mercredi 6 avril 2011

REPORTAGE - La détresse des jeunes Japonais qui ont fui Fukushima -





Le Monde - Environnement & Sciences, mercredi, 6 avril 2011, p. 6

La lumière froide et blafarde du Tokyo Budokan, un important complexe sportif aux confins de la préfecture de Tokyo, ignore la détresse des réfugiés du nord-est du Japon. Habituée à héberger les joutes d'arts martiaux japonais, elle n'est d'aucun réconfort pour les familles qui y ont trouvé abri, après avoir fui le nord sinistré et menacé par les dégagements radioactifs de la centrale de Fukushima.

Il y a eu jusqu'à 400 personnes. Certaines sont reparties, d'autres ont obtenu un logement provisoire ou ont préféré aller vivre à l'hôtel. Près de 200 sont toujours là. Ces réfugiés de tous les âges vivotent sur des tatamis installés à la hâte. Chaque foyer dispose en principe de son espace, délimité par des barrières en plastique. Mais les enfants, souvent emportés par leurs jeux, n'arrivent guère à respecter ces zones d'intimité.

La majorité des déplacés vient de Fukushima. Certains habitaient dans les zones d'exclusion ou de confinement, établies autour des réacteurs. Parmi eux, quelques jeunes de la ville d'Iwaki (située à 45 km de la centrale de Fukushima). Tous sont sous le choc, et ont souhaité rester anonymes. " Après le tsunami, on est allé au centre d'hébergement ", raconte Takaya, étudiant ingénieur.

Son regard est ailleurs, comme si tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Il pense à un ami, technicien à la centrale nucléaire, et dont il est toujours sans nouvelles. " Nous avons appris le problème des centrales et la création des zones d'exclusion à la télévision. On a décidé de venir à Tokyo. " Mais il n'y avait pas ou peu d'essence. " Cela n'a pas été simple, mais mon père s'est débrouillé. "

Takaya est arrivé avec sa famille le 18 mars. Depuis, ses parents sont repartis. " Nous n'avons rien, pas d'argent. Mes parents voulaient reprendre le travail. " Pour lui comme pour les autres, l'avenir n'est plus qu'une série de questions sans réponse. Où aller ? Que faire ? Comment ? Takaya aimerait continuer ses études, mais son école de Koriyama est sous la menace des retombées radioactives.

" Je terminais ma dernière année de lycée, explique de son côté Ryuma, visiblement ému. Je devais commencer à travailler à la poste et la catastrophe est arrivée. " Nozomi, dont le regard doux et le joli sourire peinent à masquer le désarroi, finissait sa première année d'études d'infirmière et ne sait pas ce qu'elle va devenir. Pour l'instant, elle s'inquiète pour ses petits frères et soeurs. " Nous n'avons plus d'adresse, et sans adresse, impossible de les inscrire à l'école. C'est vraiment triste pour eux. "

Rester et attendre

Tous sont tenaillés par l'envie de regagner Iwaki, une ville de 350 000 habitants, coeur industriel de Fukushima avec ses usines Nissan et Mazda, et dont les produits de la mer sont appréciés de l'ensemble du pays. Là-bas, ceux qui sont restés, " parce qu'ils n'avaient pas d'essence ou parce que bouger leur était difficile ", explique Takaya, apprennent à vivre avec la menace nucléaire, en suivant les bulletins quotidiens sur les niveaux de radioactivités. Des écoles sont en train de rouvrir.

Mais la crainte des radiations reste la plus forte. Alors, beaucoup préfèrent rester et attendre. Une certaine impatience pointe, parfois. " Le gouvernement devrait faire des efforts, juge Nozomi. Qu'importe qui gouverne... Nous avons besoin d'aide. "

Pour tuer le temps, les jeunes vont au restaurant qu'ils paient grâce aux bons distribués par les autorités. Mais le coeur n'y est pas. Dehors, les cerisiers fleurissent. Traditionnellement, les Japonais savourent ce moment en faisant le hanami, un grand pique-nique sous les arbres. " Nous n'avons pas le coeur à ça ", regrette Nozomi.

Le matin, ils lisent les journaux mais ne regardent pas Internet. " Il n'y a que deux ordinateurs dans le centre, déplore la jeune femme. Il y a toujours la queue. " Alors ils restent le plus souvent sur leur tatami. Autour d'eux, le centre vit à son rythme, un peu hors du temps. Des gens téléphonent, des mères fouillent les cartons plein de vêtements pour enfants.

D'autres profitent de la présence d'avocats pour les interroger sur le remboursement de leurs emprunts ou sur la déclaration d'impôts, qu'il aurait fallu remplir avant le 16 mars. Dans un coin, certains se font masser. La quarantaine d'employés de la mairie de Tokyo et de volontaires s'affairent. En principe le centre doit fermer le 15 avril. Mais la crise sera loin d'être terminée.

Philippe Mesmer

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