vendredi 8 avril 2011

Le Musée de Pékin double de taille - Éric Biétry-Rivierre


Le Figaro, no. 20740 - Le Figaro et vous, vendredi, 8 avril 2011, p. 28

Les travaux d'agrandissement de l'institution terminés, Allemands, Italiens et Britanniques se pressent dans l'espoir de coopérations fructueuses. La France hésite à entrer dans le jeu de la realpolitik culturelle.

Depuis l'exposition impressionniste du Musée d'Orsay organisée dans le cadre des années France-Chine en 2004 et 2005, la France a négligé le Musée national de Chine (MNC) situé au centre de Pékin, sur la place Tiananmen. Au coeur de la seconde puissance mondiale. Pour son centenaire, derrière sa façade stalinienne, celui-ci vient pourtant d'intégrer le club des plus gros musées du monde.

Les architectes hambourgeois Gerkan, Marg et Partner ont aménagé d'immenses plateaux à l'intérieur de ce corps de bâtiment à l'origine construit en « U ». L'institution, dont l'entrée est gratuite et qui attend « huit à dix millions de visiteurs annuels », affiche officiellement, depuis samedi, 192 000 m² quand le Louvre en fait 210 000. C'est plus que le Met de New York (180 000 m²) ou l'Ermitage de SaintPétersbourg (108 000 m²).

Cependant, tout reste à installer dans ces volumes. Seules quelques salles présentent des bouddhas et les bronzes les plus anciens de l'empire du Milieu. Au rez-de-chaussée, sous un pesant bas-relief contemporain d'inspiration réaliste-socialiste, la salle centrale est également prête. Dédiée à la peinture Mao ou néo-Mao, elle non plus ne parvient pas à donner le change : même avec son million de pièces en réserve, le MNC peinera à se remplir. Cette phase ultime est censée être achevée le 1er juillet.

Le dialogue malgré tout

L'occasion d'occuper les cimaises n'a donc pas échappé à plusieurs musées européens. « Les Italiens nous ont proposé une exposition sur la Renaissance dès l'automne. Le British Museum s'est également joint au Victoria & Albert Museum pour se déclarer intéressé », assure le directeur Lü Zhangshen qui ne mentionne pas les Français. À Pékin, le Louvre n'est en cheville qu'avec la Cité interdite et prépare d'ailleurs une exposition fin septembre sur ce palais.

En fait, ce sont les Allemands qui ont été les premiers à saisir l'opportunité de cette incroyable vitrine, implantée à deux pas du mausolée du Grand Timonier. Dès 2007 Horst Köhler, alors président de la République fédérale, et son homologue Hu Jintao signaient en face du MNC, dans le Palais du peuple, un accord de coopération culturelle ambitieux.

Une exposition de photos et une autre d'oeuvres de Gerhard Richter ont servi de galop d'essai. Le partenariat s'est vraiment concrétisé samedi dernier avec l'inauguration d'une manifestation d'une tout autre ampleur, pour laquelle 10 millions d'euros ont été investis. Les musées nationaux de Berlin, Dresde et Munich se sont fédérés pour prêter 600 oeuvres du XVIIIe et du début du XIXe siècle pendant une durée d'un an, ce qui est exceptionnellement long. Le thème ? « L'art des lumières ». Un sujet aussi audacieux que la mécanique pour le présenter a été finement huilée.

S'il est avant tout question de beautés plastiques, la question des libertés et de l'émancipation de l'individu affleure sans cesse. Dans une vitrine on croise par exemple L'Encyclopédie de Diderot, oeuvre qui connut des déboires comparables à ceux de Google en Chine actuellement. Les autorités chinoises ne sont pas dupes mais elles voient surtout dans ces Lumières version allemande une manière d'édifier la population au progrès scientifique et technique. Le lendemain de l'inauguration, cela ne les a pas empêchés de faire arrêter sans explications Ai Weiwei, l'un de ses artistes chinois les plus connus (nos éditions du 6 avril).

Prière aux directeurs des musées allemands, soutenus financièrement par leur ministère des Affaires étrangères et BMW - groupe qui cherche à mieux s'implanter ici -, d'avaler la couleuvre. Le vendredi précédent, alors que les petits fours chauffaient et qu'on servait le champagne, ils avaient déjà dû accepter l'absence de la cheville ouvrière du partenariat. Le sinologue Tilman Spengler. Son visa lui avait été refusé pour assister à l'inauguration. L'aile dure du parti lui reproche ses liens avec Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix et opposant notoire.

De tels faits ont évidemment crispé les premiers forums de discussion prévus simultanément à l'exposition. Ils sont organisés par Mercator, une fondation philanthropique qui prône le dialogue malgré tout.

Vendredi, le concert Beethoven de la Staatskapelle de Dresde, exceptionnellement enrichi de musiciens des grands orchestres berlinois et munichois, et emmené par Lorin Maazel, n'a pas été annulé.

L'institution affiche officiellement, depuis samedi dernier, 192 000 m².

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