jeudi 17 mars 2011

Le nucléaire mondial a perdu près de 70 milliards de dollars en Bourse

Les Echos, no. 20892 - Après le séisme au japon, jeudi, 17 mars 2011, p. 6

Les marchés financiers pronostiquent un net ralentissement des projets de nouvelles centrales nucléaires dans le monde.

Le nucléaire n'a vraiment plus la cote auprès des marchés financiers. A la suite de la catastrophe de Fukushima, la filière s'est vu violemment sanctionnée par les investisseurs. Depuis vendredi, le secteur a perdu 67 milliards de dollars de capitalisation boursière, pour tomber à environ 873 milliards de dollars, selon l'indice Bloomberg du secteur. Cet indice, qui regroupe 65 groupes liés au nucléaire, a reculé de 14 % au cours des cinq dernières séances.

Tokyo Electric Power (Tepco), l'opérateur de la centrale de Fukushima-Daiichi, affiche évidemment la plus forte baisse, avec un plongeon de 57 % sur la période. A lui seul, le fournisseur d'électricité de la région de Tokyo a fondu de 24 milliards de dollars en Bourse ! « Il n'y a pas de plancher en vue », estime Satoshi Yuzaki, analyste chez Takagi Securities. Tepco possède en effet 17 réacteurs nucléaires, dont 10 sont situés dans les centrales n° 1 et 2 de la ville de Fukushima. Le coût de la protection pour défaut de paiement du groupe japonais a presque doublé pour dépasser les 400 points. Un chiffre qui se rapproche de celui atteint par BP l'an dernier, au pire moment de la marée noire dans le golfe du Mexique (577 points).

Mais Tepco est loin d'être le seul acteur touché par cette Berezina boursière. Toshiba, dont la filiale Toshiba-Westinghouse fournit des réacteurs nucléaires, s'est effondré de plus de 30 % en l'espace de cinq jours. Même constat pour Japan Steel Works (- 38 %), l'un des quatre grands fournisseurs d'enceintes de confinement de réacteurs, ou la filiale ingénierie et construction du coréen Kepco (- 23 %). Voilà un peu plus d'un an, celle-ci avait ravi aux Français le contrat géant d'Abu Dhabi.

Areva en net recul

En Europe, Areva est en recul de plus de 18 % sur la semaine, tandis qu'EDF et RWE perdent respectivement 10,6 % et 8,6 %. En amont, les fournisseurs d'uranium ne sont pas non plus épargnés. Le producteur australien Paladin Energy perd 26 % sur la période, tandis que le canadien Uranium One recule de 41 % et son compatriote Denison Mines de 29 %. La catastrophe de Fukushima va en effet entraîner un coup d'arrêt ou au moins un net ralentissement d'un grand nombre de projets nucléaires dans le monde, à l'exception peut-être de ceux situés en Russie et en Chine. Pour les grands équipementiers comme Areva ou Westinghouse, l'empire du Milieu va devenir un marché encore plus important qu'auparavant.

Il faut également s'attendre à un durcissement des législations, à l'instar de ce qui s'est passé aux Etats-Unis après la marée noire. Mardi, les responsables publics et privés de la filière nucléaire européenne ont d'ores et déjà annoncé la mise en oeuvre de « tests de résistance » sur les 143 centrales de l'Union. Ce durcissement des procédures va fatalement entraîner une hausse des coûts d'exploitation des centrales. « Quelle sera la part de cette augmentation des coûts que les opérateurs pourront répercuter dans les tarifs ? s'interroge Colette Lewiner, directrice de l'activité énergie et « utilities » chez Capgemini. C'est la question qui sera alors essentielle pour eux. »

L'extension de la durée de vie des centrales les plus anciennes va aussi être remise en question. « Les autorités de sûreté nucléaire vont être beaucoup plus exigeantes. Il faut s'attendre à des moratoires ou à des abandons », souligne Jacques Percebois, directeur du Centre de recherche en économie et droit de l'énergie à l'université de Montpellier. Cette réduction des capacités de production va favoriser une hausse des prix du marché de l'électricité en Europe. Le mouvement est déjà enclenché. Outre-Rhin, les prix à terme de l'électricité ont pris jusqu'à 4,3 % dans la journée d'hier.

Au Japon, on peut également s'attendre à une restructuration d'ampleur à l'issue de cette catastrophe. « Il n'est pas impossible que l'Etat japonais renationalise toute la filière », estime le patron de SIA Conseil, Matthieu Courtecuisse.

EMMANUEL GRASLAND

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