vendredi 18 mars 2011

L'avenir radieux des virtuoses chinois - Thierry Hilleriteau

Le Figaro, no. 20722 - Le Figaro et vous, vendredi, 18 mars 2011, p. 28

Lang Lang et Yuja Wang se produisent à Paris, Salle Pleyel. Tous deux ont une vraie personnalité artistique et montrent que l'empire du Milieu ne donne pas que des techniciens sans âme.

Selon un récent reportage de la chaîne Arte sur le virtuose du clavier Yundi Li, il y aurait en Chine vingt millions de futurs pianistes. Un chiffre qui donne le tournis et dont on peine à mesurer la portée. Pour nombre de mélomanes, le piano chinois est synonyme d'extrême virtuosité mais de musicalité fade. Une réputation tenace que quelques jeunes artistes à la personnalité bien affirmée démentent aujourd'hui : dépassant le seul cadre classique, ils se sont fait un prénom... Parfois au prix d'un déracinement, mais toujours avec une conscience aiguë de leurs origines.

Yuja Wang est de ceux-là. À vingt-quatre ans, sous ses dehors timides, cet insaisissable feu follet a la moitié du monde musical à ses pieds. Et l'avenir devant elle. Ne vous fiez pas à sa réserve : New-yorkaise d'adoption, elle a un caractère bien trempé. L'étiquette de « pianiste chinoise » ? « C'est une aberration, répond-elle du tac-au-tac. Il n'y a pas de races pianistiques meilleures ou pires que les autres. Il n'y a que des artistes aux personnalités fortes. Je ne suis pas une Lang Lang au féminin, encore moins l'anti-Lang Lang comme j'ai pu l'entendre. Je suis moi : Yuja.» C'est à dessein qu'elle oublie de préciser son nom. En quittant à 14 ans Pékin pour Philadelphie, Yuja a tué le Wang. Elle s'est forgée une identité pianistique composée d'une technicité parfaite, d'une sensibilité aiguë et naturelle, et d'un vrai sens de la narration. Ce ne fut pas sans douleur.

« En Chine, raconte-t-elle, mon professeur mettait une pression énorme. Je pratiquais le piano quatre heures par jour. Ce n'est pas trop mais le reste du temps, il fallait écouter des disques et analyser les oeuvres. Je n'avais pas de vie sociale. Surtout, elle exigeait que je joue exactement comme elle le disait. » Au Curtis Institute, elle fera l'expérience d'une tout autre école. « Nos professeurs nous donnaient peu de conseils sur l'interprétation. Ils attendaient qu'on exprime notre vision personnelle. Au début j'étais perdue.»

Bêtes de somme

Aujourd'hui, des artistes du niveau des solistes du Berliner Philharmoniker, avec qui elle se produira à Pleyel, lui font confiance. Tout comme le chef Claudio Abbado avec qui elle vient d'enregistrer la Rhapsodie de Rachmaninov sur un thème de Paganini et son concerto n° 2. Malgré tout, Yuja Wang n'est pas dupe. Elle sait que le public ne voit toujours en elle que la virtuose de l'empire du Milieu. Sur YouTube, une vidéo où on la voit jouer à vive allure une transcription du Vol du bourdon par Cziffra a été vue plus d'un million de fois. « Du coup, chaque télé que je fais me demande ce morceau. C'est inouï ! En dehors des mélomanes, les gens ne me connaissent qu'à travers ça. Au départ ce n'était qu'un jeu : un moyen de voir si je pouvais aller plus vite avec deux mains que tout un orchestre.»

Cette fascinante faculté des Chinois à pouvoir tout jouer plus vite que les autres, Pierre Réach la connaît bien. Le concertiste et pédagogue français est professeur honoris causa au conservatoire de Shanghaï. Il a constaté que le niveau technique moyen n'y était pas meilleur que partout ailleurs; aussi ne croit-il pas à une invasion massive de pianistes chinois sur la scène internationale. « En revanche, constate-t-il, lorsqu'un élève se détache du lot, son niveau technique et artistique est cent fois supérieur à celui des plus brillants élèves des autres pays. On peut dire ce qu'on veut d'un Lang Lang, mais que ses excentricités agacent ou pas (quand il joue en concert le Vol du bourdon sur iPad, par exemple) il surpasse bon nombre d'interprètes en rapidité d'exécution et vivacité d'esprit. » Il y voit trois explications. D'abord la langue : « D'une rare subtilité sonore, elle développe l'audition et la faculté de mémorisation.» Puis les conditions de travail sur place, parfois épiques : écoles de musique surpeuplées, classes minuscules et souvent vétustes, instruments chinois fabriqués à la chaîne et de qualité discutable. Ces facteurs favoriseraient une plus grande rapidité d'adaptation. Il y a enfin leur capacité de travail : « Ce sont des bêtes de somme, avoue-t-il. J'ai connu un garçon de neuf ans qui travaillait cinq heures par jour au conservatoire, et encore trois heures chez lui. Ces enfants consacrent leur vie au piano : ils n'ont pas de vie à côté, mais c'est un sacrifice qu'ils sont prêts à accepter dès le plus jeune âge.»

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