mardi 5 avril 2011

DÉBAT - La France est-elle encore une puissance culturelle ? - Claude Durand et Jack Lang


Marianne, no. 728 - Culture, samedi, 2 avril 2011, p. 62

Régulièrement, la question du déclin de la culture française est à l'ordre du jour et pas seulement dans la presse étrangère. Pour y répondre, "Marianne" a choisi d'opposer les analyses d'un grand éditeur, Claude Durand, et de l'ancien ministre de la Culture Jack Lang. Là aussi, les clivages sont souvent inattendus.

Marianne : Claude Durand, vous avez publié nombre de Mémoires de chefs d'Etat. Jack Lang, vous êtes en train d'achever des fragments de Mémoires. En trente ans, qu'est-ce qui a changé, selon vous, dans la politique culturelle de la France ?

Claude Durand : Rappelons en préalable qu'il existe, sur ce point, deux grandes écoles. Il y a ceux qui jugent que l'Etat n'a pas à interférer dans la vie culturelle du pays, qu'il doit surtout s'en tenir écarté, laisser toute la place au mécénat privé et aux lois du marché, qu'il serait même souhaitable de supprimer le ministère de la Culture. Et il y a ceux qui pensent qu'il y a un patrimoine national à défendre, que la création doit être aidée et protégée face au rouleau compresseur des succès faciles, que la guerre économique que se livrent les Etats ne peut pas ignorer la dimension culturelle et que c'est donc un ministère dont il faut considérer le rôle et le budget comme prioritaires.

Jack Lang : Votre question comporte deux aspects. Il y a, d'abord, l'aspect évoqué par Claude Durand. Faut-il, dans un pays comme le nôtre, une politique publique volontaire en faveur des arts et de la culture ? Ma réponse est oui, et plus que jamais. Les idées, les réalisations, les grands travaux de François Mitterrand ont été porteurs d'une volonté de transformation très profonde. Le monde a changé ? Raison de plus pour agir. La part de privatisation, de marchandisation des cerveaux, des esprits, des coeurs a grandi depuis une trentaine d'années. Il faut lui opposer des contre-pouvoirs, des lieux de résistance culturelle. Deux en particulier : la culture et l'école. Malheureusement, à l'école, la régression a commencé : le temps de l'école diminue. Alors qu'il faudrait l'augmenter, pour répondre au défi que constituent le bombardement des télévisions privées, l'effervescence de la société de consommation. L'autre aspect de la question porte sur les interrelations entre l'univers culturel et l'univers politique. A gauche et aussi parfois à droite, on a longtemps observé une certaine interpénétration entre ces deux sphères. C'était le cas après la guerre, notamment dans les rangs de la gauche, où un homme comme Léon Blum était par exemple un critique d'art très talentueux...

Depuis trente ans, cette interpénétration a-t-elle eu, selon vous, tendance à décliner ? Faut-il incriminer les champions d'une réduction de l'intervention étatique en matière culturelle, et tous ceux qui, à la suite de Marc Fumaroli et de son essai l'Etat culturel, veulent réduire le périmètre de "l'Etat culturel" ?

J.L. : L'école Fumaroli, à laquelle vous faites référence, ne manque ni de talent ni de brio, mais sa problématique n'est pas celle de l'interrelation entre monde politique et monde culturel. Les liens personnels des dirigeants politiques avec la culture, leur degré d'intérêt pour le cinéma, la lecture ou l'art, me paraissent nettement d'une autre nature. J'ai l'impression qu'ils se sont globalement distendus. Souvent, par exemple, ce sont plutôt des élus locaux qui font montre d'une connaissance très aiguisée des arts. Une personnalité comme Martine Aubry, elle-même très cultivée, dont la politique pour les arts et la culture à la tête de la mairie de Lille regorge d'initiatives passionnantes, n'a pas à ce jour présenté un projet culturel national. Je ne doute pas que, bientôt, elle le propose aux socialistes.

C.D. : Par parenthèse, elle a déclaré que le seul ministère qui l'intéresserait, si la gauche revenait au pouvoir et qu'elle-même n'était pas à la tête de l'Etat, c'est le ministère de la Culture...

Claude Durand, justement, pensez-vous que les liens de la politique et de la culture se sont défaits ? Faut-il, sur ce point, établir d'ailleurs une distinction entre le sommet des élites qui s'est détaché de la culture et les corps intermédiaires qui y restent, parfois, plus attachés ?

C.D. : Vous avez raison, et, de ce point de vue, les sarcasmes présidentiels autour de la Princesse de Clèves ont constitué un épisode assez symptomatique. Dans le courant des années 70, je me rappelle qu'il était non seulement bien vu, mais même nécessaire, pour un homme politique, de participer aux émissions de Bernard Pivot, d'y parler de son auteur préféré, qu'il s'agît de Maupassant ou de Chardonne, ou bien encore de passer un trajet en avion plongé dans le Louis XI de Kendall ou le Philippe le Bel de Jean Favier, d'avoir toujours son mot à dire sur tel ou tel sujet ou personnage historiques. Le goût de l'histoire était alors le signe distinctif de l'homme d'Etat. Vous-même, d'ailleurs, Jack Lang, avez sacrifié à ce rituel en publiant des biographies remarquées.

Et après les années 70, cette affinité élective vous semble avoir volé en éclats ?

C.D. : Oui et non. Il est certain - et, sur ce point, je rejoins Jack Lang -, que les deux septennats de François Mitterrand ont été un temps fort de la mise en avant de la culture au sens large et du rôle moteur de l'Etat dans ce domaine. A cette réserve près que, dès cette époque, on n'a pas pris toute la mesure des révolutions technologiques qui allaient bouleverser ce secteur. Je me rappelle très bien que, dès 1981, comme il le raconte dans ses Verbatim, Jacques Attali avait fait état de la nécessité de mettre en place une grande bibliothèque virtuelle. La tradition française et le conservatisme universitaire ont prévalu sur sa suggestion, et on a préféré "élever des murs". Ce fut à mon sens une regrettable erreur d'aiguillage que nous payons encore très cher, par l'hégémonie américaine en matière de numérisation des patrimoines écrits. On a raté ensuite d'autres bifurcations stratégiques, sous les mandats de Jacques Chirac, pour doter la France d'outils d'avenir en vue de faciliter l'accès à la connaissance ; ainsi, on aurait dû imaginer plus tôt des ripostes au monopole en formation d'Amazon. Et, au cours des années 90, il aurait dû être possible d'intéresser libraires et éditeurs solidaires à la constitution d'un organe national de vente de livres en ligne. Dans la séquence des deux dernières décennies, l'ampleur et la rapidité de la révolution de l'édition électronique et des bibliothèques virtuelles ont été sous-estimées. Avec Gallica ou Europalia, on s'est concentré sur des projets étriqués, nationaux ou continentaux à la portion congrue. La Rue de Valois, d'ailleurs, n'est pas ici en cause. Mais il aurait été de l'initiative des chefs d'Etat de réfléchir à ce qu'aurait dû être, au plan international, la meilleure solution publique pour rendre disponible la totalité de la Bibliothèque universelle : c'était, à mon sens, la vocation propre de l'Unesco, dont le siège est à Paris, ne l'oublions pas, en coordination avec notre diplomatie. De ces lacunes, de ces retards de prise de conscience, nous continuons à subir chaque jour les conséquences... Nous ne sommes pas, en France, à l'abri d'avanies comparables à celles que subissent la diffusion du livre et l'édition américaines avec la faillite de Borders, deuxième chaîne de bookstores aux Etats-Unis. On dit que France-Loisirs et la Fnac auraient bien du mal, le cas échéant, à trouver aujourd'hui des repreneurs...

J.L. : Je partage assez largement l'appréciation de Claude Durand. Les efforts de restauration, de numérisation, d'inventaire de l'ensemble du patrimoine cinématographique, photographique et musical ont connu une impulsion soutenue à partir de 1981. Je ne suis vraiment pas sûr qu'on s'y attache désormais avec la même ardeur. La passion de la culture structure pourtant notre histoire, et forge notre singularité nationale. Si la France est, depuis des siècles, l'un des pays les plus riches et les plus avancés de la planète, c'est notamment en raison d'une volonté d'Etat qui, de la monarchie à la république, en passant par l'empire, a sans cesse été structurante de notre société. Je me situe, de ce point de vue, aux antipodes de Marc Fumaroli, quoique j'admire son intelligence autant que son immense érudition. Je perçois des signes négatifs venant de la Commission de l'Union européenne qui rappellent ce que j'ai subi au moment de la loi sur le prix du livre. La Commission de Bruxelles se révélait être tout sauf l'ami de la culture. Au nom du libre marché, elle s'opposait aux politiques culturelles nationales, et évidemment à cette loi sur le prix unique du livre à laquelle je tenais tant....

En ce moment, il se reproduit quelque chose d'analogue : des "cow-boys" bruxellois débarquent d'on ne sait où et viennent surveiller à l'improviste les éditeurs comme on ne le ferait même pas avec des trafiquants internationaux de drogue. C'est une situation si invraisemblable qu'elle pourrait fournir une scène au prochain roman de Claude Durand ! Lorsque nous avons conçu, en 1981, la première loi d'écologie culturelle que fut la loi sur le prix unique du livre, nous souhaitions faire prévaloir l'exigence de création sur la préoccupation de rendement à court terme. Mais nous étions loin, dans un premier temps, d'imaginer qu'après l'adoption du texte il y aurait trois années de batailles épuisantes, jusqu'à ce que le texte de la loi soit pleinement accepté. Soixante-douze mois de guérilla avec les grandes surfaces (la Fnac, les centres Leclerc et d'autres enseignes) qui ont, entre autres, traduit l'Etat français devant la Cour de Luxembourg.

Au terme d'une âpre bagarre et d'une guerre de conviction, nous avons fini par réussir à faire triompher la nécessité de cette loi. C'est exactement ce qui pourrait se rééditer aujourd'hui contre le livre numérique. Une protestation nationale devrait être élevée contre l'initiative de ces flics de Bruxelles. La France est, elle, décidée à prendre la tête du combat global des nations européennes pour la maîtrise de leur destin culturel ? ou accepte-t-elle de s'en remettre aux forces du marché, à nous livrer à la théologie de la libre concurrence ?

C.D. : Une reddition serait d'autant absurde que Bruxelles est exaspérée par l'attrait que notre modèle exerce sur un nombre croissant de pays européens, y compris extérieurs à l'Union, comme la Suisse. La "descente de police" bruxelloise chez les éditeurs à laquelle vous faites allusion s'est déroulée sur plainte et sous la pression de firmes américaines. En ce domaine aussi, Bruxelles est en train de devenir le cheval de Troie des oligopoles américains.

Justement, vous affirmez que notre modèle séduit nos partenaires européens. Quel est l'état, selon vous, de la diplomatie culturelle française ?

C.D. : Un des ressorts de la grogne du corps diplomatique, ces derniers temps, est le sentiment que l'image, la présence et l'influence de notre pays ne cessent de s'affaiblir, non pas seulement à cause des bévues ou turpitudes des derniers titulaires du Quai, mais, plus profondément, parce qu'il a cessé de miser comme il le devrait sur sa langue et sa culture.

J.L. : Je me réjouis du texte publié conjointement, il y a quelques mois, par Alain Juppé et Hubert Védrine, où l'un et l'autre dénonçaient la réduction progressive, et jusqu'ici non enrayée, des crédits affectés par le Quai d'Orsay à la diplomatie culturelle. Depuis 2002, nous observons une chute constante de ces crédits. Nous souhaitons que le nouveau ministre des Affaires étrangères puisse encore redresser la barre.

Elargissons un instant la perspective à l'avenir du ministère de la Culture lui-même. A chaque composition d'un nouveau gouvernement, on a le sentiment que le portefeuille de la Rue de Valois, indépendamment du projet de chaque ministrable, est distribué comme une sorte de gratification ?

C.D. : Avec la nomination de Frédéric Mitterrand, cela n'a plus été le cas : ce n'est pas un politique professionnel qui a été choisi, mais un patronyme. Effectivement, les successeurs de Jack Lang me paraissent ne pas avoir été capables, ou ne pas avoir eu le temps, dans l'ensemble, d'afficher une doctrine cohérente. Alors qu'un autre ministère capital, l'Education nationale, représente habituellement un lieu de pénitence pour les candidats à un portefeuille ministériel de premier plan, la Culture est plutôt perçue, en revanche, comme un cadeau pour les amis ou obligés qu'on ne sait où caser autrement.

J.L. : J'ai eu le privilège et la chance de bénéficier de conditions de longévité particulières et de pouvoir compter autant sur la confiance d'un président de la République éclairé et passionné que sur des moyens relativement confortables. Mais, surtout, j'aimerais rappeler à quel point François Mitterrand savait faire partager ses enthousiasmes culturels. A notre arrivée en 1981, tous riches de nos expériences respectives, nous étions unis par notre vision d'avenir et nos projets. Nous nous sommes mis aussitôt au travail. Aujourd'hui, le Louvre est devenu le plus grand musée du monde. Paris s'est hissé au rang de plus grande capitale lyrique du monde. Que devrait faire un ministre aujourd'hui ? D'abord établir la radiographie de la situation actuelle et, surtout, reprendre le travail sur l'éducation artistique. Le choix de telle ou telle personnalité pour diriger le ministère de la Culture est trop souvent lié à des considérations de dosage, à des panachages, voire parfois au caprice personnel. La visée est rarement culturelle. Nous vivons encore sur l'acquis des décennies passées, malgré les entailles et les réductions budgétaires grandissantes. La tâche présente d'un ministre de la Culture, à mon sens, n'est pas de rééditer le passé, mais d'imaginer de nouvelles utopies concrètes. Frédéric Mitterrand ne manque pas de passion et de créativité. Encore faut-il lui donner les moyens !

Propos recueillis par Alexis Lacroix et Joseph Macé-Scaron

LES MINISTRES DE LA CULTURE DE LA VE RÉPUBLIQUE


André Malraux

1 : 8 janvier 1959

2 : 14 avril 1962

"La présence à mes côtés de cet ami génial [...], me donne l'impression que, par là, je suis couvert du terre à terre." Charles de Gaulle

Edmond Michelet

20 juin 1969

Surnommé, "l'aumônier de la France", il pouvait écrire sur Péguy et disserter sur Chagall.

André Bettencourt

19 octobre 1970

Autorise l'exploitation d'une mine de bauxite à ciel ouvert dans le site naturel classé des Baux-de-Provence.

Jacques Duhamel

7 janvier 1971

Appuyé par Jacques Rigaud, auteur de la Culture pour vivre, peut-être le plus grand ministre.

Maurice Druon

5 avril 1973

Un exemple de conformisme total sous couvert d'anticonformisme. Affligeant.

Alain Peyrefitte

1er mars 1974

Le gaullisme est-il soluble dans la culture mandarinale ? Un bref passage.

Michel Guy

8 juin 1974

Retour à l'esprit "duhamélien". Son esthétisme habille sa capacité à déplacer des montagnes.

Françoise Giroud

27 août 1976

Sans doute la ministre la plus injustement encensée.

Michel d'Ornano

1 : 30 mars 1977

2 : 4 mars 1981

Sans doute le ministre le plus injustement décrié.

Jean-Philippe Lecat

5 avril 1978

L'ardent défenseur de la politique du patrimoine.

Jack Lang

1 : 22 mai 1981

2 : 24 mars 1983

3 : 7 décembre 1984

La culture repasse de l'ombre à la lumière. Prix du livre unique.

4 : 12 mai 1988

5 : 28 juin 1988

6 : 16 mai 1991

7 : 2 avril 1992

Un grand ministère de l'Education nationale et de la Culture. Défense de l'éducation artistique.

François Léotard

20 mars 1986

Un contresens. Soumis en permanence à la cohabitation culturelle. Querelles des Anciens et des Modernes.

Jacques Toubon

30 mars 1993

Loi sur la francophonie et souci de l'"exception culturelle".

Philippe Douste-Blazy

18 mai 1995

Un gag. On a plus parlé de la culture du ministre que du ministre de la Culture.

Catherine Trautmann

4 juin 1997

Une erreur politique signée Lionel Jospin.

Catherine Tasca

27 mars 2000

Le retour des "cultureux" mais aussi un bon choix politique signé Lionel Jospin.

Jean-Jacques Aillagon

7 mai 2002

Ministre intermittent. Un gâchis pour celui qui pouvait être l'héritier de Michel Guy.

Christine Albanel

18 mai 2007

L'Internet version Hadopi. La culture version Pomme d'api.

Frédéric Mitterrand

23 juin 2009

Dans toutes les familles, il suffit, hélas, d'une personne pour épuiser un nom.

Renaud Donnedieu de Vabres

1 : 31 mars 2004

2 : 20 avril 2005

L'esprit d'André Bettencourt dans le corps de Maurice Druon.

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