense de la liberté » d'Internet devrait nécessairement respecter l'indispensable équilibre entre « liberté et sécurité » et entre « transparence et confidentialité » pour être viable. Hillary Clinton n'a pas caché que son pays se battrait avec énergie contre les dangers de la Toile, du « terrorisme » d'al-Qaida au « cybercrime ». Devançant les critiques à propos de WikiLeaks, elle a souligné que le problème était lié « au vol » d'information qui l'avait précédé, non à Internet en tant que tel. « Des documents gouvernementaux ont été volés, exactement comme dans une valise », a-t-elle poursuivi, plaidant pour « le droit à la confidentialité » de certaines activités gouvernementales. « Le fait que WikiLeaks ait utilisé Internet n'est pas la raison pour laquelle nous l'avons critiqué », a insisté Clinton.

Le représentant d'une compagnie privée se demande néanmoins si l'Amérique ne court pas le risque d'apparaître, avec un tel agenda, comme le marionnettiste en chef de « cybercomplots » destinés à défaire toutes les dictatures du monde, vu le vent de changement qui souffle sur le Moyen-Orient. « Il faut absolument que l'effort de défense de la Toile soit international », note-t-il. Il explique aussi que les compagnies privées font face à un dilemme puisqu'il leur faut veiller à protéger les activistes qui utilisent leurs plates-formes, tout en développant leurs entreprises dans chaque pays. « Nous ne voulons surtout pas apparaître comme l'instrument du gouvernement » américain, souligne-t-il.

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

mardi 18 janvier 2011

Sina Weibo : la Chine se met au microblogging avec frénésie - Harold Thibault

Le Monde - Economie, mardi, 18 janvier 2011, p. 20

Le cousin chinois de Twitter, Sina Weibo, a dépassé la barre des 50 millions d'utilisateurs

La dernière sensation du Web chinois s'appelle Sina Weibo. Lancé le 28 août 2009, ce cousin de Twitter a dépassé, en octobre 2010, la barre des 50 millions d'utilisateurs et des 25 millions de messages quotidiens. La plate-forme de « microblogging » (échange de messages courts) progresse désormais au rythme de 20 millions de nouveaux inscrits tous les deux mois.

Selon un rapport publié par le laboratoire de recherche sur l'opinion publique de l'université Jiaotong de Shanghaï, les sites de microblogging comptent plus de 125 millions d'utilisateurs en Chine - sur un total de 450 millions d'internautes - et devraient poursuivre une croissance qualifiée « d'explosive » jusqu'en 2013.

Comme le veut la règle dans l'empire du Milieu - où Google, Yahoo!, Expedia ou eBay n'ont jamais gardé l'avantage dans leurs catégories -, le principal acteur occidental, Twitter, a loupé la marche, bloqué dès juillet 2009. Le combat se joue donc à huis clos entre les principaux portails chinois : Sohu, Netease, QQ et le leader, Sina.

Outre la censure qui frappe les concurrents étrangers, tandis que les sites chinois sont habitués à faire leur propre ménage contre le politiquement incorrect et la pornographie, et la barrière linguistique, plus efficace encore, ce succès s'explique par une meilleure compréhension de la demande locale. « Sur Twitter, les Occidentaux sont tous commentateurs, mais les Chinois sur Weibo se consacrent davantage à suivre l'actualité de leurs personnalités favorites », explique Cao Di, analyste à Shanghaï pour iResearch, un cabinet spécialisé dans le suivi des tendances du Web chinois.

Dans un récent entretien au magazine australien New Weekly, le patron de Sina, Cao Guowei, se félicitait du succès de sa « stratégie des célébrités ». Les acteurs et animateurs de télévision les plus populaires du pays disposent désormais d'un compte Weibo sur lequel ils s'épanchent sur leur vie, suscitant la curiosité des foules. A ce rythme, l'actrice Yao Chen, dont le « fil » a jusqu'à présent attiré 4,7 millions d'abonnés sur Sina, pourrait s'approcher des 7,7 millions de fans qui valent à la chanteuse américaine Lady Gaga sa première position sur Twitter, et dépasser Barack Obama, suivi par 6 millions de personnes.

Autre particularité locale, les sites de microblogging sont considérés comme un véritable outil d'information, dans un pays où la crédibilité de la presse étatique s'affaisse à mesure que se popularise le Web participatif. D'autant qu'avec 140 sinogrammes, « on peut vraiment écrire un roman », comme le notait l'artiste militant Ai Weiwei lors d'un débat avec le fondateur de Twitter. Sur Sina Weibo, les internautes eux-mêmes décident de l'actualité. Plus de 73 % des internautes considèrent le microblogging comme une source « importante » d'information et 56,5 % « croient en général » ce média, selon un récent sondage publié par Le Quotidien de la jeunesse. Les auteurs de l'étude de l'université Jiaotong relèvent que 22 % des « affaires significatives » dans l'actualité de 2010 ont émergé grâce aux microblogs.

Ce succès n'échappe pas aux responsables de la propagande, qui tentent à leur tour de lancer des plates-formes. Le site du Quotidien du peuple, groupe de presse du comité central du Parti communiste, a ainsi créé un compte Weibo, sur lequel le président, Hu Jintao, a fait son apparition. « Mais les jeunes vont sur les sites de microblogging pour s'amuser et Sina l'a bien compris, relève Cao Di. La presse officielle veut en revanche les utiliser comme outils de relations publiques, ce qui est un peu maladroit. »

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

lundi 13 décembre 2010

Les clones de Facebook en Chine tentés par la Bourse


Le Monde - Economie, lundi, 13 décembre 2010, p. 13

Oak Pacific Interactive (OPI), l'un des principaux groupes chinois de réseaux sociaux, a engagé des banques d'investissement en vue d'une introduction en Bourse en 2011 aux Etats-Unis. OPI est propriétaire de Renren, le plus grand réseau social sur Internet en Chine, du site commercial Nuomi et du site de loisirs Mop. Il serait ainsi le premier, parmi les nombreux clones chinois de Facebook désireux de tenter l'aventure boursière, à officialiser son projet. TaoMee, réseau qui cible les enfants, consultera des banques d'investissement au premier trimestre 2011, selon une source proche du sujet. Les réseaux sociaux chinois ont gagné en popularité en Chine ces dernières années, réalisant l'essentiel de leurs revenus grâce à la publicité en ligne. Ils bénéficient également de l'absence de concurrence : Facebook et Twitter sont interdits en Chine.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

Une Chinoise condamnée pour un message sur Twitter - Harold Thibault

Le Monde - International, vendredi, 10 décembre 2010, p. 7

En Chine, les militants prodémocratie sont réduits au silence

C'est un prétexte. » Hua Chunhui est encore hébété par la lourdeur de la sentence infligée à sa compagne. Chen Jianping, 46 ans, purge une peine d'un an de « camp de rééducation par le travail ». Son crime : avoir envoyé un court message sur Twitter le 17 octobre.

La Chine est alors furieuse contre le Japon après l'arrestation d'un de ses marins à proximité des îles Diaoyu, dont la souveraineté est contestée. Le couple d'internautes aguerris commente sur Twitter la manifestation qui a lieu à Mianyang, dans la province du Sichuan. Hua Chunhui signale sur le ton de l'ironie que les manifestations antijaponaises, ce n'est plus très original, que ces jeunes nationalistes pourraient être plus innovants, pourquoi pas en exprimant leur mécontentement devant le pavillon japonais à l'Exposition universelle de Shanghaï. Wang Yi, le pseudonyme de Chen Jianping sur Twitter, relaie ce message et a le malheur d'ajouter « En marche, jeunesse en colère ! »

Mais la censure chinoise n'est pas sensible au second degré. Le 28 octobre, date à laquelle le couple avait prévu de faire les démarches administratives pour son mariage, trois hommes de la sécurité publique viennent cueillir M. Hua dans le cabinet d'assurances qui l'emploie, à Wuxi, dans le Jiangsu. Il est enfermé dans une « prison noire », en fait une simple chambre d'hôtel du centre-ville, puis maintenu en détention pendant dix jours. Libéré le 8 novembre, il apprend que sa future épouse a été arrêtée elle aussi et transférée vers sa province natale, le Henan. Elle est ensuite condamnée à un an de travaux forcés pour « trouble à l'ordre public » par une procédure extrajudiciaire. Elle a été insultée et parfois violentée, selon les informations recueillies par son ami. La cour de justice locale refuse de se saisir du dossier déposé par ses avocats.

« Nous sommes modérés »

« Ce qui distingue une société civilisée d'une société barbare, c'est que nos crimes sont définis par rapport à nos actes et non sur les pensées que l'on nous prête », lance Hua Chunhui. Ni Chen Jianping, une auteure indépendante ni lui n'ont l'aura de dissidents tels que Liu Xiaobo. Au mieux sont-ils des citoyens un peu plus engagés que la moyenne. Ils se sont rencontrés sur Internet et partagent cette préoccupation pour les libertés civiles. Tous deux ont osé commenter sur le Web l'attribution du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo et se réunir pour la célébrer. Voilà probablement le vrai crime de Chen Jianping, car depuis l'annonce la répression s'abat sans pitié sur ceux qui osent lui montrer de la sympathie.

« Nous voudrions faire de la Chine une société de citoyens. Nous ne prônons pas la révolution, nous sommes des modérés qui espérons des avancées sociales par le dialogue », explique Hua Chunhui. Il garde l'espoir que son mariage puisse être enregistré malgré la sentence.

© 2010 SA Le Monde. Tous droits réservés.

mercredi 2 juin 2010

INTERVIEW - David Jones : "Le numérique va bouleverser notre vie"

L'Express, no. 3074 - L'entretien, mercredi, 2 juin 2010, p. 8-10,12,14

Ses allures de lord anglais et ses manières un brin sophistiquées font oublier sa carcasse de rugbyman et son tempérament de fonceur : à 43 ans, avec une carrière de surdoué, David Jones est le plus méconnu des grands patrons mondiaux de la pub. Influent PDG d'Havas depuis janvier 2009, cet Irlando-anglo-gallois est sorti de l'ombre lorqu'on l'a aperçu, rayonnant, au côté du conservateur David Cameron, dont il a fait la campagne en Grande-Bretagne. L'optimisme chevillé au corps, ce publicitaire atypique, familier de Kofi Annan et de Bob Geldof, dessine sur fond de révolution numérique un avenir radieux pour la planète. Convaincu que les réseaux sociaux vont bouleverser non seulement nos modes de consommation, mais plus largement le rapport du citoyen à la politique, de l'individu à la res publica, David Jones se veut l'apôtre d'un monde en mutation. Illusion ou prophétie ?

Le monde de la publicité donne souvent le sentiment d'être en complet décalage avec la réalité, de vivre dans une économie virtuelle. Comme si les publicitaires, qui ignoreraient les soubresauts du monde et les crises économiques, s'appliquaient à vendre aux consommateurs des produits qui ne correspondent plus ni à leurs moyens ni à leurs besoins.

Je ne dirais pas que les publicitaires sont aussi optimistes que vous le dites et les consommateurs aussi pessimistes que vous semblez le penser. Si l'on regarde l'état de santé de nos métiers et celui d'un important nombre de grandes entreprises à travers le monde, au premier trimestre 2010, on s'aperçoit que les choses vont en s'améliorant. En forte croissance, l'Amérique latine est en train d'exploser dans le bon sens, l'Asie, qui est de retour, affiche, elle aussi, de bons indices. Quant aux Etats-Unis, ils donnent des signes de redressement évidents. Reste l'Europe et ses différents abcès, Grèce, Espagne, Portugal... Si ce continent inquiète, la reprise que l'on sent ailleurs finira par s'imposer, ici aussi.

Méfions-nous donc des discours globalisants, car il y a aujourd'hui d'énormes décalages entre le consommateur brésilien, britannique et français. Je constate, en tous les cas, que si 2009 fut une année difficile, 2010 donne des signes très encourageants : pour la première fois depuis longtemps, on sent un changement d'état d'esprit dans la plupart des grands groupes industriels qui sont nos clients, avec des résultats en hausse partout et un optimisme prudent, mais recouvré.

Que vous semblez partager. Pour quelles raisons ?

Je suis fondamentalement convaincu que nous sommes en train de vivre une révolution - et je pèse le mot - qui va bouleverser, de fond en comble et dans le bon sens, non seulement nos habitudes de consommation, mais notre vie tout court. Cela s'appelle la révolution numérique et, croyez-moi, nous ne sommes qu'au début d'un formidable tsunami. Google n'existait pas il y a dix ans, Facebook n'existait pas il y a cinq ans, Twitter n'était rien il y a trois ans. Bien d'autres médias de ce type vont émerger dans les années qui viennent, pour s'additionner aux premiers ou les balayer. Si bien qu'Internet, conjugué à l'explosion des réseaux sociaux, a commencé à changer radicalement le rapport du consommateur au produit et au monde de l'entreprise. Comme il est en passe de modifier, dans un tout autre domaine et tout aussi profondément, la relation entre le citoyen et la politique.

Comment évoluent les consommateurs ?

Nous avons réalisé une étude auprès de 6 000 d'entre eux dans sept pays différents. Grâce à Internet, ils se disent majoritairement non seulement plus malins et plus exigeants dans leurs achats, mais surtout "proactifs" : bien plus puissant qu'hier, grâce à la Toile, le consommateur a le sentiment de prendre peu à peu le pouvoir face au monde de l'entreprise. C'est lui qui décide et qui sanctionne, qui arbitre et qui oriente. L'autre grande tendance, profonde et solide, est l'indiscutable prise de conscience des consommateurs pour tout ce qui se rattache au développement durable. Ce qui était un gadget il y a encore dix ans, notamment dans l'esprit de grandes entreprises qui faisaient de cette question un simple argument de marketing, est devenu une priorité. L'exemple de BP aux Etats-Unis illustre bien ce virage : voilà une entreprise parmi les plus puissantes du globe qui avait fait de l'écologie son premier slogan dans les années 2000 - inondant ses stations-service d'arguments écolos - et dont l'image, étrillée, notamment via les réseaux sociaux du monde entier, s'écroule aujourd'hui sur les côtes de Floride. BP aujourd'hui, c'est, aux yeux du grand public, le pollueur-payeur ! Les temps ont changé : les opinions mondiales exigent désormais des entreprises de l'engagement, de la transparence et de la vérité.

Prenons un contre-exemple, Wal-Mart : ce géant mondial de la grande distribution, regardé il y a peu aux Etats-Unis comme une monstrueuse machine à "cash", a radicalement changé son image, en investissant massivement et de manière volontariste dans une stratégie qui voit le consommateur et les questions liées au développement durable placés, désormais, au coeur de ses préoccupations. C'est ainsi qu'aux Etats-Unis un très grand nombre de groupes industriels ont investi à tout-va dans le commerce équitable, avec l'espoir d'échapper notamment aux sanctions de consommateurs qui estimeraient que cela ne va pas dans le bon sens. 64 % des personnes sondées à travers notre étude (72 % en France) s'estiment d'ailleurs en droit de châtier une entreprise dont le seul souci ne serait que le profit et qui ne respecterait pas ses engagements en matière de développement durable. Et ça, c'est très nouveau.

Cette prise de conscience que vous semblez dépeindre est-elle corrélée avec l'explosion des médias sociaux ?

Ceux-ci ont joué un rôle énorme, en effet. Time Magazine a parfaitement résumé le propos en mettant en couverture, il y a deux ans, "You", en s'adressant à nous tous. La conjugaison de crises qui ont vu les plus grandes institutions financières de la planète s'effondrer et des Etats entiers vaciller a achevé de convaincre les opinions mondiales que le modèle du profit pour le profit ne fonctionnait plus, que leurs gouvernants n'étaient pas aussi indispensables qu'on pouvait le penser. Mieux, elles sont convaincues que la société est capable de s'organiser en dehors des politiques ou des institutions qui régulent la planète. Transparence, authenticité, vitesse : appliquées à la politique ou à la consommation de masse, ces trois caractéristiques d'Internet constituent une arme redoutable. On connaît d'ailleurs le rôle majeur qu'a joué Facebook dans la victoire d'Obama. Et on pourrait raconter l'histoire plus récente de ce simple internaute de 36 ans, Oscar Morales, qui a fait descendre dans la rue, en février 2008, via sa page Facebook, toujours, 15 millions de personnes dans 30 villes à travers le monde, afin de protester contre la guérilla des Farc, en Colombie. Quel homme politique utilisant des médias classiques aurait pu aboutir à un tel résultat avant l'avènement du numérique ?

Je me souviens d'une étude réalisée il y a dix ans en Australie, quand j'y dirigeais la branche locale d'Havas : elle disait que lorsqu'un consommateur avait une mauvaise expérience avec un produit, il le racontait à 11 personnes, en moyenne. Aujourd'hui, c'est 1 million de consommateurs qui peuvent être informés, en temps réel, de la défaillance de la voiture que vous aurez achetée la veille. On a vu récemment un géant de la pizza, aux Etats-Unis, revoir toute sa production à la suite d'une simple petite vidéo diffusée sur Internet, un clip montrant les employés mettre n'importe quoi dans les pizzas : l'anecdote peut faire sourire, mais elle dit la puissance d'Internet. Les 400 millions de consommateurs inscrits sur Facebook à travers le monde constituent ainsi, à eux seuls, un levier d'influence considérable.

Jusqu'à influer sur de grandes causes ?

Regardez ce que nous avons fait en amont du sommet de Copenhague sur le climat, en juin 2009, avec l'opération Tck tck tck, ce compte à rebours d'une montre contre le réchauffement climatique devenu slogan planétaire. Cette campagne, lancée par Kofi Annan, Bob Geldof et moi-même, n'a pas coûté un seul dollar et elle a rassemblé 16 millions de personnes en un temps record. Qu'avions-nous dit à l'époque aux internautes à qui nous nous adressions ? Prenez le pouvoir, exprimez-vous, faites de ce sommet le vôtre ! Objectif atteint. Notre travail consiste à convaincre nos clients que le vrai pouvoir aujourd'hui appartient moins à ceux qui pensent le détenir au sommet (d'un Etat ou d'une entreprise) qu'à ceux qui le partagent.

Appliqué à la publicité, le numérique est-il l'arme absolue ?

Sans aucun doute. Prenons l'exemple de la dernière campagne d'Evian, les fameux bébés rappeurs. Ce film, diffusé sur les sept pages d'accueil de YouTube dans le monde, a eu un impact inouï, puisque nous avons dépassé les 100 millions de vidéos vues. Or cette publicité a été désignée meilleure campagne de l'année, en 2009, par Time Magazine, avant même qu'elle ne soit diffusée à la télévision. Cela démontre qu'il est beaucoup plus important de créer des contenus que les consommateurs peuvent partager ou s'approprier que d'essayer de contrôler des messages publicitaires formatés pour la télé et protégés comme dans des silos.

Cette notion de partage et de transparence absolue n'oblige-t-elle pas le monde de l'entreprise à se réformer profondément ?

Certainement. Et je vois bien que l'explosion des réseaux sociaux trouble et déstabilise. Jusqu'où aller ? Comment gérer des réseaux que s'approprient également salariés de ces entreprises et actionnaires ? Toutes ces questions divisent, mais obligent les dirigeants de ces groupes à repenser leurs relations, non seulement aux consommateurs, mais également à leurs propres salariés. Mais le risque est là : un patron ou une entreprise qui n'auraient pas intégré cette nouvelle réalité peuvent aujourd'hui se retrouver sanctionnés sur Facebook ou Twitter.

Comment imaginez-vous ces évolutions à dix ans ?

Honnêtement, on ne sait pas. On peut faire des prévisions sur l'évolution des technologies, mais pas sur les comportements des consommateurs. 74 % d'entre eux vont aujourd'hui sur Internet avant d'acheter quelque chose : combien seront-ils dans deux ans ? Et qu'y feront-ils ? On peut parfaitement imaginer, en tous les cas, et sans délirer aucunement, que dans des délais assez brefs il sera possible d'avoir en temps réel sur son portable, lorsqu'on franchira le seuil d'un magasin, le dernier rabais proposé sur le produit recherché et l'ensemble des promotions sur ce même produit dans les autres magasins concurrents alentour, et ce dans un rayon de 800 mètres. Je pense que nous entrons dans une société de consommation qui va considérer que la question du "où on est ?" est aussi importante que celle du "qu'est-ce que l'on cherche ?". Cette version moderne de Big Brother, avec laquelle les moins de 30 ans sont déjà très à l'aise, est appelée à bouleverser tous les codes de la communication publicitaire et de la consommation, au sens large du terme.

Dans ce contexte mouvant, la presse écrite s'interroge sur son avenir. Beaucoup la disent condamnée. Qu'en pensez-vous ?

Il est évident que la presse d'informations immédiates, la presse quotidienne, est irrémédiablement condamnée dans sa forme actuelle. En revanche, les médias qui continueront à apporter de l'explication, de l'approfondissement et de la mise en perspective, dans un monde de plus en plus complexe, multiple et foisonnant, ont un bel avenir devant eux. Pour peu qu'ils trouvent leurs modèles économiques.

Transparence, connectivité, partage... Comment fait-on pour convaincre un homme comme David Cameron, dont vous avez fait la campagne, en Grande-Bretagne, d'aller dans ce sens, quand la politique, justement, c'est tout le contraire ?

Je me souviens du discours de David Cameron en 2005, lorsqu'il a pris en main le Parti conservateur : c'était un discours d'une grande modernité, empreint de social et qui tranchait avec tout ce que j'avais entendu à ce jour dans la bouche d'un conservateur. Tout son propos sur les dangers de la bureaucratie et de la technocratie, sur le caractère pléthorique des gouvernements qui ont précédé, sur la nécessité qu'il y a à redonner la parole au citoyen et à faire en sorte que la politique sorte de sa tour d'ivoire... Tout cela me semblait parfaitement raccord avec ce que je vis, constate et défends dans mon métier.

Confronté à la réalité, ne pensez-vous pas que tout cela va se transformer en voeux pieux pour Cameron ? Et qu'il y a un monde entre la politique et l'univers des médias sociaux ?

Le pouvoir est un exercice compliqué. Reste que la campagne de David Cameron, qui est un homme jeune et donc très imprégné des nouvelles technologies, s'est largement appuyée sur eux. Je l'imagine mal ne pas tenir compte de tout ce qu'il a pu lire ou entendre durant tous ces derniers mois.

Vous avez donc accompagné l'ascension de cet homme politique. Travailleriez-vous demain pour un "client" comme Nicolas Sarkozy ?

Il faudrait avoir grandi en France pour pouvoir envisager une telle hypothèse et surtout être efficace. Même si je suis convaincu que l'expérience anglaise et ma bonne connaissance des réseaux sociaux pourraient, peut-être, se révéler utiles, mes origines britanniques m'empêchent d'imaginer une éventuelle collaboration avec un homme politique français.

Renaud Revel

PHOTO - David Jones of USA, Global CEO of Havas Worldwide and Global CEO of Euro RSCG Worldwide is seen during the Cannes Lions 2009, 56th International Advertising Festival in Cannes, southern France, Friday, June 26, 2009. The Cannes Lions International Advertising Festival is a world's meeting place for professionals in the communications industry.

BIO - David Jones

1966 Naissance à Altrincham (Grande-Bretagne).

1990 Premiers pas dans la publicité.

2001 Prend les rênes d'Euro RSCG à Londres, puis à New York.

2005 Nommé PDG d'Euro RSCG Worldwide et DG d'Havas.

2006 Désigné par le Financial Times comme l'une des personnalités les plus influentes d'Europe.

2008 Elu par le Forum économique mondial parmi les Young Global Leaders, 245 dirigeants de moins de 40 ans.

2010 Inaugure à Londres le forum One Young World au côté de Kofi Annan.

© 2010 L'Express. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

samedi 22 mai 2010

Le dalaï-lama répond aux internautes chinois - Frédéric Koller




Le Temps - International, samedi, 22 mai 2010

Grâce à Twitter, le chef spirituel tibétain s'adresse directement aux Chinois

On savait que le dalaï-lama avait une maîtrise parfaite de la communication de masse moderne. Il vient de franchir un nouveau pas dans ce domaine en s'adressant à une large audience chinoise grâce à une «discussion» organisée sur le site de micro-blogs Twitter. Vendredi entre 12?et 13 heures (GMT), il a répondu à huit questions sur les relations sino-tibétaines, l'avenir du Tibet et sa propre succession. Dans son dernier message, il exprime son espoir d'un changement prochain de la politique de Pékin à l'égard du Tibet.

A l'origine de ce rendez-vous insolite, il y a Wang Lixiong, un auteur chinois vivant à Pékin critique de l'attitude du Parti communiste au Tibet et au Xinjiang. En début de semaine, par le biais de Twitter, il proposait aux internautes chinois de poser des questions au chef spirituel tibétain afin qu'ils puissent se faire une autre idée de son rôle que celle distillée par la propagande des autorités. Selon l'écrivain, 1253 personnes ont posé 289 questions qui ont été ensuite soumises à un vote en ligne grâce à une application spécifique de Google. Il y a eu quelque 12 000 votes. La question la plus fréquente concerne la succession du dalaï-lama et la possibilité de se retrouver avec deux «réincarnations» en concurrence, l'une désignée par le gouvernement tibétain en exil et l'autre par Pékin, comme cela a été le cas avec le panchen lama.

Twitter est bloqué en Chine depuis près d'un an. Mais même sans proxy pour contourner la censure, les échanges restent possibles car Twitter autorise d'autres applications et serveurs à utiliser son service à leur guise. Le site de micro-blogs est de ce fait largement disponible dans le pays en dépit du «Grand pare-feu» mis en place par les autorités pour filtrer le contenu d'Internet, a expliqué à l'AFP Xiao Qiang, qui dirige le site China Digital Times, basé aux Etats-Unis. Quelque 100?000 Chinois vivant en Chine seraient sur Twitter.

Wang Lixiong a utilisé son propre compte Twitter pour organiser ce «dialogue» en chinois - en réalité indirecte - lors d'une rencontre avec le dalaï-lama, les deux hommes s'étant retrouvés à New York vendredi. En fin de journée, il était difficile d'évaluer l'impact de cette opération. Huang Yanming, un internaute «démocrate» basé au Guizhou (sud), estimait que ce dialogue est un «événement marquant» pour Internet et la politique en Chine.

Le dalaï-lama possède son propre compte Twitter depuis le début de l'année avec 346?364 internautes qui le «suivent». On y trouve des aphorismes tels que «l'amour est au centre de la vie humaine» ou des annonces du type: «Pour les fans japonais, HHDL (ndlr: his holiness the dalai-lama) sera au Japon du 18 au 28 juin.»

PHOTO - NEW YORK - MAY 20: The Dalai Lama laughs during a press conference at Radio City Music Hall during a break between teachings May 20, 2010 in New York City. The Tibetan spiritual leader will deliver three days of teachings at Radio City followed by an interfaith dialogue at the Church of St. John the Divine on Sunday.

© 2010 Le Temps SA. Tous droits réservés.

Bookmark and Share

vendredi 29 janvier 2010

Chine : Twitter se rebelle à son tour

Libération, no. 8931 - Ecrans, vendredi, 29 janvier 2010, p. 29

Google fait des émules. Hier, Evan Williams (PHOTO), le PDG du site de microblogging Twitter, a annoncé qu'il entendait combattre le blocage de Pékin, ainsi que des pays qui censurent le Web. En juin, à la veille de l'élection présidentielle, l'Iran avait brièvement bloqué Twitter et le réseau social Facebook.

© 2010 SA Libération. Tous droits réservés.

Bookmark and Share