jeudi 14 avril 2011

FINANCE - Columbia Business School : L'antichambre de Wall Street

Le Point, no. 2013 - Economie, jeudi, 14 avril 2011, p. 82,83,84,85

Graal. Columbia Business School, passeport pour les hautes sphères de la finance.

La réunion d'information a lieu entre midi et 14 heures, le temps d'une pause déjeuner. Parmi les 25 candidats présents, plus d'une douzaine ont pourtant fait le vol tout exprès. De Floride, du Wisconsin, mais aussi de Trinidad ou d'Inde. Kristen, lui, est venu entre deux cours pour informer les candidats. Il ne s'étonne qu'à moitié. Le jeune Suisse, étudiant en MBA à la Columbia Business School (CBS) depuis six mois, connaît l'attraction irrésistible de l'endroit. Avec un camarade de promotion, Mohammed, un Indien, il est là pour épauler la responsable du recrutement et dire ce que ces potentielles recrues sont venues entendre : être admis ici, c'est obtenir son passeport pour l'élite. Pendant une heure et demie, les deux étudiants vont donc répondre aux questions de l'auditoire comme des gamins parleraient de leur dernière visite à Disneyland. Les profs ? Des stars et même des Prix Nobel (comme Joseph Stiglitz). Les Master Class Programs (où les étudiants travaillent sur des projets réels) ?« Crazy, s'enthousiasme Mohammed.Le groupe qui travaillait sur le luxe a pu rencontrer six fois le PDG d'Hermès. Ça vous donne une idée du réseau qu'on a ici ! »

Le réseau. Tout est là. Outre les professeurs, chaque année 430 conférenciers passent à CBS, parmi lesquels les PDG des plus grosses entreprises américaines. Un cours sur le commerce de détail ? C'est le PDG de Bloomingdale, les Galeries Lafayette new-yorkaises, qui se déplace. Un autre sur Internet ? Un des dirigeants de Google s'y colle,who else ? Les 25 candidats ont les yeux exorbités. La crème du business est là, à portée de main. Plusieurs écoles célèbres dépassent Columbia dans les classements des business schools américaines (Wharton, Harvard, Chicago, Stanford, entre autres), mais, pour ce qui est du star system, aucune ne peut rivaliser. C'est pour cela que chaque année 6 000 à 7 000 candidats se présentent pour les quelque 750 places. Et, contrairement à d'autres programmes américains, ils viennent du monde entier : chaque promotion compte 40 à 45 % d'étrangers.

« C'est l'effet New York, explique la recruteuse.Ce n'est pas seulement une ville incroyable pour vivre. C'est aussi là que travaillent la plupart de nos 39 000 anciens. » Plus de 3 000 multinationales ont leur siège dans la Grosse Pomme. Résultat : « Des gens qui travaillent à temps plein au plus haut niveau sont professeurs chez nous. » Certains, « semi-retraités », font même plus que ça : ils deviennent executives in residence, et coachent les étudiants en séances privées. Du haut niveau : Jeff Zucker, l'ancien PDG de NBC, tout juste viré de la chaîne américaine en septembre 2010, est devenu un de ces mentors.« Et d'ailleurs, je vais jouer au tennis la semaine prochaine avec lui », se réjouit Kristen le Suisse.

Plus que des parties de tennis, c'est sa proximité avec le coeur de la finance mondiale que vend Columbia. Mis à part sa concurrente Stern, de la New York University, l'école, perchée au nord de Manhattan, est beaucoup plus près de Wall Street que n'importe quelle autre business school américaine. Cela suffit à attirer les étudiants ambitieux pressés de se trouver un job à plus de 100 000 dollars par an.

Accusée. Mais il y a un revers à cette médaille. Si Wall Street tousse, Columbia Business School risque de s'enrhumer. Alors, quand la finance américaine se retrouve en réanimation cardiaque et accusée par la planète entière d'avoir précipité l'économie dans le chaos, CBS est forcément pointée du doigt. C'est ce qu'a fait « Inside Job », le documentaire à succès qui a tenté de disséquer la crise financière et ses coupables. Le doyen de l'école, Glenn Hubbard, est sorti bien abîmé de son interview avec Charles Ferguson, le réalisateur du documentaire.

Après avoir rappelé - circonstance aggravante - que Hubbard fut un conseiller économique de George Bush avant de prendre la direction de l'école en 2004, « Inside Job » montre l'universitaire bredouillant et refusant de répondre aux questions pourtant pertinentes sur ses contrats de consulting pour de grandes institutions financières. Message, pas vraiment subliminal, du film : les économistes, minés par les conflits d'intérêts, n'ont rien vu venir parce qu'ils ne voulaient rien voir. Pire, ils n'ont rien appris de la crise financière de 2008. Depuis, Glenn Hubbard se méfie et n'accorde d'interview qu'avec parcimonie. C'est donc son adjoint, le vice-doyen Amir Ziv, qui nous reçoit. Il répète l'évidence : « La crise n'a pas été causée par l'université ou l'enseignement. » Même si, reconnaît-il, la crise a clairement « montré une difficulté des leaders à voir l'ensemble de la situation, et pas seulement ce dont ils sont responsables directement ». Dans un message aux enseignants et aux élèves de l'école, au moment de la sortie d'« Inside Job », Glenn Hubbard ne se fait qu'un reproche : s'être fait piéger par un journaliste malhonnête, pas du tout intéressé par « le travail sérieux et nécessaire que nous faisons pour comprendre la crise économique ». Et il est vrai que les dirigeants de Columbia Business School n'ont pas attendu « Inside Job » pour montrer qu'ils tiraient les leçons de la crise. Dès décembre 2008, Glenn Hubbard se fendait d'un éditorial dans Forbes pour souligner que certains dirigeants d'entreprise avait échoué à tel point que « le rôle des business schools a pu être remis en question ». Il est tout aussi vrai que l'enseignement offre à Columbia une réelle diversité. Pour un Frederic Mishkin, lui aussi épinglé dans « Inside Job » - pour avoir écrit deux ans avant la crise un rapport flatteur sur l'économie islandaise -, on trouve un Joseph Stiglitz, grand pourfendeur de la dérégulation à outrance. Le poison et l'antidote, en quelque sorte !

Statu quo. Reste que la crise n'a entraîné aucune révolution à CBS. L'école a certes formé un comité d'enseignants chargé de réfléchir aux conséquences de ces événements sur le programme CBS. Mais le comité a surtout conclu qu'il fallait continuer à faire ce que l'école faisait déjà.« Nous avons eu de la chance, résume Amir Ziv.Nous avions modifié nos programmes juste avant la crise dans le sens nécessaire, à savoir créer des "leaders complets", plus à même de prendre en compte tous les éléments d'une situation avant de décider. »

Ne rien changer. La position ne prête guère à polémique au sein même de l'institution, y compris parmi les élèves - minoritaires - qui déclarent avoir vu le documentaire. Nul n'a renoncé à une carrière dans le saint des saints de la finance mondiale. Et nul ne souhaite voir l'école modifier quoi que ce soit. Wall Street n'a pas changé, pourquoi Columbia aurait-elle dû changer ? disent-ils en substance.« Ce ne sont ni les étudiants ni les professeurs qui font la réglementation, souligne un étudiant.Est-ce que je crois qu'il aurait fallu interdire certains produits financiers exotiques ? Oui. Mais s'ils sont autorisés, je veux qu'on m'apprenne tout ce qu'il faut en savoir, parce que c'est comme ça que je gagnerai de l'argent. Et je suis venu à Columbia pour ça ! »

Rohit Khanna était étudiant en MBA à Columbia quand Lehman a fait faillite. Seule conséquence de la crise selon lui : les élèves étaient effondrés à la perspective de ne pas pouvoir aller travailler à Wall Street à la sortie de l'école, et de ne pas pouvoir rembourser leurs prêts pour étudiants. Avant la crise, la moitié des promotions du MBA trouvaient un emploi dans la finance. Et après ? Pareil, avec une nette prédilection pour la banque d'investissement ! Et ce même en 2009, alors que Wall Street était encore groggy. Pour Benoît, un Français diplômé il y a quelques années,« la direction essaie toujours de dire qu'il n'y a pas que la finance et qu'après tout la moitié des anciens font autre chose, mais c'est bien cette image-là qui compte pour les élèves ». Et ça n'a pas changé : en tant qu'ancien, Benoît participe au recrutement du MBA en interviewant certains candidats chaque année « et presque tous ceux que je vois veulent faire CBS pour aller en banque d'investissement ».

84 000 dollars par an. Aveuglement ? Déni ? Réalisme plutôt, disent en choeur les élèves, actuels ou anciens. Le critère unique, ici, c'est le retour sur investissement. Autrement dit, est-ce rentable d'investir - lourdement - dans un MBA ?« Nous ne parlons pas de cela. Nous laissons les autres en parler », affirme le vice-doyen. Avant de nous orienter mine de rien sur un récent classement du Financial Times qui place le MBA de Columbia dans le peloton des meilleurs « retours sur investissement ». Avec des frais de scolarité de 53 000 dollars par an (en incluant le logement, compter 84 000 dollars par an, à multiplier par deux pour la totalité du MBA, qui dure deux ans), on comprend que la vraie question pour tous les étudiants n'est pas « Comment réformer la finance internationale », mais plutôt « Comment gagner le maximum le plus vite possible pour rembourser le coût de l'école ». Les salaires d'embauche de la banque d'investissement étant deux ou trois fois supérieurs à ceux des autres secteurs, les étudiants ne se posent pas longtemps la question.

De notre correspondant à New York, Emmanuel Saint-Martin


Des anciens glorieux et reconnaissants

Le lien entre Wall Street et CBS est dicté par la géographie; il est aussi le fruit de l'Histoire. Après tout, l'école a été fondée par un banquier (le président de la Chase Manhattan Bank, en 1916) et ses plus célèbres anciens se sont, pour la plupart, fait un nom dans la finance, à commencer par le plus révéré d'entre tous, Warren Buffett, sorti de CBS en 1951. Et la formidable réussite financière des anciens assure la reproduction de l'espèce : Henry Kravis, milliardaire cofondateur de l'énorme fonds d'investissement KKR, a annoncé à l'automne 2010 qu'il donnait 100 millions de dollars à CBS. Ce don très généreux à une institution déjà privialégiée impressionne moins les foules que les chèques de Bill Gates pour la lutte contre la malaria ou ceux de George Soros pour la démocratie. Mais, pour ce prix-là, Henry Kravis aura son nom au fronton de l'école

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