mardi 26 avril 2011

En Chine, la Suisse choisit la «voie de la discrétion» - Pierre Tiessen

Le Temps - Suisse, mardi, 26 avril 2011

A Pékin, Didier Burkhalter parle de culture alors que l'artiste Ai Weiwei est en prison. Le ministre évoque des «progrès à faire» en matière de libertés

L'évoquer sans en parler vraiment... Pour Didier Burkhalter, l'affaire Ai Weiwei tombe mal. «Ce n'était pas prévu au programme», reconnaît-on dans l'entourage du conseiller fédéral, en visite officielle en Chine depuis la semaine dernière.

Samedi, alors qu'il ouvrait à Pékin l'exposition «reGeneration 2», produite par le musée lausannois de l'Elysée, le ministre de la culture a ainsi insisté sur la liberté de création et d'expression sans toutefois jamais nommer l'un des plus contestataires des artistes chinois - arrêté il y a tout juste trois semaines à l'aéroport de Pékin. «Il n'existe pas en Chine la liberté [d'expression] suffisante», a précisé l'élu suisse au coeur du quartier d'artistes de Caochangdi, le fief de Ai Weiwei (il y a ses bureaux et son atelier). «Beaucoup de choses ici sont difficiles et l'on doit admettre qu'il y a encore des progrès à faire. Nous devons développer les dialogues [avec les autorités chinoises].» Plus tôt dans la matinée, sur le campus de l'Université de Tsinghua, Didier Burkhalter estimait par ailleurs que la «Suisse peut aider à faire comprendre [à la Chine] l'importance des grandes libertés». A ses côtés, son «compatriote et ami» Mario Botta - venu inaugurer la bibliothèque des sciences humaines (sa première réalisation en Chine) de cette prestigieuse université qui fête ses 100 ans cette année - a lui reconnu «le courage de Ai Weiwei».

«Cette affaire me préoccupe», a-t-il ajouté après avoir comparé l'artiste chinois aux écrivain-architectes Friedrich Dürrenmatt et Max Frisch, dont les positions ont fait «grandir la Suisse». «Les créateurs doivent se battre à l'intérieur de leur pays. Il me semble que tous les droits qui demandent plus de liberté, plus de démocratie sont les bienvenus.»

Le conseiller fédéral - qui a rencontré dimanche le ministre chinois de la Santé ainsi que celui des Sciences et des Technologies - préfère rappeler qu'il attend de sa première visite en Chine «un renforcement des programmes communs» sino-suisses en matière de santé, d'environnement, d'énergie et de recherches démographiques. Autant de thèmes abondamment développés dans le 12e Plan quinquennal chinois (2011-2015), récemment adopté à l'Assemblée nationale populaire à Pékin. Ce Plan entend en effet stimuler à coup de milliards les secteurs des technologies vertes, des énergies nouvelles ou encore celui non moins stratégique des biotechnologies.

Priorité donc «aux relations scientifiques entre les deux pays», estime Didier Burkhalter, alors que la Chine est, en Asie, le premier partenaire commercial de la Suisse. Au reste, les deux pays mènent par depuis janvier des négociations en vue de la conclusion d'un accord de libre-échange de large portée. «Le fait d'avoir une diplomatie scientifique de très haut niveau permet d'ouvrir le dialogue de manière générale», est-il persuadé.

Mais en attendant, les supporters de Ai Weiwei - accusé par le régime de crimes économiques - restent désespérément sans nouvelles. A Caochangdi, nul n'ose vraiment aborder la question. Aucune pétition, ni aucun mouvement de solidarité ne semblent s'organiser en faveur de l'homme, véritable figure de cet ex-petit village planté au bord du 5e périphérique de la ville. Dans cette affaire, la Suisse, elle, privilégie «la voie de la discrétion», comme le souligne Sam Stourdzé, directeur du musée de l'Elysée, présent samedi à Caochangdi. «Ai Weiwei est un grand ami de la Suisse mais qui sommes-nous, s'interroge-t-il, pour pouvoir donner des leçons?...»

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