lundi 25 avril 2011

En Chine, l'offensive des " néomaoïstes " pour un durcissement du régime - Brice Pedroletti


Le Monde - International, lundi, 25 avril 2011, p. 6

Durcissement sécuritaire et retour en force de la symbolique maoïste font prendre un drôle de tournant aux luttes de pouvoir qui animent le Parti communiste chinois (PCC), avant la grande transition d'octobre 2012. Après dix ans au pouvoir, le tandem Hu Jintao et Wen Jiabao passera la main à une nouvelle équipe déjà désignée, formée de Xi Jinping et Li Keqiang. Les sept autres sièges du comité permanent du bureau politique, qui en comporte neuf avec le président et le premier ministre, devront être renouvelés. Les membres sortants cherchent donc à promouvoir leurs poulains au sein du parti. Et certains des aspirants à un siège au comité permanent, comme Bo Xilai, le secrétaire du parti de Chongqing, font tout pour se faire remarquer...

Dans cette ville de 30 millions d'habitants du nord-ouest de la Chine, M. Bo mène ainsi tambour battant, depuis 2008, une " campagne rouge " : concours de " chansons rouges " dans les parcs de Chongqing, étudiants locaux priés de consacrer quatre mois de leurs études en immersion chez les ouvriers ou les paysans, pensées de Mao distillées par le service de " Twitter rouge " de la municipalité, tout est fait pour présenter une version actualisée des méthodes du Grand Timonier.

En mars, l'une des chaînes télévisées municipales était convertie en " télévision rouge ", avec des programmes de " culture communiste avancée " en prime time. Ces derniers jours, Chongqing fait de nouveau du zèle : les médias locaux ont reçu l'ordre de promouvoir 36 nouveaux " chants rouges " sélectionnés lors d'un concours national pour les célébrations des 90 ans de la fondation du Parti communiste chinois, le 1er juillet.

Ancien ministre du commerce, secrétaire général du Parti à Chongqing depuis fin 2007, où il lança aussitôt une vaste opération antimafia, Bo Xilai, 62 ans, est la coqueluche des néomaoïstes chinois : " Bo Xilai a eu beaucoup de soutien de la part du peuple de Chongqing. Il a fait ce qu'un communiste doit faire ! ", nous expliquait Fan Jinggang, directeur du site Internet maoïste Utopia, fin décembre 2010, juste après avoir organisé un séminaire d'étude du " modèle de Chongqing ".

Utopia, qui tient une librairie au sixième étage d'une tour de la banlieue de Pékin, propose ce mois-ci à ses membres un voyage à Chongqing le 1er mai afin de " faire l'expérience des chansons rouges " et voir de plus près ce " modèle " qui séduit tant les nostalgiques de Mao.

" Ce n'est pas un modèle reconnu officiellement, mais l'idée est de recourir aux méthodes politiques de Mao afin de résoudre les problèmes économiques, culturels et sociaux d'aujourd'hui. On ne va pas copier Mao, mais l'adapter à la réalité de la société moderne ", affirme Qiu Shike, un auteur indépendant d'une soixantaine d'années qui publie des livres ainsi qu'un grand nombre d'articles sur le site d'Utopia. M. Qiu - c'est son nom de plume - met en avant les efforts faits à Chongqing en matière d'éducation, d'emploi et de sécurité sociale. " Une partie du peuple a l'impression d'être devenue esclave. Le développement économique est superficiel, les gens ne sont pas heureux car il y a trop de matérialisme ", poursuit-il, se définissant lui-même comme un " néomaoïste ".

Longtemps considérés comme minoritaires, excentriques, voire folkloriques, les nostalgiques de Mao sont-ils en train de faire un retour au sein du pouvoir ? Le durcissement sécuritaire caractérisé de ces derniers mois, avec des rafles de militants, d'internautes et d'avocats à grande échelle et l'arrestation de l'artiste engagé Ai Weiwei, contribue à échauffer les esprits. Ce qui se passe à Chongqing, a écrit dans une lettre ouverte publiée sur son blog, le 12 avril, le professeur de droit He Weifang, " me pousse à me demander si le temps ne s'est pas mis à tourner à l'envers, si l'on n'est pas en train de rejouer la Révolution culturelle, et si l'idéal d'un Etat de droit n'est pas aujourd'hui en perdition ".

Revenu récemment à Pékin après plusieurs années d'exil administratif dans une université du Xinjiang, en représailles de ses opinions libérales, cet intellectuel influent s'interroge sur la justice expéditive appliquée à Chongqing lors de la campagne antimafia de 2009, sous la forme de mouvements " frappez fort " et de " lettres de dénonciation des masses ".

L'indignation de He Weifang et d'une partie des milieux libéraux a pu s'exprimer à l'occasion du procès, ces derniers jours à Chongqing, d'un avocat, Li Zhuang, accusé d'avoir manipulé ses clients et fabriqué des preuves. Or les juristes dénoncent les irrégularités grossières du procès de Li Zhuang, qui ferait en réalité les frais de l'assistance légale qu'il a prêtée à des membres de la pègre après leur arrestation. Hier, l'accusation a finalement levé les charges qui pesaient contre l'avocat, une mini-victoire pour les milieux libéraux.

Pour certains observateurs, ces manifestations d'un " courant dur " au sein du pouvoir relèvent avant tout d'une stratégie politique classique consistant à occuper les extrêmes. Pour d'autres, c'est le symptôme que les factions conservatrices se sentent menacées par les aspirations démocratiques : " Ils ont l'impression qu'il y a une base d'admiration pour ce genre d'idées. Bien sûr, toutes sortes de gens se sentent dépossédés par les transformations économiques, et ils ont l'illusion que, sous Mao, les ouvriers, les paysans étaient mieux lotis. En outre, des cadres du parti ont perdu de l'influence dans les luttes de pouvoir interne et tentent de reprendre la main. C'est eux qui sont derrière des sites comme Utopia ", explique le politologue Zhang Ming, de l'université du peuple à Pékin.

" Le discours est tellement verrouillé sur le sujet de la réforme politique que certains, comme Bo Xilai, tentent d'occuper l'espace public en convoquant le maoïsme. En réalité, le courant principal dans l'opinion est favorable à des réformes ", ajoute M. Zhang. Le recyclage du confucianisme a participé de ce même effort, dit-il, de " faire diversion ".

Brice Pedroletti

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