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mercredi 1 juin 2011

Des volontaires pour le Mékong - Murielle Ghestem

La Croix, no. 38985 - Autrement dit, mardi 31 mai 2011

Un réseau de parrainage permet de soutenir des milliers d'enfants et de jeunes dans sept pays d'Asie du Sud-Est.

En 1958, René Péchard s'installe à Vientiane (Laos) et crée l'association Enfants du Mékong pour venir en aide aux enfants d'Indochine. Il lance les premiers parrainages en France. Aujourd'hui, l'association vient en aide via le parrainage scolaire à 22 000 enfants dans sept pays d'Asie du Sud-Est. Depuis 2008, un programme de parrainage d'enfants a été initié en Chine aux confins de l'Himalaya, où le Mékong prend sa source, grâce à l'appui des communautés catholiques sur place. Dans tous ces pays, nombre de filleuls vivent dans des zones reculées, ce qui a décidé l'association à construire des foyers pour étudiants dans les villes universitaires. Ils y reçoivent, en plus des formations de l'université, des cours de soutien, un enseignement professionnel (connaissance de l'entreprise, microfinance...) et un cursus de développement personnel. « Car il s'agit de former les leaders de demain dans des pays qui ont de la peine à retrouver leurs repères », explique Stéphane Saunier, directeur volontariat et parrainage.

Le parrainage permet, avec 24 € mensuels (6 € après défiscalisation), de subvenir aux besoins des enfants « les plus pauvres, souffrants et motivés » et de leur famille. Entre le filleul et le parrain se crée souvent une relation qui croît bien au-delà du don financier. Pour assurer le suivi, Enfants du Mékong s'appuie sur ses « Volontaires Bambous ». « Un bambou ploie mais ne rompt pas, il s'adapte à toute situation. Ils sont les yeux et les oreilles de notre association sur le terrain », explique Stéphane Saunier.

Cette année, 43 jeunes de toutes origines, de 20 à 35 ans, ont décidé d'offrir une année de leur vie pour vivre en immersion en Asie du Sud-Est et oeuvrer sur place à l'amélioration des conditions de vie des enfants et des jeunes.

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lundi 9 mai 2011

Bons pour le sévice, de la maternelle au lycée - Jacqueline Remy

Marianne, no. 733 - Magazine, samedi 7 mai 2011, p. 70

Un enfant sur dix serait victime de harcèlement à l'école. Insultes, brimades, coups, racket... Enquête sur un phénomène qui ne cesse de prendre de l'ampleur, au moment où le ministre de l'Education annonce des mesures pour en finir avec cette violence qui laisse des cicatrices à vie.

"Vous parlez de quoi ? " Jules ne sait pas que cette question va bouleverser sa vie. Il est en sixième, dans un collège public parisien. A la rentrée, il ne connaissait personne, mais s'est fait un copain qui, lui, a sa bande de l'école primaire dont il est entouré ce jour-là. " Vous parlez de quoi ? " insiste-t-il. Le copain fait le malin. Il raconte à Jules que, pendant un voyage scolaire, l'an passé, sa classe a essuyé un attentat terroriste. Ses potes renchérissent. " J'ai mis un mois à comprendre que c'était un bobard. " Un mois de trop. Sa réputation est faite. " Gogol ", ce sera son surnom pour l'année. " Je suis devenu leur tête de Turc. " On l'insulte, on lui pique sa trousse, on le brutalise dans les couloirs, on jette de l'encre sur ses vêtements, on l'humilie devant la fille qui lui plaît. Toute la classe lui tourne le dos. " J'étais l'objet du mépris général. " Un calvaire de bouc émissaire. Seul à la récré, seul à la cantine. Seul avec sa honte et son désespoir. Comme des millions d'autres enfants, mais il ne le sait pas.

Cette histoire a déterminé le futur de Jules (1), sa personnalité, ses choix de vie. " Ce fut une année zéro, fondatrice. Ça a complètement changé ma personnalité ", dit-il. Entre la sixième et le bac, il a " fait " cinq établissements scolaires. Comme une sorte de fatalité, en troisième dans un collège privé, il est redevenu la tête de Turc de la classe, avec racket, menaces et tabassages à la clé. Aujourd'hui, à 30 ans, quand il apprend que le ministre de l'Education a organisé des Assises nationales sur le harcèlement à l'école, qu'il vient d'annoncer des mesures, le 3 mai, pour affronter un phénomène sur lequel a longtemps pesé un déni généralisé, il ne peut s'empêcher de s'exclamer : " C'est un peu tard ! Depuis le temps qu'on réfléchit à la pédagogie, on aurait pu s'occuper de ce problème ! " Il en veut à l'administration, " nulle, incompétente face à la violence, capable au mieux d'admettre son impuissance ". Il en veut aux enseignants indifférents. Il précise qu'en sixième comme en troisième pas un seul de ses professeurs, pourtant tous mis au courant par les soins de ses parents, n'a jugé bon d'avoir une conversation avec lui. En troisième, alors qu'il est seul au fond de la classe, comme d'habitude, une enseignante lui lance : " Jules, arrêtez de regarder par la fenêtre ! " Un élève, son persécuteur, ironise : " C'est son seul ami ! " La prof glousse : " Va falloir nettoyer les fenêtres. " Jules n'a jamais digéré.

Pour lui, comme pour toutes les victimes de ces petites violences réitérées, pas forcément dramatiques en soi mais qui, accumulées, se muent en cauchemar, le plus dur est là, dans ce silence de l'école, cette sensation d'être la proie d'un mal sans nom, invisible, indicible et vaguement ridicule. Comment se plaindre d'avoir reçu un coup dans les côtes ou d'être surnommé " Gogol " ou " Chiottes " ? C'est la répétition qui mine, le sentiment de ne pas être aimé et, finalement, obscurément, de le mériter. " Comment se plaindre de ne plus exister pour les autres ? " s'interroge comme en écho Clara, mise en quarantaine pendant des mois par sa classe à cause d'une rumeur non fondée. " Je n'avais tout simplement, moi-même, plus envie d'exister. "

" N'attendons pas un massacre "

Appuyé sur le rapport commandé à Eric Debarbieux, spécialiste de la violence à l'école, le ministre de l'Education, Luc Chatel, s'est dit déterminé à s'attaquer à ce qu'il est d'usage, dans l'enceinte de l'école, de qualifier de " gamineries ", aussi destructrices soient-elles. " Beaucoup de pays, comme les Etats-Unis et la Finlande, ont attendu des massacres au sein de leurs établissements scolaires pour mettre en oeuvre des politiques de lutte contre le harcèlement, a-t-il déclaré. Je vous le dis : je n'attendrai pas un malheur de ce type pour répondre au problème. " Il cite une étude américaine selon laquelle 75 % des schoolshooters sont des victimes de harcèlement. Et il prévient : " Je n'admettrai plus qu'en cas de harcèlement les équipes pédagogiques bottent en touche ou expliquent aux parents que leur enfant a un problème psychologique. Désormais, l'école ne sera plus cette institution qui considère le harcèlement comme ne relevant pas de sa compétence. " David, 27 ans, qui a vécu un enfer quotidien de la maternelle à la troisième - " J'avais la peau sombre car ma mère est malgache et, à Concarneau, on me traitait de sale Arabe " -, pousse un soupir : " Ce n'est pas trop tôt ! " Le ministre promet pour l'automne une mobilisation du monde scolaire et tout un éventail d'outils, un guide, un site Internet, un numéro d'appel gratuit, une formation ad hoc, et annonce l'accord conclu avec les responsables de Facebook : " Nous signalerons systématiquement à Facebook les élèves convaincus de harcèlement sur ce réseau, et ils verront leurs comptes fermés. "

La France est très en retard. Dans les pays anglo-saxons, on a depuis longtemps une expression pour cela, le " schoolbullying ". Il y a quarante ans qu'en Europe du Nord des chercheurs se sont penchés sur le problème et que, dans un certain nombre d'Etats, on dispose d'un matériel scientifique solide et de mesures pour désamorcer ces phénomènes de groupe. Partout, on accélère. Car le harcèlement scolaire ne s'arrête plus aux murs de l'école. Les téléphones mobiles et Internet décuplent la force de frappe des petits tortionnaires de cour de récré, en répandant rumeurs, films et photos humiliantes. Des suicides d'ados relayés par les médias ont sonné comme des avertissements. C'est le cas de Jesse Logan, cette Américaine de 18 ans dont l'ex-boyfriend a balancé sur le Net des photos d'elle nue - " Mission accomplie ", a-t-il posté après sa mort -, ou de cette écolière japonaise de 13 ans qui, en novembre dernier, a téléphoné à la police " à propos d'un suicide ", a-t-elle dit, pour dénoncer ceux qui la harcelaient au collège, avant de sauter par la fenêtre.

Une " loi du silence "

Le couple Obama a lancé en mars une campagne contre le harcèlement scolaire, avec la chanteuse Britney Spears pour marraine, et veut faire de ce combat une grande cause nationale. En Grande-Bretagne, Kate Middleton, brimée dans son collège et traitée de " nonentity " (" nullité ") à 13 ans, a inscrit le mouvement Beatbullying parmi les 26 associations auxquelles les invités au mariage princier étaient engagés à adresser leurs dons.

En France, le 26 janvier dernier, une trentaine de personnalités, psys et professionnels de l'éducation, ont signé une lettre ouverte adressée aux ministres de l'Education nationale, de la Santé, et de la Cohésion sociale dans laquelle ils affirmaient que ce phénomène de harcèlement entre pairs dans l'espace scolaire " est devenu tellement fréquent qu'on ne peut plus faire mine de l'ignorer ". Ces humiliations sapent " la confiance de l'enfant en l'école et parfois en lui-même ", ajoutaient-ils, et conduisent à des phobies scolaires, des dépressions, une perte de confiance en soi, etc. Ils dénonçaient surtout la " loi du silence " régnant sur le milieu scolaire et interdisant aux élèves victimes ou témoins de faire appel aux adultes de peur des représailles et de ne pas être pris au sérieux. Bref, ils réclamaient une prise de conscience, un colloque, une campagne de prévention, et la mise en place de " dispositifs " susceptibles de stopper ce type d'engrenage.

Quinze jours plus tard, le 9 février, l'Etat se retrouvait pour la première fois condamné dans une affaire de harcèlement entre élèves par le tribunal de grande instance de Montpellier à 3 000 € de dommages et intérêts. Poursuivie par les parents d'un élève de CM1, la directrice d'une école a été reconnue coupable de " défaut de surveillance et de précaution ". Ce garçon de 9 ans, un petit à lunettes, chétif, premier partout, suscitait le dédain général. Il était nul au jeu de la barrière, consistant à former un mur humain qu'il faut traverser sous peine de se faire taper dessus. " Mis à l'index, exclu du groupe des "hommes", régulièrement frappé, il expliquait à ses parents qu'il avait pris une porte dans la figure ou qu'il était tombé dans l'escalier ", raconte son avocat, Me Christophe Grau. Jusqu'au jour où ses parents ne l'ont pas cru, lui ont fait cracher la vérité, sont allés voir le maître, qui n'avait rien vu, puis la directrice qui a nié tout problème. Ils sont allés à la gendarmerie. Depuis cette condamnation, des dizaines de parents, à leur tour, portent plainte devant les tribunaux.

Un phénomène quantifié

Du coup, Luc Chatel se rue sur ce thème qui, bien mené, pourrait être consensuel. Encore que certains enseignants invoquent le manque de postes et maugréent contre la " dramatisation " de pratiques vieilles comme l'école, ou y voient, à l'instar du Pr Hubert Montagner " l'arbre sécuritaire qui masque la forêt des problèmes des enfants, des familles, des enseignants, de l'école et de la société elle-même ".

Pour la première fois, pourtant, la France dispose de données peu contestables, avec l'enquête européenne réalisée pour l'Unicef par un collectif de chercheurs dont, pour l'Hexagone, l'équipe d'Eric Debarbieux, président du Conseil scientifique sur la sécurité à l'école mis en place en 2010 par Luc Chatel, et directeur de l'Observatoire international de la violence à l'école. En France, près de 13 000 élèves de l'école élémentaire ont été interrogés. Une enquête similaire sur le secondaire sera rendue publique à l'automne. Les résultats, pour le primaire, entrent dans les fourchettes internationales qui, selon les pays, recensent entre 6 % et 15 % d'élèves harcelés : 11,7 % d'enfants seraient victimes à l'école d'un harcèlement qui " cumule violences répétées physiques et verbales ". Ils sont plus nombreux (14 %) à affronter un harcèlement verbal (rumeurs, insultes, menaces, moqueries, ostracisme) et un peu moins (10 %) à subir un harcèlement physique (coups, pincements, jets d'objets, déshabillage forcé, racket). Dans la moitié des cas, il s'agit d'un harcèlement " sévère ou très sévère ". Vexations alourdies par l'audience du Net : selon une étude de Catherine Blaya, professeur en sciences de l'éducation, auprès de 462 collégiens à Bordeaux, 7,5 % d'entre eux avaient fréquemment enduré des humiliations publiques sur Internet, 5 % avaient été victimes de happy slapping - agression filmée et diffusée sur le Web.

Boucs émissaires

Au collège, ce n'est guère mieux. Selon une enquête auprès de 3 000 ados publiée en 2010 par Bertrand Gardette et Jean-Pierre Bellon dans un livre très complet sur le sujet - Harcèlement et brimades entre élèves (2) -, 8,4 % d'entre eux se déclaraient " régulièrement victimes ", et 6,7 % " régulièrement agresseurs ". Ce conseiller principal d'éducation et ce professeur de philosophie ont créé en 2006 une association, L'Aphee, où déferlent les témoignages. Julien, dit " Chiottes ", se fait mettre la tête dans la cuvette des WC. Célia est surnommée Cyrano-Airlines à cause de son grand nez. Drôle, une fois. Mais tous les jours... " Pourquoi tu n'intentes pas un procès à tes parents ? " insiste la meneuse. Romain, lui, accusé à tort d'avoir " balancé " des élèves qui fumaient dans le collège, se retrouve à chaque intercours contraint de servir de " boule de flipper ", que se jettent les élèves les uns sur les autres et contre les murs. Selon l'enquête Unicef, les petits du primaire, eux, ont droit au jeu dit " le petit pont massacreur " : il s'agit de shooter dans une canette, et celui qui est touché se voit pris dans une mêlée bien frappée. Comme par hasard, la canette touche les boucs émissaires 10 fois plus que les autres. Dix-sept pour cent des enfants reçoivent souvent ou très souvent des coups, 14 % se font aussi souvent pincer ou tirer les cheveux, 20 % écopent de baisers forcés. On se demande qui Debarbieux a voulu rassurer en titrant son enquête : " A l'école, des enfants heureux... enfin presque ".

" J'ai perdu tous mes amis "

Pas Maud, en tout cas. Cette fille de 16 ans, en première du côté de Brive-la-Gaillarde, se doute bien qu'elle n'appartient pas à la majorité heureuse de l'école. Atteinte d'une arythmie cardiaque alors non détectée, c'était depuis la quatrième une élève fragile, en proie à des malaises récurrents. " Tu le fais exprès, non ? susurrent ses copines. Tu n'as pas envie de venir en cours ! " Le 22 février 2010, elle est agressée dans la rue par quatre garçons inconnus qui la frappent sans explication, la menacent - " On te connaît, on sait où tu es au lycée " - et lui volent ses clés et sa carte de crédit. " Je l'ai retrouvée dans ma boîte à lettres le lendemain. " Elle voit un médecin, porte plainte, et retourne dans son lycée privé de Brive, décidée à ne pas flancher, bien qu'elle ait mal au dos et un gros hématome sous l'oeil. " Petit à petit, une rumeur est montée, disant que je n'avais jamais été agressée et que mon bleu, c'était du maquillage, alors que je me maquillais pour tenter de le camoufler. " Le harcèlement s'emballe. Elle reçoit une pluie de SMS : " Pourquoi tu ne dis pas la vérité ? " Tout le lycée est bientôt au courant. " Les gens rentraient sur Facebook : ah oui ! C'est toi la fille qui se maquille pour faire croire qu'elle s'est fait agresser ! " Personne ne la défend. En avril, quand ses parents l'apprennent, ils la font changer de lycée. Mais la rumeur la suit : " Ne la croyez pas, elle ne s'est jamais fait agresser ! " Les SMS redoublent : " Tu es une menteuse. "

Maud ne veut plus aller en classe. Dépression. A la rentrée, sa mère insiste pour qu'elle y retourne. " Le 15 septembre, je suis arrivée en retard. Tout le monde a éclaté de rire à mon entrée. J'ai demandé à aller aux toilettes, j'ai pris tous mes médicaments d'un coup et je suis allée dormir à l'infirmerie. Je me suis réveillée à l'hôpital. Et j'ai encore reçu des messages désagréables. " Elle a encore changé d'établissement et, cette fois, de département. Après un silence, Maud conclut : " J'ai perdu tous mes amis de classe. "

Dans son lycée de ZEP, en Dordogne, Maud a été accueillie avec doigté. Accro au rugby, elle est arbitre stagiaire. Elle est heureuse. Mais l'autre jour, lors d'un concert à Brive, une fille inconnue lui a tiré les cheveux. Elle s'est retournée : " Regardez, c'est la folle qui se maquille ! " a crié l'autre. Comme toutes les victimes de harcèlement scolaire, elle se demande si elle échappera un jour à Facebook et ce qu'elle a pu faire pour s'attirer cette haine. " Pourquoi moi ? " Cette question taraude encore aussi Clara, des décennies après.

" J'étais sûrement une petite fille un peu naïve, j'arrivais en sixième à 9 ans et demi dans une classe de loulous de 12 ans ", avance Nina, 27 ans aujourd'hui. Jules explique que, " très impressionné ", il avait une envie terrible de se faire des copains : " Ils ont dû le sentir. " David invoque la trop bonne éducation qu'il a reçue. " On m'avait appris à ne pas répondre, à tendre la joue. J'étais calme et posé. " Parce qu'il est frêle comme une fille, ses persécuteurs le surnomment Zoé. Mais au fond, il ne sait pas pourquoi il s'est retrouvé en ligne de mire : " Je pense que c'est dû à mon apparence physique typée, je n'en suis pas sûr. Je me le demande toujours. " A 8 ou 15 ans, quand ça leur tombe dessus, ils comprennent encore moins. Bien sûr, on ne se prive pas de leur asséner qu'ils sont trop gros, trop roux, trop petits, trop fayots, trop " crados ", trop " pédés ", trop bronzés, trop cons, ou pis, trop " intellos ", mais ils pensent généralement qu'il doit y avoir encore une autre raison, mystérieuse et terrible. Parfois, c'est leur manque de réseau social qu'ils paient, une rivalité ou une jalousie qui se solde. Les boucs émissaires appartiennent à tous les milieux sociaux, leurs harceleurs aussi. On recense autant de cas dans le public que dans le privé, en banlieue que dans les centres-villes chics. Les cibles se distinguent souvent par une petite différence, physique, culturelle ou comportementale. " Je n'avais pas les codes ", souffle Nina. Et cela commence dès la maternelle. Anne, professeur des écoles à Paris, confirme : " J'avais un bon élève, qui s'est soudain mis à adopter des conduites de cancre. Il arrivait en retard après la récré, multipliait les bêtises. On a fini par comprendre que les autres le terrorisaient et le forçaient à transgresser pour qu'il soit puni. " Institutrice en maternelle dans le Cher, Dominique se souvient de la difficulté des enseignants face à un petit garçon extrêmement gentil, très intelligent et un peu gros qui faisait perpétuellement l'objet d'agressions physiques et de quolibets. " A la cantine, on lui renversait son verre, on lui piquait son pain. Il était obligé, à 4 ans, de se cacher pour faire pipi car il avait un petit sexe, et les autres se mettaient autour pour claironner : "Oh, le petit zizi, le petit zizi !" "

Avec l'âge, les brimades s'aggravent. Enfant adoptée, d'origine polynésienne, Noélanie n'avait que 8 ans lorsqu'elle est morte des suites d'un malaise épileptique. Dans son " cahier à secrets ", elle avait raconté le calvaire qu'elle vivait dans une classe dont elle était le souffre-douleur : " Je sais que si je ne me défends pas je finirai par mourir. Il m'a déjà étranglée plusieurs fois et je suis tombée dans les pommes. J'ai tellement peur qu'il me tue. " Les parents ont porté plainte et lui consacrent un site.

On tente de pactiser

Cela commence sur une dispute, un incident, un rien. " J'ai voulu une paire de grosses baskets à la mode, raconte Nina. Mes parents m'en ont acheté, ce n'était pas des marques. Et c'est parti : "Regardez ses chaussures, elles sont plus grosses qu'elle !" Très vite, c'est devenu : "Grosse pute, bouffonne, salope, retourne chez ta mère !" " Les enfants ciblés restent tétanisés. S'ils essaient de se défendre, le mal empire. S'ils font le gros dos, leur sort est scellé. Souvent, ils essaient de pactiser avec l'ennemi. " En primaire, à Montpellier, une fille avait été vue mangeant sa crotte de nez, raconte Véronique. Déformée, amplifiée, l'anecdote a fait le tour de la classe qui l'a prise pour tête de Turc. J'ai trouvé ça ignoble et j'ai décidé de devenir son amie. Mais, à ma stupéfaction, elle essayait à tout prix de copiner avec celles qui la harcelaient. " Jules se souvient qu'au début il supportait les humiliations " sans trop rien dire ". Il faisait semblant de rire. " J'avais tellement besoin d'amis. "

En primaire, 38 % en parlent à leur famille, 34 % à leurs amis. Mais 21 % n'en parlent jamais. Emprisonnés dans leur solitude. Etouffés par la honte. David, l'écolier de Concarneau harcelé de la maternelle à la troisième, n'a jamais rien dit à ses parents, ni aux adultes de l'école. Il se confie pour la première fois à 28 ans : " Je pensais que c'était de ma faute, que je ne savais pas m'y prendre. " Et il souffle : " Cela m'a marqué à vie. "

" Ils pensent que ça va s'arrêter, explique Bertrand Gardette, conseiller principal d'éducation. En fait, ça ne s'arrête pas, ça dégénère en violences sexuelles ou en barbarie. " C'est un engrenage. La victime s'affole. Ses agresseurs surenchérissent. " Il y a une ivresse de la toute-puissance chez le harceleur ", observe Jean-Pierre Bellon. Il soumet le harcelé, mais domine toute la classe, qui suit. " Le harceleur peut être une brute mais il possède souvent un certain charisme, il est sympa, il fait rire dans le dos de sa victime qui, elle, n'est pas drôle, poursuit Bellon. Comme professeur de philo, il m'est arrivé de me faire avoir, c'est tentant de se mettre du côté des rieurs. "

Le 2 mai dernier, les parents de Zéphyrin, 13 ans, ont décidé, sur le conseil du médecin inquiet de l'état dépressif de leur fils, de ne plus l'envoyer au collège Anne-Frank, à Paris, où il est en quatrième. L'enfant revient d'un éprouvant voyage de classe en Angleterre. Il est à bout. Pas loin de craquer. " J'aimerais ne plus jamais les voir ", dit ce garçon terriblement raisonnable. Marre des " Zéphyrin le con, le pédé, la bouffonne ". Marre des saluts nazis. Marre des menaces et des insultes quotidiennes, depuis trois ans. Marre de la lâcheté de ses agresseurs, qui font mine de ne pas comprendre qu'ils le font souffrir. " Seuls certains sont gentils. Mais, en groupe, personne n'ose me parler gentiment. Il faut m'insulter pour montrer qu'on en fait partie. " Tout cela parce qu'en sixième son meilleur pote a pris ombrage de son amitié pour un autre. " Il a rameuté ses amis de primaire, qui ont rameuté leurs amis, qui ont rameuté leurs amis... "

Parfois, les enfants pètent les plombs, comme ils disent. Ils prennent un couteau et décident de se venger. Nina s'est muée en guerrière. " Au bout de quatre ans, j'ai décidé de me faire respecter de la racaille, je suis devenue quelqu'un d'autre. " Le plus souvent, ils se replient, paniquent, s'effondrent. " J'en ai marre de vous, je vais me suicider ", lance un vendredi soir un enfant de 5 ans. Le lundi matin, il revient sous les lazzis : " Hé, vas-y, même pas cap de te suicider ! " David soupire : " J'y ai pensé. " Ses persécuteurs aussi, en troisième : " T'es un gros con, t'as pas de cerveau, t'as qu'à te foutre en l'air, jette un élève. Si tu ne te suicides pas, tu vas te retrouver SDF, déjà que tu es nul ! "

Selon une étude de Chantal Blaya, professeur en sciences de l'éducation, sur 30 cas de tentatives de suicide, la moitié des sujets avaient subi un harcèlement scolaire. Comment arrêter ces machines infernales ? A peine 6 % des victimes en appellent aux adultes de leur établissement scolaire. " A chaque fois que mes parents sont venus voir la directrice, affirme Zéphyrin, dans l'heure j'étais traité de balance. " Mais, comme la plupart des familles d'enfants harcelés, sa mère, Marie-Pierre, dénonce surtout l'incurie générale : " Ils ont tous été lamentables, l'administration, les autres parents, comme les enseignants. " Les enfants le disent tous : " Les profs savent ce qui se passe, mais personne ne bouge. " Les victimes sont traitées de petites natures un brin affabulatrices. Dans une école d'Ariège, en ce moment, circule une pétition contre un enfant dont les parents ont décidé de porter plainte ! Epinglant la " lâcheté " et la " complicité " des adultes du monde scolaire, le pédopsychiatre Marcel Rufo lance : " Pourquoi les parents ont-ils à intervenir alors qu'ils délèguent leur autorité ? Les adultes ayant autorité ne sont pas en récréation à la récréation. Ils sont là pour surveiller. "

A part Tania, dont la directrice d'école a réglé l'affaire en obligeant sa harceleuse, une grande de CM2, à venir en CP s'excuser publiquement, la plupart des victimes affirment que leur sort a empiré. L'administration se débarrasse généralement du problème en proposant un changement d'établissement. C'est la double peine. " Le collège me l'a pratiquement imposé, affirme la mère de Nina, alors que je réclamais des sanctions contre les agresseurs de ma fille. " Au nouveau collège, ça a recommencé.

Ainsi se construisent, à coups de problèmes non réglés, des " carrières " de harcelés, déplorent Bellon et Gardette. Et des " carrières " de harceleurs, chacun étant malheureux et prisonnier de son emploi. Avec ses conséquences à long terme. Mal cadré dans l'enfance, un harceleur deviendra un petit chef pénible, un mari maltraitant, voire un délinquant, affirme Debarbieux. Un harcelé conservera de son passé une folle empathie pour les victimes d'injustice, une confiance molle en autrui, et une aversion des groupes. " Le harcèlement est un cancer métastasique de la déstructuration de soi ", tonne Rufo.

Des victimes, pas des coupables

Dominique Delorme, pour l'association E-Enfance, comme la psychologue Laetitia Chaumontet, pour Action innocence, vont dans les écoles mettre en garde les enfants contre le cyberharcèlement, entre autres " dangers du Web ". Bellon et Gardette, à la demande du rectorat au Puy-de-Dôme, ont élaboré des outils pédagogiques permettant aux corps enseignant d'identifier le phénomène, de le repérer et de le gérer. En vain. Le ministère n'a jamais réagi, soulignent-ils. La pédopsychiatre Nicole Catheline (3), chargée du guide diffusé par l'Education nationale, insiste sur la responsabilité générale des adultes : " Personne ne prépare les enfants à vivre en groupe. Il faut leur apprendre à accepter la différence à un âge où, se construisant, ils y sont très attentifs, et cesser de dire que c'est la victime qui induit les réactions des autres. Le harceleur aussi, souvent, est différent. "

La démission des adultes condamne harceleurs et harcelé au face-à-face. Des années après, des victimes racontent qu'elles dialoguent encore mentalement avec leurs persécuteurs. Nina est devenue éducatrice spécialisée, en partie " pour les comprendre ". Jules, qui s'est retrouvé dans le texte de René Char intitulé " L'adolescent souffleté ", n'a de cesse de prouver qu'on peut réussir en étant " spécial ", puisqu'on l'a mis à l'écart : " J'ai besoin de me singulariser, de m'appartenir. " Ce fils de cadre supérieur a filé en Espagne, puis il a appris l'arabe. Après avoir travaillé au consulat français d'Arabie saoudite, il se forme maintenant au théâtre.

Un jour Denis, étudiant en droit, a visité avec d'autres la prison de Montpellier. Quand on a ouvert une cellule pour leur montrer à quoi ça ressemblait, il est tombé nez à nez avec le garçon qui l'avait terrorisé pendant des années, sur le chemin de l'école. " J'ai reculé, avoue-t-il, je me suis caché. " Jules, lui, a découvert que son agresseur figurait sur Facebook parmi les " amis " de l'un de ses meilleurs copains. Ce dernier a voulu organiser une rencontre : " Il avait l'air embêté, a-t-il plaidé, il faut que tu le voies. " Jules a refusé. Ils se sont croisés par hasard, dans un bar de la Bastille, à Paris. C'est l'ex-harceleur qui a insisté pour prendre un verre. " Au bout d'une heure et demie, j'ai saturé. C'était surtout pour lui que je parlais. " Cette fois, il a dit non. Il est parti. Il sourit : " Je crois qu'il est moins bien dans sa peau que moi. " J.R.

(1) Le prénom a été modifié à sa demande. La plupart des autres " harcelés " ont préféré témoigner sous leur vrai prénom.

(2) éd. Fabert.

(3) Coauteur, avec Véronique Bedin, de Harcèlements à l'école (Albin-Michel).


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mardi 3 mai 2011

La Chine s'ouvre aux écoles étrangères - Jean-Claude Lewandowski

Les Echos, no. 20924 - Compétences, mardi 3 mai 2011, p. 14

Enseignement supérieur en asie ou en europe de l'est, des écoles se hissent au niveau des meilleures.

Changement de cap pour la Chine en matière d'enseignement du management : les autorités ont décidé d'en finir avec la politique des joint-ventures obligatoires avec un partenaire local et d'autoriser les institutions étrangères à s'implanter en propre dans le pays. « La Chine ouvre ses portes, mais de façon contrôlée, explique Patrick Molle, directeur général d'EM Lyon. A Shanghai, par exemple, cinq ouvertures sont autorisées. C'est une façon de favoriser l'émulation et aussi de contribuer au développement de l'économie chinoise. Cela correspond également à un changement de génération. Les apparatchiks d'autrefois ne sont plus aux commandes. » Aujourd'hui, les principales « business schools » chinoises maîtrisent parfaitement les programmes MBA. Elles souhaitent désormais développer des travaux de recherche conjoints avec des écoles étrangères de haut niveau. Une façon de donner de la visibilité à leurs professeurs. « Les écoles chinoises vont devenir de redoutables concurrentes, prévoit Patrick Molle. Dans quelques années, elles vont attirer des étudiants étrangers - d'abord de Corée, du Vietnam, de Thaïlande... Et d'ici à cinq ans, certaines d'entre elles pourraient même ouvrir des campus à l'étranger - avec la force d'attraction de la zone économique la plus puissante du monde. »

© 2011 Les Echos. Tous droits réservés.

mercredi 13 avril 2011

OPINION - L'économie chinoise est encore loin du point de retournement - François Bourguignon

Les Echos, no. 20911 - Idées, mercredi, 13 avril 2011, p. 13

Des signes de tension sont apparus ces derniers temps sur le marché du travail urbain en Chine : fréquence croissante de mouvements sociaux (grève chez Honda en 2010), accélération de la hausse des salaires, et même, dit-on, recours à de la main-d'oeuvre étrangère. Certains analystes en déduisent que le surplus de main-d'oeuvre est en voie d'extinction et que l'économie est proche du « point de retournement de Lewis », du nom du fameux économiste du développement, prix Nobel 1979. Passé ce point, la croissance est susceptible de ralentir du fait d'une pression salariale croissante, et la structure économique s'en trouve modifiée. En particulier, une main-d'oeuvre plus chère devrait rendre les exportations moins compétitives et réorienter le développement vers les biens non échangeables et les marchés nationaux, réorientation qui figure en tête de l'agenda fixé par le XIIe Plan quinquennal de développement, tout récemment approuvé par les instances politiques.

Une telle vision du développement à moyen terme chinois paraît optimiste. Peut-on en effet penser que le surplus de main-d'oeuvre d'une économie dont la population est encore aujourd'hui à 57 % rurale, avec une productivité qui représente moins du tiers de celle de la population urbaine, soit sur le point de disparaître ? Rien n'est moins sûr. Mais alors, comment expliquer le paradoxe d'une tension sur le marché du travail urbain coexistant avec un apparent surplus de maind'oeuvre rurale en l'absence d'un resserrement notable des contrôles migratoires ?

L'explication réside dans l'hétérogénéité de la population rurale et la composition évolutive des flux migratoires. La migration récente concerne surtout des jeunes, mieux éduqués que leurs aînés, avec peu de charges de famille, et s'adaptant facilement aux contraintes de l'emploi industriel dans les grandes métropoles. De 2000 à 2010, les effectifs des 25-35 ans ont été divisés par deux dans la Chine rurale alors que sur l'ensemble de la population, ils ne diminuaient que de 10 %.

Les réserves de migrants restent cependant importantes et le XIIe Plan prévoit encore la migration de quelque 200 millions de personnes dans les dix prochaines années. Mais ces migrants potentiels ont un profil moins intéressant pour les industries exportatrices et un coût migratoire plus élevé que la vague précédente. Les attirer en ville et continuer de résorber le surplus de main-d'oeuvre chinois exige donc non seulement un niveau de salaire plus élevé mais aussi des conditions administratives, économiques et sociales de la migration plus favorables.

Une autre raison de douter d'un retournement proche du marché chinois du travail est la baisse continue de la part du travail dans le PIB constatée depuis une vingtaine d'année. Peu de données existent sur les toutes dernières années mais cette évolution, associée au maintien d'une croissance rapide, paraît peu compatible avec une économie où le travail deviendrait rare.

Le point de retournement de Lewis, où la productivité du travail sera comparable dans les villes et dans les campagnes, est probablement encore lointain. Les dirigeants chinois désirent effectuer rapidement une réorientation majeure de leur économie en direction des marchés nationaux, suivant en cela les exhortations de leurs partenaires étrangers. Poursuivre cet objectif exige des politiques volontaristes plutôt que de s'en remettre à l'équilibrage progressif du marché du travail.

François Bourguignon est directeur de Paris School of Economics.

PHOTO - A worker is silhouetted as he sits atop scaffolding atop a newly constructed building in central Beijing April 13, 2011. China's real estate investment rose 35.2 percent in the first two months from a year ago, up from a 33.2 percent pace for all of 2010, the National Bureau of Statistics on Friday. That came after the government issued fresh measures in late January, including higher downpayment and a maiden launch of a property tax, to rein in the red-hot real estate market and keep housing inflation in check.

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dimanche 10 avril 2011

La vie rêvée (et trop bien rangée) des bébés couples - Marie Huret


Marianne, no. 729 - Magazine, samedi, 9 avril 2011, p. 70

Ils ont à peine 25 ans et déjà parfois dix ans de vie commune. Qui sont ces jeunes qui se mettent en ménage de plus en plus tôt, pour mener des existences plus pépères que leurs quinquas de parents ?

Pas fêtards et déjà pantouflards. Pour leurs 20 ans, Jérémy et sa copine* avaient chacun choisi leur cadeau d'anniversaire. Lui, la télé à écran plat, trop grande pour sa chambre d'adolescent ; elle, le service en porcelaine, en prévision de leur vie à deux. "De la vaisselle, à 20 ans !" s'étrangle Paul, le père de Jérémy, un éditeur parisien. Leur maturité, ça devrait le combler, mais ça le plombe. Car son fils de 23 ans sort avec la même fille depuis le lycée. Six ans qu'ils sont scotchés l'un à l'autre. Elle est vendeuse, Jérémy enchaîne les petits boulots. Le couple vient de louer un deux pièces en banlieue parisienne. Ils passent leurs soirées, nichés dans leur cocon Ikea, à regarder les séries américaines. Son môme, Paul l'a pourtant élevé dans une ambiance bohème. "Encore aujourd'hui, à la maison, nous n'avons pas de table digne de ce nom, raconte-t-il. Alors quand je vois mon fils si casanier, j'ai l'impression de voir ses grands-parents, comme si on avait sauté une génération ! Ma crainte, c'est qu'à 35 ans la vie ne le rattrape."

A l'âge où l'on enchaîne les premières fois, où l'on se frotte aux amours lycéennes, ces couples-là restent ficelés, inséparables. Ils font l'inverse de tout le monde. De leurs copains qui alternent les flirts et les râteaux. Des parents divorcés qui se lâchent et papillonnent comme des gamins. A 26 ans, eux célèbrent déjà l'étain, leurs dix ans de relation, et s'offrent le symbole de leur amour : leur premier lave-vaisselle. Ou un chien.

Nos ados sont-ils vieux ?

On les traite de vieux couples ? Ils assument ! "On passe pour des extraterrestres auprès de nos potes, mais on s'en fiche", relève Olivier. A 27 ans, ce cadre dans une ONG vit avec Anne, 27 ans, avocate à Paris. Tous les 24 février, ils se font une soirée romantique pour commémorer leur premier baiser. Ça fait dix ans que ça dure, plus d'un tiers de leur vie... A l'époque, le speed dating n'existait pas, la drague à la chaîne sur Internet non plus, ces deux-là sont de la vieille école. Ils sont "sortis" ensemble. Ce fut leur première histoire, et la seule. "Durant mes études, j'ai changé de fac plein de fois, déménagé tous les ans, raconte Olivier. Ma copine a toujours été là. C'était mon point fixe, ma valeur ajoutée, ma meilleure amie permanente."

La nouvelle tendance émerge, à contre-courant, grignotant le fatalisme ambiant qui prédit le naufrage d'un mariage sur trois et bouleversant le calendrier d'entrée dans la vie adulte : leur mue à peine achevée, les "adulescents" enfilent les oripeaux de la conjugalité. A 25 ans, ils s'aiment et se chamaillent comme de vieux couples. La routine les rassure. Quand leurs amis viennent dîner, c'est blanquette de veau et tout le monde au lit à minuit. Demain, il y a école. Une enquête de l'Institut national d'études démographiques (Ined) publiée en 2010 confirme cette tendance à la nidification chez les jeunes. Entre 1982 et 1999, la proportion des 20-24 ans vivant en couple, mariés ou non, n'a cessé de baisser, les premières unions devenant plus tardives, mais aussi plus fragiles. Or, depuis 2000, cette chute s'est arrêtée. La tendance, désormais, se stabilise : 31 % des femmes et 16 % des hommes de 20-24 ans vivent en ménage. Une petite révolution. Rien à voir avec les Tanguy, ces éternels marmots qui s'incrustent chez leurs parents : les petits couples, eux, se protègent ensemble des récifs du dehors. "Ils se sont formés très tôt, installés dans la durée, la fidélité et un amour solide, analyse Michel Fize, sociologue au CNRS et spécialiste de l'adolescence. C'est leur manière de se poser en réaction à l'instabilité ambiante, de répondre à l'inconstance des parents qui se séparent et se recomposent. Pour le coup, ils nous donneraient presque une leçon de morale." Nos ados sont-ils vieux plus tôt ? D'où vient cette constance dans une société où l'on zappe ses partenaires ? Est-ce grave, docteur ?

Ode au ronron domestique

Fabrice n'a connu qu'elle. Elise n'a connu que lui. Ils ont 27 ans, leur relation s'est nouée après le bac. Elle n'a pas eu le diplôme, lui non plus. Ils retapent leur maison, paumée en pleine campagne. Aller au Quick ou au cinéma, c'est l'expédition, 40 km aller-retour jusqu'à Poitiers, la ville la plus proche. Parfois, des amis débarquent de Paris le week-end, le reste du temps, ils vivent tous les deux, dînent tous les deux, dorment tous les deux. Quand Elise, monitrice d'équitation, rentre tard, Fabrice lui prépare à dîner, puis branche un DVD. "Nos potes, même nos parents, disent qu'on est un vieux couple. C'est vrai que nos soirées, ça fait plan-plan, reconnaît-il. Avant, nous sommes beaucoup sortis en boîte de nuit, nous en avons profité, ça nous plaît de rester à la maison." Le mariage ? A l'été 2012. Fabrice a fait sa demande à 20 m du sol, dans une cabane nichée dans les arbres en forêt. Il avait tout prévu, le bouquet, la bague en or, et le oui d'Emilie.

Cette ode au ronron domestique prématuré n'étonne par le sociologue Jean-Claude Kaufmann, spécialiste de la conjugalité, qui a su montrer comment les marmites fabriquent la famille, et la corvée de linge, la vie à deux. "Les moments consacrés à la vaisselle, au petit déjeuner représentent un marqueur d'entrée dans la grande vie, on se comporte comme papa et maman, c'est un rituel de réassurance, souligne-t-il. Ces petits couples n'ont pas l'impression d'être dans quelque chose d'enfermant ou d'asphyxiant. Ils se créent leur petit monde contre le monde."

Les parents, eux, sont vite dépassés par le côté solennel de ces installations qui échappent au déterminisme statistique. En France, comme chez nos voisins européens, on se met en couple plus tard (27 ans pour les hommes et 25 ans pour les femmes) et on se marie plus tard encore (respectivement à 31,6 ans et à 29,7 ans en 2009). Alors, quand la lune de miel survient trop tôt, les mères, accablées, se plaignent : "Mon gamin est étriqué !" Les pères usent de métaphore pour mettre en garde leur progéniture : "Il y a plein de poissons dans la mer, pourquoi tu ne vas pas voir ailleurs ?" En creux se dessine l'angoisse des géniteurs d'encaisser un coup de vieux bien avant l'âge. "Un enfant qui ne le reste plus très longtemps en s'installant en couple, c'est une mère ou un père qui ne peuvent plus rester jeunes, souligne le sociologue Michel Fize. C'est pourquoi les parents freinent des quatre fers."

Le couple, ça tient chaud

Divorcée et ex-baba cool, Helena, 48 ans, travaille dans la publicité. Elle a du mal à digérer que son fils Balthazar, 19 ans, sorte depuis deux ans et demi avec Léa, 18 ans. Ils se sont rencontrés au collège, à Paris. Depuis Léa squatte des nuits à la maison, avec un sans-gêne qui énerve passablement Helena. "A cet âge, notre génération pensait plutôt à s'amuser, dit-elle. Les histoires d'amour, ça ne durait que quelques mois - et encore." Il y a six mois, Balthazar a arrêté ses études et pris une "année sabbatique" : le garçon, parti travailler au pair aux Etats-Unis, devrait rentrer cet été. Il communique avec Léa par Skype et MSN. "Il passe son temps à la tromper, mais lui revient toujours. Il dit qu'elle est la mère de ses futurs enfants. Ça me dépasse d'entendre ça dans la bouche d'un gamin ! Car oui, c'est un gamin, qui fait semblant de vivre une vie d'adulte mais ne s'assume pas encore financièrement, raconte Helena. Ils vivent très repliés sur eux-mêmes, pas du tout tournés vers l'extérieur, vers le militantisme par exemple. Ils ont intégré que la vie allait être difficile, qu'ils allaient "en chier", mais ils ont renoncé à vouloir changer le monde. Ils préfèrent se serrer l'un contre l'autre comme des tourterelles."

Est-ce leur manière de recracher des divorces mal digérés ? De culpabiliser leurs parents qui n'ont pas su rester unis ? Tous les prématurés de la conjugalité ne sont pas des enfants du divorce, ils viennent de tous les milieux, ont connu des pères dragueurs à la vie dissolue ou des foyers cimentés par l'institution du mariage. En pleine explosion des recompositions familiales, ils s'arriment au couple par mimétisme parental ou carrément par rejet. Leur quête existentielle d'une relation sérieuse renvoie dans les cordes l'aventurisme de la génération soixante-huitarde. "L'acte sexuel était perçu à cette époque comme un acte de libération ; aujourd'hui, les jeunes ne rêvent plus du tout de ça : ils considèrent que leurs parents se sont aliénés à une sexualité impossible, multipliant les partenaires sans être heureux, observe Daniel Marcelli, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l'hôpital de Poitiers. Quand un gamin a vu sa mère changer cinq fois de partenaire, passer d'un conflit à l'autre, il préfère privilégier la rencontre sérieuse, le partage d'émotions, de sentiments, de plaisir. Dans ce grand désordre ambiant, chacun choisit le modèle qui lui convient."

Entourée de demi-frères et de demi-soeurs, Louise dit sobrement de ses parents qu'ils ont eu des "relations compliquées" et "différentes vies". A 28 ans, elle, c'est le contraire. Son destin glisse sur des rails. Son futur mari, elle l'a connu au lycée. Ils se sont unis en juin 2010, ont acheté un appartement, et pensent au futur bébé. Elle est professeur d'anglais à la Sorbonne, lui, juriste. Lorsqu'elle était étudiante à Normale sup, les fêtes en ont fait imploser, des couples. Pas le leur. Et l'aventure ? Et la séduction ? Ne passe-t-elle pas à côté de sa vie, Louise ? Sa mère a vécu un passé rock'n'roll, mais Louise, elle, revendique sa rébellion casanière. Son mari l'a branchée sur les émissions politiques, elle l'a en retour initié au théâtre. "Nous avons été adolescents ensemble, nous avons trouvé le premier boulot en même temps, tout ça renforce la relation, explique-t-elle. Ça fait cliché de dire ça, mais c'est mon âme soeur. Quand je préparais Normale sup, une période intense, ça m'a beaucoup aidée de l'avoir comme soutien."

Le tournant s'est produit au début des années 2000 : chez les jeunes surdiplômées aussi, on se met davantage en couple. En 2006, la part des filles de 25 ans ayant un diplôme plus élevé que le bac et vivant à deux est supérieure de 3 points à ce qu'elle était en 1999. En cette période de sinistrose carabinée, où les bac + 8 affrontent un long cortège de difficultés, un couple, ça tient chaud. Jamais l'avenir ne leur a semblé aussi sombre : trois ans après leur sortie, 11 % des diplômés de l'enseignement supérieur pointent encore au chômage. "Si on ne parvient plus à briller sur le plan des études, si on doit se contenter d'un travail moyen, il y a de quoi flipper, souligne Catherine Pugeault-Cicchelli, sociologue à l'université Paris-Descartes, qui a étudié le rituel des fiançailles. Vivre à deux, c'est une façon de se dire : "Je suis normal." Etre un petit couple, ça vous confère un statut social."

Ensemble, c'est tout

Dans leur studio parisien de 20 m2, Estelle, 23 ans, et Mathieu, 24 ans, veillent à ne pas se prendre les pieds dans leurs univers respectifs, les cartons à dessin et les câbles de PlayStation. Il ne joue pas non plus de hard rock quand elle est penchée sur sa machine à coudre. La jolie brune a connu Mathieu au lycée. Ils accumulent tous les diplômes possibles : arts plastiques, master de droit, d'économie, de marketing... Puis les stages, les CDD, puis rien. Mathieu vient d'envoyer une centaine de CV dans le vide, elle s'est trouvé un job alimentaire de vendeuse, il s'est remis au baby-sitting : "On travaille alternativement." Ils se partagent son salaire à elle, 1 250 €, pour un loyer mensuel de 650 €, et s'épaulent comme des coéquipiers : "La discussion, c'est le ciment du couple." Au début, leurs parents ont râlé, débité leur discours de gourous soixante-huitards. Eux, ils les ont faits, les 400 coups ; leur jeunesse, ils l'ont consumée et la consomment aujourd'hui à grand renfort de crèmes antirides, et voilà leurs propres enfants rangés comme des petits vieux. "Ma mère me dit que l'on est une génération fatiguée. Ben oui, à force de cumuler les études et les jobs pour gagner notre vie, nous sommes fatigués, explique Mathieu. Notre génération est beaucoup plus économe, plus fourmi, plus sérieuse que celle de nos parents. Il nous faut quelque chose qui nous sécurise. Le phénomène Tanguy, c'était marrant, mais, maintenant, pour s'en sortir chez les jeunes, il faut être deux."

Dans une société où tout est jetable, les mariés comme les salariés, l'autre redevient une valeur refuge : on s'aime autant qu'on s'aide. Les horaires décalés, le travail de nuit, la multiplication des CDD et de l'intérim ont eu de réels effets sur la vie de famille. "Un certain nombre d'enfants ont dû se prendre en main plus tôt que les autres, leurs parents travaillant à des heures impossibles. A l'adolescence, ils éprouvent moins le besoin de tester leur capacité à être seuls, souligne Pascal Hachet, psychologue et spécialiste des adolescents. Le couple apparaît comme un compagnonnage, au sens de la métaphore guerrière - les poilus fonctionnaient en binôme. Dans une société qui ne leur fait aucun cadeau, les jeunes ont besoin de cheminer par deux, le boulot de l'un, c'est de veiller sur l'autre."

Quand il a débarqué en ZEP à Argenteuil, face à une classe de gamins de CE2 surexcités, Damien, instituteur de 26 ans, en a bavé. Le matin, il partait la boule au ventre, Gaëlle était là. Le soir, il rentrait épuisé, Gaëlle était là. Elle l'a beaucoup soutenu. A 26 ans, sa copine depuis sept ans prépare l'école d'infirmière. "C'est mon tour de la soutenir, dit-il. J'essaie d'en faire plus, de lui libérer du temps." Le couple loue un appartement de 45 m2 en banlieue parisienne. Le mercredi, Damien ne bosse pas, il fait les lessives, passe l'aspirateur. Le soir, ils sortent rarement. Leurs amis sont restés à Paris : "On a la flemme de bouger." D'ailleurs, ils ne se considèrent pas comme des baroudeurs - leur dernier grand voyage, ce fut en Corse - ni comme des "superfestifs". Ils aiment être ensemble, c'est tout. "Quand on a compris que la routine n'a rien d'effrayant, et qu'on peut être bien même si on n'a pas la vie la plus exaltante, confie Gaëlle, alors on ne se pose plus de question et tout se passe naturellement."

La rupture ou... l'ennui !

Plus la relation dure, plus elle exige des réaménagements, car les petits couples, à l'inverse des célibataires casés sur le tard, franchissent toutes les étapes : l'épreuve du bac, le choix des études, le bébé, la carrière... Depuis leur rencontre, il y a treize ans, Delphine et Antoine ont grandi ensemble : "On a beaucoup changé, on n'est plus les mêmes qu'au lycée." Il vient de soutenir sa thèse, elle gagne sa vie dans la communication. Pour leurs 10 ans, ils se sont pacsés. Et après ? Comment réenchanter l'avenir quand on est déjà de vieux routards du couple à 28 ans ? Chacun cultive son cercle d'amis. Il n'aime pas bouger, elle part quinze jours en Inde. Sans lui. Pour éviter l'asphyxie, le couple s'est installé en colocation avec des amis, dans une maison de trois étages, en plein quartier populaire de Paris. Delphine qualifie leur histoire de "très forte" tout en lui reconnaissant un principal inconvénient : "C'est qu'elle est unique." Et si l'un(e) allait voir si l'herbe est plus verte ailleurs ? Ils ont beaucoup parlé de cette tentation-là. Pour Delphine, c'est l'inconnu total, elle ne sait plus comment draguer un mec. "Tout ce qui est drague, séduction, c'est zéro, comme pour les conseils à mes copines en matière de rupture, je ne suis pas compétente, ça ne m'est jamais arrivé, confie-t-elle. Si, demain, mon copain me dit qu'il a rencontré la femme de sa vie, ce serait comme si je perdais un frère. Plein de choses s'écrouleraient."

Les petits couples ne sont pas plus inoxydables que les autres, ils implosent même plus vite au démarrage : les filles s'étant casées avant leurs 20 ans ont deux fois plus de risques de rompre dans l'année que celles installées en couple après leurs 25 ans, selon l'Insee. Et les plus fusionnels finissent par s'ennuyer ferme au bout de vingt ans. "Ils se sont connus quand leur personnalité n'était pas aguerrie, pas formée, relève le sociologue de la famille Eric Donfu. Confrontés à l'extérieur, à leurs collègues, à la vie, ils évoluent et risquent de devenir des étrangers."

Après quinze ans de vie commune, Nathalie et Paul ont bien failli se dissoudre l'un dans l'autre. Aux yeux de leurs amis, ils sont devenus une entité, Nath-et-Paulo, une pub vivante pour Ricoré. Tout le monde se sépare ? Pas Nath-et-Paulo. Lui, expert financier, elle, attachée de presse, deux jolies fillettes de 8 et 6 ans, un bel appartement, c'est le couple qui donne envie d'y croire. Dans sa jeunesse, Nathalie s'imaginait libre comme une amazone. Comme sa mère qui a élevé cinq enfants de trois pères différents. Puis ça a été l'inverse, elle a rencontré Paul, un été, à 23 ans, et ne l'a plus jamais quitté. "Parfois, je me dis qu'on s'est rencontrés trop tôt, dit-elle. Mais je sais que je ne vivrai pas une histoire plus belle que celle-là." Après douze ans, le couple décide de se marier. Les invitations sont lancées, Nathalie n'en dort plus, assaillie de doutes : ça rime à quoi ? A-t-elle trahi ses rêves d'ado ? Nathalie se met à sortir, enchaîne les bringues, picole avec ses copines jusqu'à 5 heures du matin : "Ça a été très libérateur et très violent. J'ai réussi à sortir du Nath-et-Paulo qui m'étouffait, il a fallu qu'il suive lui aussi." Il a suivi, et elle, abdiqué sur certains espoirs, comme le font les gens de 50 ans. Elle sait qu'il ne l'emmènera jamais en week-end surprise. Le jour du mariage, Nathalie n'a pas dit oui. Son oui, elle l'a crié de joie à la mairie. Et les amis ont applaudi le couple si parfait, Nath-et-Paulo. M.H.

* Les prénoms ont été modifiés.

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mercredi 6 avril 2011

REPORTAGE - La détresse des jeunes Japonais qui ont fui Fukushima -





Le Monde - Environnement & Sciences, mercredi, 6 avril 2011, p. 6

La lumière froide et blafarde du Tokyo Budokan, un important complexe sportif aux confins de la préfecture de Tokyo, ignore la détresse des réfugiés du nord-est du Japon. Habituée à héberger les joutes d'arts martiaux japonais, elle n'est d'aucun réconfort pour les familles qui y ont trouvé abri, après avoir fui le nord sinistré et menacé par les dégagements radioactifs de la centrale de Fukushima.

Il y a eu jusqu'à 400 personnes. Certaines sont reparties, d'autres ont obtenu un logement provisoire ou ont préféré aller vivre à l'hôtel. Près de 200 sont toujours là. Ces réfugiés de tous les âges vivotent sur des tatamis installés à la hâte. Chaque foyer dispose en principe de son espace, délimité par des barrières en plastique. Mais les enfants, souvent emportés par leurs jeux, n'arrivent guère à respecter ces zones d'intimité.

La majorité des déplacés vient de Fukushima. Certains habitaient dans les zones d'exclusion ou de confinement, établies autour des réacteurs. Parmi eux, quelques jeunes de la ville d'Iwaki (située à 45 km de la centrale de Fukushima). Tous sont sous le choc, et ont souhaité rester anonymes. " Après le tsunami, on est allé au centre d'hébergement ", raconte Takaya, étudiant ingénieur.

Son regard est ailleurs, comme si tout cela n'était qu'un mauvais rêve. Il pense à un ami, technicien à la centrale nucléaire, et dont il est toujours sans nouvelles. " Nous avons appris le problème des centrales et la création des zones d'exclusion à la télévision. On a décidé de venir à Tokyo. " Mais il n'y avait pas ou peu d'essence. " Cela n'a pas été simple, mais mon père s'est débrouillé. "

Takaya est arrivé avec sa famille le 18 mars. Depuis, ses parents sont repartis. " Nous n'avons rien, pas d'argent. Mes parents voulaient reprendre le travail. " Pour lui comme pour les autres, l'avenir n'est plus qu'une série de questions sans réponse. Où aller ? Que faire ? Comment ? Takaya aimerait continuer ses études, mais son école de Koriyama est sous la menace des retombées radioactives.

" Je terminais ma dernière année de lycée, explique de son côté Ryuma, visiblement ému. Je devais commencer à travailler à la poste et la catastrophe est arrivée. " Nozomi, dont le regard doux et le joli sourire peinent à masquer le désarroi, finissait sa première année d'études d'infirmière et ne sait pas ce qu'elle va devenir. Pour l'instant, elle s'inquiète pour ses petits frères et soeurs. " Nous n'avons plus d'adresse, et sans adresse, impossible de les inscrire à l'école. C'est vraiment triste pour eux. "

Rester et attendre

Tous sont tenaillés par l'envie de regagner Iwaki, une ville de 350 000 habitants, coeur industriel de Fukushima avec ses usines Nissan et Mazda, et dont les produits de la mer sont appréciés de l'ensemble du pays. Là-bas, ceux qui sont restés, " parce qu'ils n'avaient pas d'essence ou parce que bouger leur était difficile ", explique Takaya, apprennent à vivre avec la menace nucléaire, en suivant les bulletins quotidiens sur les niveaux de radioactivités. Des écoles sont en train de rouvrir.

Mais la crainte des radiations reste la plus forte. Alors, beaucoup préfèrent rester et attendre. Une certaine impatience pointe, parfois. " Le gouvernement devrait faire des efforts, juge Nozomi. Qu'importe qui gouverne... Nous avons besoin d'aide. "

Pour tuer le temps, les jeunes vont au restaurant qu'ils paient grâce aux bons distribués par les autorités. Mais le coeur n'y est pas. Dehors, les cerisiers fleurissent. Traditionnellement, les Japonais savourent ce moment en faisant le hanami, un grand pique-nique sous les arbres. " Nous n'avons pas le coeur à ça ", regrette Nozomi.

Le matin, ils lisent les journaux mais ne regardent pas Internet. " Il n'y a que deux ordinateurs dans le centre, déplore la jeune femme. Il y a toujours la queue. " Alors ils restent le plus souvent sur leur tatami. Autour d'eux, le centre vit à son rythme, un peu hors du temps. Des gens téléphonent, des mères fouillent les cartons plein de vêtements pour enfants.

D'autres profitent de la présence d'avocats pour les interroger sur le remboursement de leurs emprunts ou sur la déclaration d'impôts, qu'il aurait fallu remplir avant le 16 mars. Dans un coin, certains se font masser. La quarantaine d'employés de la mairie de Tokyo et de volontaires s'affairent. En principe le centre doit fermer le 15 avril. Mais la crise sera loin d'être terminée.

Philippe Mesmer

© 2011 SA Le Monde. Tous droits réservés.

jeudi 13 janvier 2011

INTERNET - Prostitués.com - Kévin le Louargant

L'Express, no. 3105 - société SEXE, mercredi, 5 janvier 2011, p. 70-72

On les appelle les "escort boys". Ils sont étudiants ou même salariés, vendent leur corps par besoin d'argent, mais pas seulement. Enquête sur un commerce du sexe qui, loin du trottoir et des lieux gays, prospère grâce à Internet.

Une silhouette gracile se détache de la foule massée aux abords de la gare Saint-Lazare. Regard bleu perçant, joues légèrement creusées et port altier, Grégoire (1) est conforme à la description laissée sur Internet : "Beau jeune homme, élégant et bien éduqué." En dépit de ses baskets vertes et de son jean slim délavé qui lui donnent une allure d'ado, ce designer de 30 ans a effectivement le phrasé impeccable de ceux qui savent se mouvoir en société. Sous son bras, le dernier Goncourt, La Carte et le territoire, de Michel Houellebecq. "Les clients recherchent souvent une conversation agréable. Je dois être capable de parler de l'actualité littéraire et cinématographique", dit-il, en effleurant du doigt son récent achat. A ses atouts culturels, Grégoire joint son sens de la discrétion. Une qualité que doivent particulièrement goûter ses clients. Car, en plus d'être designer rémunéré 2 000 euros par mois, Grégoire est aussi "escort boy" depuis sept ans. "Je décommande souvent, c'est un moyen de se faire davantage désirer", glisse-t-il, d'un ton posé. Loin de l'image éculée du micheton officiant dans les quartiers mal famés, le jeune homme incarne l'un des nouveaux visages de la prostitution masculine, bouleversée, elle aussi, par Internet.

Terminée l'époque où les prostitués faisaient la fortune des établissements de Montmartre, Saint-Germain-des-Prés ou de la rue Sainte-Anne, refuges successifs du milieu homosexuel parisien. Les années 1980 ont sonné le glas de ces lieux interlopes. "Avec l'embourgeoisement du Marais, la prostitution n'a plus été tolérée par les gays au sein des bars et discothèques, raconte Hervé Latapie, patron d'une boîte de nuit parisienne, et auteur de Doubles Vies. Enquête sur la prostitution masculine (éd. Le Gueuloir). Ils ne voulaient plus être associés au phénomène. Elle a donc été reléguée du centre vers la périphérie et connaît maintenant une recrudescence grâce à Internet. La Toile permet de travailler dans des conditions plus sécurisées et confortables que la rue." Exception faite, bien sûr, du bois de Boulogne et de la porte Dauphine, où les réseaux mafieux continuent d'exploiter travestis et mineurs immigrés.

Sur Gayromeo, 2 500 "escorts" français sont répertoriés

L'heure est donc désormais aux "escort boys", comme on dit sur le Web, euphémisme branché et flou, mais qui ne change rien à la réalité de la chose. Les rares garçons qui acceptent de témoigner l'assument d'ailleurs sans fard, à l'image de Julien : "J'aime le sexe et j'aime l'argent." 20 ans, une carrure de nageur et des traits candides, cet ancien apprenti cuisinier est inscrit depuis un an sur Gayromeo.com, un site domicilié aux Pays-Bas devenu la référence dans la profession. Aujourd'hui, 2 500 "escorts" français y sont répertoriés, dont les deux tiers à Paris, alors qu'ils n'étaient que 50 à l'ouverture du site, en 2004. Dissimulés sous des pseudonymes plus ou moins explicites, où la mythologie grecque connaît une improbable résurgence - les Achille, Adonis et Apollon y sont légion - ces vendeurs de sexe tarifé ont pour la plupart entre 18 et 30 ans. Trois clics suffisent à entrer en contact avec eux. Leur profil ? Des étudiants, des étrangers fraîchement débarqués dans la capitale, de jeunes salariés aussi. La majorité d'entre eux travaillent sans proxénète et assurent vivre cette aventure par choix. Julien, peu avare de détails, explique ses motivations tout en sirotant tranquillement son jus d'orange : "A la fin de mon apprentissage de cuisinier, je me suis rendu compte que je ne pourrais jamais satisfaire mes goûts de luxe avec les salaires qui m'attendaient dans la restauration. Alors, pour arrondir mes fins de mois, j'ai très vite pensé à devenir escort. Maintenant, je peux payer la bouteille de champagne à mes potes en discothèque !" Paul, lui, est un étudiant anglais. Il vend ses charmes pour rentabiliser l'"année sabbatique" qu'il s'est offerte avant d'intégrer une prestigieuse business school. Le corps - son corps - transformé en vulgaire marchandise ? "Et alors ? Je suis un produit parmi d'autres, avec des caractéristiques qui attirent une certaine clientèle, dans mon cas les hommes mariés, dans la quarantaine." La Toile aura-t-elle raison de l'un des derniers tabous, le corps intouchable et non monnayable ? "Internet banalise davantage le sexe que la prostitution mais il est vrai qu'il la facilite, précise Michel Dorais, sociologue canadien qui a consacré un ouvrage aux prostitués, un champ de recherche toujours en friche dans la sociologie française. Le Web permet un choix un peu plus sûr des clients, puisque les relations sont prévues et négociées à l'avance par mail ou téléphone."

Chez ces garçons blasés qu'on croirait tout droit sortis d'un roman de Bret Easton Ellis, certains ont moins choisi que d'autres. Martin, par exemple, mis à la porte de chez lui à 16 ans par des parents qui n'admettaient pas ses préférences homosexuelles. "Je devais payer un loyer de 300 euros tous les mois, à peine ce que me rapportait n'importe quel petit boulot, raconte-t-il. Dans le milieu gay, on me disait que j'étais mignon, que je pourrais gagner jusqu'à 500 euros par jour. Entre ça et la galère, ma décision a été vite prise." Pour ce garçon à la chevelure ébouriffée et au visage cerné, vendre ses faveurs est devenu une routine. "Je refuse rarement les clients, sauf quand ils sont trop gros", avoue-t-il, en souriant. A 19 ans, Martin se rêve maintenant en Bel-Ami plutôt qu'en Boule de suif : "Grâce à cet argent, j'ai pu reprendre mes études de lettres. Je finirai sans doute par faire autre chose. J'aimerais devenir journaliste, même si cela devait me rapporter beaucoup moins." Et pour cause : les "bons mois", ses revenus peuvent grimper jusqu'à 5 000 euros, net bien sûr.

Argent facile ? "Mieux vaut parler d'argent rapide", nuance Hervé Latapie. Les clients déboursent en moyenne 150 euros pour une heure et 500 euros pour la nuit, une somme généralement "non négociable", d'après les intéressés. La majorité des escorts s'en tient à ces tarifs plus élevés que la prostitution de rue. Car, si la concurrence au sein des sites favorise une surenchère de pratiques "trash", elle n'est nullement synonyme de guerre des prix, les escorts s'entendant tacitement entre eux. Les Sud-Américains seraient les seuls à ne pas jouer le jeu, à en croire Julien, tout de suite moins détendu lorsqu'il parle d'argent : "Ils essaient de casser le marché, de pratiquer les mêmes tarifs que sur le trottoir."

Les clients, eux, relatent sans détour leurs ébats sexuels dans le livre d'or associé à chaque profil d'escort sur Gayromeo. Ils disposent aussi de groupes privés à l'intérieur du site dans lesquels ils commentent les performances des "produits". Dans le trio de tête, les jeunes beurs "de banlieue", les éphèbes de l'Est et les Méditerranéens musculeux. Pourtant, assure Grégoire, le designer, tout n'est pas qu'affaire de sexe et de sous. "Les clients cherchent un mélange de perfection physique et d'être évanescent, presque inaccessible." Et lui, que cherche-t-il vraiment ? "Je crois que j'aime l'image que me renvoient les clients, le fait qu'ils me désirent. Ce doit être de l'ordre du délire narcissique", s'amuse-t-il, un peu grandiloquent. Ego, corps-objet et argent roi : il n'y a pas que chez les escort boys que la formule fait fortune.


Des sites qui contournent la loi
kévin le louargant

A en croire l'outil Google Insight, qui compare le volume de recherches de mots-clefs sur Internet, les recherches "escort boy tarifs" et "escort boy recrutement" ont respectivement progressé de 450 et 300 % au cours de l'année passée. C'est au printemps et avant la rentrée scolaire de septembre qu'explose la demande. De même, un tropisme méridional semble s'exercer, puisque le Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes-Côte d'Azur devancent d'une courte tête l'Ile-de-France. Des sites comme Gayromeo ou Escupido profitent allègrement de la permissivité du Web. Au regard de la législation française, ces plates-formes se livrent à une activité de proxénétisme - considérée par la loi comme le fait "d'aider, d'assister ou de protéger la prostitution d'autrui". Mais, en raison de leur domiciliation aux Pays-Bas, elles sont protégées par la législation batave, bien moins répressive que celle en vigueur dans l'Hexagone. L'Union européenne trouve ici des bénéficiaires inattendus.

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vendredi 17 décembre 2010

Les illusions perdues des jeunes diplômés chinois - Harold Thibault


Le Monde - Economie, samedi, 18 décembre 2010, p. 20

Les perspectives d'embauche des jeunes diplômés chinois, Wang Chaohua les connaît. Les 200 chambres de " l'Hôtel des chercheurs d'emploi ", dont il est le gérant sont occupées toute l'année, par des jeunes aux CV prometteurs mais qui goûtent à la réalité du marché du travail.

Si les travailleurs peu qualifiés sont très demandés - le quotidien China Daily évoquait récemment 20 % d'offres d'emploi ne trouvant pas preneurs dans la restauration dans la région du delta du Yangzi -, ceux qui disposent d'une licence, parfois d'un master, peinent à trouver un poste répondant à leurs attentes.

En 2009, raconte M. Wang, un jeune homme spécialisé dans le développement de sites Web - il sortait de trois années d'études - est resté six mois à vingt yuans la nuit (2,3 euros) dans les dortoirs de cette auberge de jeunesse défraîchie située derrière un chantier au nord de Shanghaï. " Il se demandait si ce n'était pas son niveau d'anglais qui péchait puis, lorsqu'il a compris qu'il ne trouverait rien, il est rentré dans sa province natale ", dit M. Wang.

Ce mois-ci, l'établissement accueille 26 jeunes ingénieurs informaticiens originaires de la province centrale du Hunan et un de leurs professeurs venu les soutenir, l'institut qui les a diplômés se targuant de garantir un emploi à la sortie des études.

La promesse est alléchante car pour la génération de Chinois née dans les années 1980, un diplôme n'est plus une assurance pour trouver un travail. Les politiques de développement de l'enseignement supérieur menées en parallèle aux réformes économiques, surtout depuis le milieu des années 1990, permettent à un nombre croissant de Chinois d'accéder aux études : 6,3 millions d'entre eux ont obtenu un diplôme de premier cycle en 2010, selon le ministère de l'éducation, contre 1,8 million en 1998. Et ils seront près de 6,8 millions en moyenne chaque année jusqu'en 2015 à obtenir l'équivalent d'une licence. En janvier, 1,4 million de personnes se sont présentées à l'examen d'accès aux études de second cycle. Mais ils peinent ensuite à trouver leur place et 27,8 % des jeunes diplômés sont sans emploi, selon les statistiques officielles.

Grandes attentes

Le marché du travail et leurs envies ne sont pas en adéquation, constate Yu Hai, professeur de sociologie à l'université de Fudan : " Ils veulent s'installer à Pékin, Shanghaï ou Canton, les villes les plus attirantes; ils rêvent de travailler pour les grandes entreprises publiques qui offrent sécurité sociale et stabilité. "

D'autant que beaucoup de familles se sacrifient pour financer l'éducation de leur enfant et s'attendent à ce qu'il bénéficie en retour d'un salaire respectable. " Les attentes sont grandes, alors partir dans une petite ville travailler pour une entreprise inconnue serait perdre totalement la face ", analyse le professeur Yu.

La solution serait de contrarier cette attirance pour les métropoles des provinces côtières déjà saturées de travailleurs qualifiés. Le gouvernement a présenté en juillet un plan de réforme de l'éducation portant jusqu'en 2020 qui insiste sur le développement de compétences pratiques utiles aux entreprises. Il encourage aussi les jeunes à accepter des postes dans les régions moins développées du centre et de l'ouest du pays. La grande ville de Chongqing, pousse les jeunes diplômés à créer leur société par des incitations fiscales.

Ceux qui persistent dans le choix de Shanghaï doivent revoir leurs ambitions. Certes, les étudiants d'universités prestigieuses comme celle de Fudan - le campus est situé à quelques centaines de mètres de l'hôtel de M. Wang comme d'un établissement rival " L'Auberge des cols blancs " - n'ont pas de souci à se faire.

S'adapter

Les autres doivent s'adapter. Cherry Lu, partie pour la capitale économique avec sa licence de marketing de l'université des minorités de Wuhan en poche, a dû accepter un contrat de formatrice à 2 000 yuans par mois (230 euros) - l'équivalent du salaire offert sur les lignes d'assemblage de téléphones portables du sous-traitant en électronique Foxconn. Elle réside encore à l'Hôtel des chercheurs d'emploi, dans l'incapacité de payer un loyer. " Mais le métier est incomparable, rétorque-t-elle, toute la difficulté pour notre génération est de trouver un emploi satisfaisant et qui permet de vivre. "

Installé dans une autre chambre, Xu Hongzhou, a accepté une offre à 5 000 yuans par mois, ne trouvant pas mieux. Il estime qu'il mériterait jusqu'à 20 000 yuans au regard de son parcours : un master en ingénierie mécanique, deux années d'apprentissage de l'allemand à Dalian (Nord-Est) et deux autres années à Nagoya au Japon.

M. Wang, le patron de l'Hôtel des chercheurs d'emploi, se veut philosophe : " Ces jeunes trouveront une place mais peut-être devront-ils ravaler leur orgueil. "

Harold Thibault

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lundi 13 décembre 2010

Résultats scolaires : l'Europe de plus en plus distancée par l'Asie - Marie-Estelle Pech

Le Figaro, no. 20638 - Le Figaro, mercredi, 8 décembre 2010, p. 11

Selon le classement OCDE des systèmes éducatifs, la France enregistre un résultat global « moyen ».

L'OCDE a rendu publics hier les résultats d'une étude qu'elle a menée auprès de 470 000 élèves dans 65 pays. Le Programme international de suivi des acquis (Pisa) évalue tous les trois ans les capacités des jeunes âgés de 15 ans à utiliser leurs connaissances et compétences pour « relever les défis du monde réel ». L'enquête s'est intéressée à trois domaines clés, la compréhension de l'écrit, les mathématiques et la culture scientifique. Les élèves ont notamment eu à répondre à des questions à choix multiples sur le sens d'un texte concernant l'éventuel danger des téléphones mobiles ou une pièce de théâtre.

À travers les résultats des élèves, c'est la performance des systèmes scolaires que l'on compare. Pisa est donc attendu avec angoisse par les politiques. La ministre de l'Éducation finlandaise n'a ainsi pas manqué de noter une évolution « inquiétante » alors que son pays descend à la troisième place après avoir caracolé en tête depuis 2000.

Progrès de l'Allemagne

Les premières marches du podium sont principalement occupées par les pays asiatiques. La Chine, Singapour, la Corée et le Japon connaissent de très bonnes performances, au même titre que le Canada ou la Nouvelle-Zélande. La province de Shanghaï, première du classement a obtenu d'excellents résultats en compréhension de l'écrit. Plus d'un quart des jeunes Chinois de cette région font aussi preuve d'une capacité de réflexion mathématique « poussée » pour résoudre des problèmes complexes contre seulement 3 % pour l'ensemble de l'OCDE!

Si la Finlande perd la première place qu'elle avait obtenue ces dernières années, ce n'est pas tant parce qu'elle fait moins bien mais surtout parce que les nouveaux pays entrés dans le classement sont plus performants. Reste que selon Bernard Hugonnier, directeur adjoint de l'OCDE, la Finlande « n'est pas le paradis ». L'écart de 70 points entre les résultats des élèves natifs et ceux d'origine étrangère est l'un des plus importants. Les résultats de l'Europe sont contrastés. Si la Suède ou l'Irlande plongent dans le classement, l'Italie, l'Allemagne et le Portugal ont amélioré leurs performances. « L'Allemagne a augmenté ses exigences de recrutement et d'évaluation des professeurs. Ses chefs d'établissements bénéficient d'une importante autonomie. Elle a aussi décidé d'apporter une aide ciblée aux élèves en difficulté », explique Bernard Hugonnier. Les résultats de la France se situent quant à eux dans la moyenne. Avec 496 points en lecture, elle se place au 21e rang de l'ensemble des pays ayant pris part à l'étude. Ses résultats en mathématiques (22e) sont particulièrement décevants. Les élèves ont vu leurs résultats chuter de 14 points entre 2003 et 2009 : auparavant classée parmi les pays les plus performants, la France descend ainsi dans le groupe des « moyens ».

Une élite qui reste « forte »

Ce résultat global « moyen », caractéristique de la plupart des pays développés, cache des réalités très différentes. Si la France se maintient à une place honorable, c'est grâce à son élite qui reste « forte » et grossit légèrement alors que parallèlement le nombre de ses élèves en échec scolaire a augmenté entre 2000 et 2009. Le système français, l'un des plus inégalitaires, fonctionne bien pour les meilleurs mais oublie les plus faibles. À l'inverse, un pays comme le Danemark, également jugé « moyen » en terme de performance scolaire a certes une élite plus faible mais peu d'élèves en échec scolaire.

Autre indication négative, les différences de milieu social expliquent en moyenne 22 % de la variation de performance des élèves contre 28 % pour la France. « En France, l'impact du niveau socio-économique des élèves sur les résultats scolaires est fort», selon Sophie Vayssettes, statisticienne de l'OCDE. En revanche, des pays ou régions comme Shanghaï, la Corée du Sud, la Finlande, Hongkong et le Canada sont plus équitables. Les élèves d'origine modeste ont plus de chance d'y obtenir de bons résultats.

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lundi 6 décembre 2010

Vivendi lance la troisième vie de son jeu vidéo « World of Warcraft » - Marc Cherki




Le Figaro, no. 20636 - Le Figaro Économie, lundi, 6 décembre 2010, p. 46

« Cataclysme », la nouvelle extension du premier jeu en réseau au monde, est commercialisée ce soir à minuit.

Premier jeu vidéo en réseau au monde, avec plus de 12 millions d'abonnés, World of Warcraft Cataclysm (WoW) poursuit sa conquête. Avec une précision d'horloger, tous les deux ans depuis le lancement de son univers en 2004, Blizzard Entertainment, filiale de Vivendi, renouvelle le genre sans remettre en cause son monde virtuel baptisé Azeroth. La troisième extension du jeu, Cataclysm, est commercialisée ce soir, à partir de minuit, en France.

Pour faire patienter les mordus du jeu vidéo, un concours de costumes est prévu à partir de 18 heures, à la Fnac sur les Champs-Élysées. D'autres boutiques ouvriront également ce soir en Allemagne, au Canada, en Espagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Russie et en Suède, où la vente du jeu débute également demain. Des événements comparables sont prévus à Taïwan et en Corée du Sud, où Cataclysm sera proposé jeudi.

« Nous espérons que les ventes de Cataclysm seront supérieures aux extensions précédentes. Mais nous n'avons pas un objectif chiffré », souligne Jay Allen Brack, directeur du jeu World of Warcraft chez Blizzard Entertainment. Pour son premier jour de vente, The Burning Crusade avait été écoulé à 2,5 millions d'unités et, en 2008, Wrath of the Lich King (en français, La Colère du roi Liche) avait été commercialisé à 2,8 millions d'exemplaires. Les réservations de Cataclysm sur Internet, ouvertes il y a plus de trois semaines, semblent encourageantes. Mais il devrait se vendre davantage de boîtes du jeu, à 35 euros, que de versions téléchargées sur le Web, estiment les responsables de Blizzard. La conception de Cataclysm « a été confiée à une équipe de 140 personnes il y a un peu plus de deux ans, avant que ne soit lancée Wrath of the Lich King », selon le responsable du jeu. Le dernier volet permet d'ajouter cinq paliers supplémentaires et d'atteindre le 85e niveau du jeu. De nouveaux paysages et deux « races » supplémentaires de personnages ont été créés dans cette extension qui crée « 160 expériences nouvelles ». De plus, « nous avons créé un niveau spécial pour les guildes (groupes de joueurs) qui auront un objectif commun ».

Alarmes pour lutter contre l'addiction

Afin de répondre aux critiques sur l'addiction de jeunes gens à WoW, les concepteurs ont utilisé à nouveau des alarmes pour prévenir l'amateur que le nombre envisagé d'heures de jeu est atteint. Il en va de même pour le contrôle parental. Mais aucun dispositif supplémentaire de protection des accros n'a été incorporé. En Chine, pays où WoW rencontre un vif succès, aucune date de lancement de la dernière extension n'est arrêtée. Blizzard, premier éditeur de jeux massivement multijoueurs avec environ 22 % du marché mondial, devra tout de même préciser ses ambitions pour l'empire du Milieu, où le titre est proposé par son nouveau partenaire Netease.

Au total, les amateurs de jeux vidéo en réseau « sont autour de 75 millions dans le monde, dont une grande majorité en Chine », précise Martin Olausson, directeur au cabinet d'études Strategy Analytics.

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jeudi 2 décembre 2010

REPORTAGE - Quand la Chine vieillira... - Robert Neville


L'Express, no. 3100 - monde ASIE, mercredi, 1 décembre 2010, p. 76

Le nouveau recensement va mesurer les risques des bombes démographiques qui menacent le pays le plus peuplé de la planète. En tête, sa faible natalité !

Tout le mois de novembre, 6 millions d'inspecteurs ont sillonné la Chine afin de compter sa population. Ce sixième recensement national a pour toile de fond un débat public entre Planning familial et démographes. Ces derniers tirent la sonnette d'alarme et réclament la révision de la politique de l'enfant unique. La Chine va-t-elle connaître un effondrement économique en raison du vieillissement accéléré de sa population ? La question est prise très au sérieux par Pékin, qui a confié l'organisation du recensement à Li Keqiang, le futur n° 2 chinois.

Un des ressorts cachés de la croissance chinoise repose sur son "bonus démographique". Avec la politique de l'enfant unique, lancée en 1979, les autorités chinoises se sont aménagé trois décennies de croissance soutenue de l'économie. La baisse massive du nombre d'enfants a permis, dans un premier temps, d'améliorer le ratio entre actifs et inactifs. Un véritable accélérateur de l'augmentation des richesses. Mais la période 2020-2050 s'annonce grosse de tensions : la chute brutale de la natalité (1,77 enfant par femme en 2010), combinée avec l'allongement de la vie, risque de devenir catastrophique lorsque les enfants uniques devront supporter les générations précédentes, plus nombreuses, ce qui entraînera une baisse de leur pouvoir d'achat, donc de la consommation. La Chine sera devenue vieille avant d'être riche, situation inédite dans l'histoire de l'humanité.

Deuxième bombe démographique : la Chine possède l'un des ratios homme/ femme les plus déséquilibrés du monde. A en croire des études récentes mais partielles, le nombre de naissances officielles s'élève à 119 garçons pour 100 filles ! Dans une situation normale, on a 105 garçons pour 100 filles. Selon la tradition chinoise, les fils sont préférés aux filles, car ils perpétuent le nom de la lignée et maintiennent le culte aux ancêtres. Mais cette préférence plurimillénaire n'a jamais engendré de tels déséquilibres. Pour Isabelle Attané, démographe à l'Ined, les causes sont complexes. C'est en effet la Chine la plus urbaine et moderne, soucieuse de la réussite scolaire et professionnelle de sa progéniture, qui n'aime pas ses filles. En cas de baisse de la fécondité, la sélection s'exacerbe. Et les techniques modernes (échographie, dépistage génétique) permettent les avortements sélectifs de foetus féminins. Dans les orphelinats, 90 % des enfants sont des filles.

Résultat, à partir de 2020, il manquera 30 millions de femmes à la Chine, toutes classes d'âge confondues. Selon certaines projections, en 2050, ce déficit pourrait atteindre 48,6 millions sur la classe d'âge 15-49 ans. Ce déséquilibre est porteur de tensions extrêmes. Le recensement permettra de voir si les mesures incitatives mises en place pour le corriger ont quelque effet.

Vague migratoire au Tibet et au Xinjiang

Troisième bombe : les migrations de Chinois Han dans les régions majoritairement peuplées de non-Han, comme le Tibet ou le Xinjiang. Les récentes émeutes de Lhassa (mars 2008) et d'Urumqi (juillet 2009), où des milliers de Tibétains et de Ouïgours saccagèrent les centres-villes et lynchèrent des centaines de Chinois, ont pour origine l'exaspération de peuples marginalisés par une vague démographique sans précédent. En 1949, les Ouïgours représentaient 79 % de la population du Xinjiang. En 2006, ils n'étaient plus que 45,6 % pour 44,6 % de Han. Seront-ils minoritaires en 2010 ? Rendez-vous fin 2011, à la publication des résultats du recensement.

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lundi 22 novembre 2010

Les étudiants étrangers en France : les Chinois sont deuxième

Les Echos, no. 20809 - Crible, lundi, 22 novembre 2010, p. 43

Le nombre des étrangers inscrits dans les universités françaises a connu une forte progression depuis deux décennies. Si le Maroc fournit toujours le plus gros contingent d'étudiants (14,7 %), la Chine se classe désormais au deuxième rang (13,6 %), devant l'Algérie (10,2 %).

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mercredi 17 novembre 2010

DOSSIER - Quand le numérique révolutionne les méthodes éducatives


Courrier international, no. 1046 - Amériques, jeudi, 18 novembre 2010, p. 46

L'école dont vous êtes le héros
The New York Times

Sara Corbett

(New York) - Un matin de l'hiver dernier à New York, à l'intérieur d'une école publique tout ce qu'il y a de plus classique, dans une salle ordinaire, Al Doyle, professeur de collège, donne un cours un peu différent des cours habituels. A 54 ans, cet enseignant est un vétéran de l'éducation, avec trente-deux années passées à faire cours un peu partout dans Manhattan, où il enseignait à l'origine le graphisme et l'infographie. Dans cette école, baptisée Quest to Learn [Soif d'apprendre], il donne un cours, Sports for the Mind [Sports pour l'esprit], que tous les élèves suivent trois fois par semaine. Sur le site Internet de l'établissement, il est décrit dans un jargon fleuri comme "un espace privilégié de pratique, ouvert aux nouvelles connaissances médiatiques, qui sont multimodales et multiculturelles, fonctionnant dans des contextes particuliers selon des objectifs particuliers". En réalité, il s'agit d'un cours de technologie et de conception de jeux vidéo.

La leçon du jour porte sur le mouvement de l'ennemi, en l'occurrence une ignoble troupe de robots hérissés de piquants errant dans un jeu vidéo. Les étudiants - une vingtaine de collégiens turbulents - doivent observer les déplacements des robots, puis tracer tous les schémas qu'ils repèrent sur du papier millimétré. Plus tard, ils créeront leurs propres jeux en travaillant sur des ordinateurs portables. Doyle est assis à un bureau au centre de la salle et tape frénétiquement sur le clavier d'un MacBook connecté à un tableau blanc interactif fixé au mur, donnant aux élèves assis sur le sol face à lui une excellente vue de son écran. Doyle dispose de soixante secondes pour faire sortir une petite bulle - un avatar chancelant habillé d'une cape bleue et d'un casque assorti - d'un labyrinthe en deux dimensions sans rencontrer les robots qui se multiplient. Pour gagner, il devra engloutir un certain nombre de points de récompense jaunes, façon Pacman.

"A droite ! A droite ! A droite !" crient les élèves. Quelques-uns sont à genoux et tapent sur des claviers invisibles devant eux.

"Combien de temps il me reste ?"

"Treize secondes !"

Doyle sourit. "J'ai tout mon temps."

"Droit au but ! Droit au but ! Al, cours droit au but !"

Et tandis que le compte à rebours ar­rive à sa fin et que les élèves hurlent, le petit personnage bleu de Doyle dépasse un dernier angle, laisse passer un robot se rue vers la sortie du labyrinthe alors qu'il lui reste moins de deux secondes. Un chalut enthousiaste soulève alors la salle. Des acclamations se font entendre. Des poings se lèvent. Plusieurs prennent des notes sur leurs feuilles. Doyle se laisse aller contre sa chaise. A-t-il enseigné quelque chose ? Ont-ils appris quelque chose ? Cela dépend vraiment de la manière dont on envisage l'enseignement et l'apprentissage. Que se passerait-il si les enseignants abandonnaient les vestiges de leur passé pédagogique ? Si le haut débit et cette connexion permanente qui alimentent notre monde devenaient la base, le fondement même de l'apprentissage de nos enfants ? Et si, au lieu d'envisager l'école comme nous l'avons toujours fait, nous la voyions comme nos enfants la rêvent, comme un grand jeu vidéo captivant ? C'est une proposition radicale. Mais à une époque où tout ou presque se télécharge et se remixe, où les enfants sont souvent plus doués que les adultes autour d'eux dans le domaine du numérique, il n'est peut-être pas si fou de penser que les écoles puissent essayer de changer nos certitudes sur la manière d'intéresser et d'instruire ces enfants. Si Quest to Learn est unique, ce n'est pas tant parce que l'école est remplie d'ordinateurs ni même parce qu'elle se présente expressément comme un foyer pour "les enfants de l'ère numérique", mais plutôt parce que l'idée est venue de Katie Sälen, une créatrice professionnelle de jeux vidéo. Comme de nombreuses personnes qui s'intéressent à l'éducation, elle a passé beaucoup de temps à se demander s'il existait un moyen de rendre l'enseignement à la fois plus pertinent pour les élèves et mieux adapté au monde au-delà de l'école. Et selon elle, la réponse se trouve dans les jeux.

Quest to Learn s'articule plus particulièrement autour de l'idée selon laquelle les jeux vidéo font partie intégrante de la vie des enfants d'aujourd'hui et que, à mesure que leur vitesse et leur potentiel se développent, ils constituent des outils de plus en plus puissants pour l'exploration intellectuelle. Katie Sälen, professeur de design et de technologie à Parsons the New School for Design, dirige également un organisme de recherche, Institute of Play, qui étudie les liens entre le jeu et l'apprentissage. En collaborant avec Robert Torres, spécialiste de l'apprentissage, ainsi qu'avec une petite équipe de concepteurs de jeux et de programmes éducatifs, Sälen a passé deux années à préparer Quest to Learn, avec le concours de l'association de réforme de l'éducation New Visions for Public Schools. Son travail est financé par une bourse de recherche accordée par la fondation MacArthur, qui a investi 50 millions de dollars [35,6 millions d'euros] dans des initiatives menées dans tous les Etats-Unis et destinées à explorer les possibilités offertes par les outils numériques dans l'enseignement.

Des cours interdisciplinaires

Quest to Learn entame désormais sa deuxième année, avec environ 145 élèves répartis en deux niveaux [équivalents de la 6e et de la 5e], tous admis par tirage au sort dans le district. L'établissement fonctionne avec un budget d'école publique, mais reçoit également des aides supplémentaires, notamment de la part de la fondation MacArthur et de la fondation Bill and Melinda Gates. C'est donc une expérience éducative bien financée et attentivement surveillée. Sälen et Torres sont à l'avant-garde d'un petit groupe de plus en plus influent de spécialistes de l'éducation qui estiment que l'école pourrait et devrait être plus participative, plus captivante, mais aussi plus amusante, bref ressembler davantage à un jeu. De fait, une fois que les concepteurs de jeux y ont travaillé, un cours ne ressemble plus du tout à un cours. Il devient une quête. Même si les élèves de l'école sont soumis aux exigences habituelles de l'étude des bases de l'algèbre, de la physique élémentaire, des anciennes civilisations et de l'écriture, ils y travaillent dans le cadre de cours interdisciplinaires avec des intitulés comme Codeworlds [Mondes codés] - un mélange de maths et d'anglais -, où les quêtes requièrent des aptitudes liées à différents domaines. Les élèves ont, par exemple, été invités à établir un budget et à proposer des concepts commerciaux pour Creepytown, une communauté virtuelle, ou encore à concevoir des projets architecturaux pour un village peuplé de petites créatures maladroites appelées les Troggles. Certains aspects du programme de l'école sont familiers - lecture obligatoire tous les soirs, séries hebdomadaires de lecture-compréhension, quantité de travaux avec papier et crayons - tandis que d'autres sont loin de l'être. Les élèves de Quest to Learn enregistrent des podcasts, filment et montent des vidéos, jouent aux jeux vidéo, écrivent des blogs prolifiques et reçoivent, à l'occasion, des messages vidéo d'extraterrestres.

Ils passent également un temps considérable à créer leurs propres jeux. Ils conçoivent parfois des jeux de société avec des cartons, des feutres et un volume inimaginable de ruban adhésif mais, le plus souvent, ils inventent des jeux sur ordinateur. La théorie de Sälen est la suivante : concevoir un jeu - même le type de jeux simples que peut concevoir un enfant de 11 ans - équivaut à construire un minimonde, un système dynamique gouverné par une série de règles, plein de défis, d'obstacles et d'objectifs. La conception de jeux, dans ce qu'elle a de meilleur, peut être un exercice interdisciplinaire faisant appel à de multiples aptitudes, comme les mathématiques, la rédaction, l'art, la programmation informatique, le raisonnement déductif et la pensée critique. Si les enfants sont capables de concevoir et de comprendre des jeux qui fonctionnent, il est possible qu'un jour ils comprennent et conçoivent des systèmes qui fonctionnent. Et le monde regorge de systèmes compliqués.

Sälen a 43 ans, des cheveux roux, un sens de l'organisation à toute épreuve et des vêtements excentriques. Peu de gens verraient en elle un prophète en matière d'éducation. Mais les élèves de Quest to Learn l'adorent. Contrairement à la plupart des représentants de l'autorité qu'ils connaissent, elle fait des merveilles avec Guitar Hero [un jeu musical] on l'a même vue jouer sur sa console Nintendo DSi dans le métro.

Dans l'esprit de Sälen, un jeu n'est rien d'autre qu'une "expérience conçue", dans laquelle un participant est incité à parvenir à un but en évoluant dans un système imposé, avec ses limites et ses règles. En ce sens, l'école elle-même n'est qu'une gigantesque expérience conçue. Elle peut donc être regardée comme le plus grand jeu, le jeu le plus important, auxquels les enfants auront à jouer. A cette fin, Quest to Learn emploie trois concepteurs de jeux, à plein-temps, qui aident les onze enseignants de l'école. Sälen a donc tendance à parler de l'école moins comme "école" que comme un "espace d'apprentissage", un "espace de découverte" ou parfois un "espace de virtualités". Elle et ses collègues sont pénétrés de l'idée selon laquelle la technologie influence l'apprentissage de la même manière qu'elle a influencé presque tous les aspects de notre vie : elle fait tomber les murs entre les différents espaces. Quiconque a déjà lu ses mails aux toilettes peut en prendre conscience, ce qui ne se passait auparavant que dans un espace dédié se produit désormais presque partout. C'est ce qui a révolutionné le design, la communication, la plupart des lieux de travail et particulièrement la vie des enfants, qui se plongent quotidiennement dans de vastes réseaux sociaux et dans des réservoirs d'informations en dehors de l'école. Pourtant, de manière générale, les nouvelles technologies ont à peine atteint l'éducation publique. Sälen trouve que la structure traditionnelle de l'école est "bizarre". "Vous allez en cours de maths, c'est le seul lieu où il y a des maths, et vous êtes censé apprendre les maths uniquement dans ce seul lieu, s'étonne-t-elle. Mais le fait est que les enfants apprennent beaucoup de choses intéressantes en dehors de l'école. Nous sommes conscients de ce point, nous essayons donc d'apporter ici ce savoir dans leur apprentissage."

Bien que les dépenses de technologie pour l'éducation publique obligatoire aient augmenté régulièrement au cours des vingt dernières années, les performances des élèves - telles qu'elles sont mesurées par les tests - se sont améliorées beaucoup plus rapidement. Dans le même temps, les enfants font montre de capacités d'adaptation exceptionnelles lorsqu'ils utilisent ces outils en dehors de l'école. Ils créent des vidéos sur Youtube, dirigent des avatars à travers des scénarios de jeux complexes, mixent de la musique, développent des réseaux sociaux... tout cela pour arriver à l'école et trouver les téléphones portables interdits, l'accès à Internet limité et les ordinateurs à l'écart de la salle de classe. Michael H. Levine, qui dirige le Joan Ganz Cooney Center [ONG américaine qui promeut l'éducation des enfants à l'aide des médias numériques], souligne cette incohérence. Même s'il existe des raisons valables de limiter la navigation sur Internet à l'école, il considère que ce n'est pas ainsi que les élèves vont apprendre à vivre au XXIe siècle. Cela pourrait même créer un problème plus important, celui de la pertinence de l'enseignement.

D'après Levine, il faudrait cesser de porter un regard aussi critique sur la manière dont les enfants utilisent ces outils et commencer à réfléchir sur le meilleur moyen d'exploiter cette énergie afin de les aider à progresser sur le plan scolaire. "Les enfants sont littéralement imprégnés des outils numériques, qui sont présents partout dans leurs vies, à l'exception de leur environnement d'apprentissage", remarque-t-il. Pour lui, une approche fondée sur les jeux comme celle de Quest to Learn est prometteuse, en partie parce qu'elle se fonde sur quelque chose que les enfants aiment déjà. Mais il est prudent et pense tout de même qu'il faudra relever de "grands défis" avant que l'idée ne soit adoptée dans toutes les écoles du pays. Il est évident que toutes n'auront pas les fonds nécessaires pour se procurer des tableaux interactifs, des ordinateurs portables et des consoles PlayStation. Il faudra aussi résoudre le problème de la formation des enseignants, de la mise au point des programmes, de la détermination des méthodes d'évaluation, et décider dans quelle mesure l'importance accordée à la pensée systémique et aux facultés de conception utilisées dans l'apprentissage par les jeux s'adapte aux normes habituelles. Et il faudra encore convaincre les parents. "Cela va probablement prendre un certain temps, admet Levine. Mais je ne vois pas d'autre choix possible. Ma vision, c'est que nous n'arriverons jamais à des performances éducatives satisfaisantes si nous ne faisons rien pour améliorer l'implication des élèves."

L'intensité d'une start-up

En observant les élèves et les enseignants à Quest to Learn, j'ai souvent été frappée par la situation financière enviable de l'école, avec ses concepteurs de jeux, ses spécialistes des programmes et son technicien à plein-temps qui pousse des chariots entiers d'ordinateurs portables dans les couloirs. L'école fonctionne avec l'intensité d'une start-up sous pression. Il est clair que l'équipe ne compte pas ses heures. Pourtant, même si Quest to Learn est un "espace de possibilités" - une sorte de laboratoire pour l'avenir de l'enseignement -, on comprend bien que ces possibilités semblent hors d'atteinte pour un éducateur qui travaille dans une école plus classique, manquant de moyens et en sous-effectif.

Néanmoins, grâce à l'intérêt grandissant du gouvernement fédéral et des fondations d'entreprises pour l'innovation, il pourrait être envisageable de mettre en place l'enseignement par les jeux, même modestement, dans davantage d'écoles. Mais pas avant que son efficacité n'ait été avérée. D'après Elisa Aragon, la directrice exécutive de l'école, les élèves de Quest to Learn qui ont passé les tests standardisés requis au niveau fédéral au printemps dernier ont obtenu des résultats en moyenne identiques à ceux des autres enfants du district. Valerie Shute, spécialiste de l'évaluation dans le département des systèmes éducatifs d'apprentissage et de psychologie à l'université d'Etat de Floride, travaille sur un projet financé par la fondation MacArthur pour développer et tester de nouvelles méthodes d'évaluation adaptées à Quest to Learn, afin d'observer les progrès dans des domaines comme la pensée systémique, le travail en équipe et la gestion du temps. Le gouvernement fédéral finance également une révision des tests standardisés, qui entreraient en vigueur pour l'année scolaire 2014-2015 et mettraient davantage l'accent sur les processus mentaux "d'ordre plus élevé" et les capacités à résoudre les problèmes.

Actuellement, la technologie la plus innovante de Quest to Learn est installée dans le coin d'une salle de classe et res­semble à un décor de théâtre avec beaucoup de câbles. C'est le Smallab ("la­boratoire d'apprentissage en situation par l'art multimédia"), système aujourd'hui utilisé dans une poignée d'établissements et de musées aux Etats-Unis. Créé par une équipe dirigée par David Birchfield, artiste des médias de l'université d'Etat de l'Arizona, c'est un environnement d'apprentissage en 3D ou, pour parler comme les designers, un "espace hybride entre réel et virtuel". Coût d'acquisition pour l'école : 18 000 dollars.

Une idée qui fait des adeptes

Lors des sessions Smallab, les élèves tiennent des baguettes et des globes ressemblant à des spoutniks dont les mouvements sont enregistrés par 12 caméras montées sur des échafaudages et qui ont un effet immédiat sur l'espace de jeu. Celui-ci est délimité sur le sol par un ordinateur via un projecteur installé au plafond. Les élèves peuvent ainsi apprendre la chimie en poussant d'énormes molécules dans cet espace virtuel. Ils peuvent étudier la géologie en construisant et en déplaçant des couches sédimentaires numériques ou des fossiles sur le sol de la classe. Quoique récent, le concept de Smallab est déjà prometteur en ce qui concerne l'amélioration de l'apprentissage. Birchfield et ses collègues expliquent qu'une étude à petite échelle de 2009 a démontré que les enfants de 14-15 ans en difficulté en sciences naturelles obtenaient des notes significativement plus élevées quand ils avaient également travaillé sur Smallab. Comme souvent avec les jeux, les éléments cognitifs à l'oeuvre ne sont pas entièrement connus, mais intéressent beaucoup un nombre croissant de spécialistes de l'apprentissage. Les élèves ont-ils appris davantage en mêlant réel et virtuel parce que le procédé était plus concret qu'un cours classique ou qu'une expérience de laboratoire ? Parce que c'était plus convivial ou plus visuel ? Ou simplement parce que c'était nouveau et plus amusant pour eux ?

Des spécialistes du cerveau ont découvert que le fait de jouer à des jeux de tir subjectif comme Call of Duty semble bien avoir des effets bénéfiques sur le plan neurologique, comme l'amélioration de la vision périphérique et la capacité à se concentrer. Il a également été démontré que ce type de jeux améliore ce que l'on appelle l'intelligence visuospatiale - la capacité à faire tourner un objet dans sa tête par exemple -, qui s'avère être un élément cognitif de base pour la compréhension des concepts de la science et de l'ingénierie. Il n'est cependant guère surprenant que les personnes travaillant dans le do­maine des jeux et de l'apprentissage n'aient jamais eu l'idée de suggérer que les jeux de tir étaient essentiels à la formation des futurs chercheurs et ingénieurs. La question plus large du "transfert" est encore sujette à controverse : une aptitude développée par le jeu peut-elle réellement aboutir à l'amélioration d'aptitudes dans d'autres domaines ? Nous commençons à peine à démêler les mécanismes grâce auxquels les jeux vidéo peuvent avoir un effet si puissant sur nous. Et, parmi ces mécanismes, certains sont plus susceptibles que d'autres de faire progresser les objectifs éducatifs nationaux.

Lorsqu'il s'agit d'attirer et de retenir l'attention des enfants, les concepteurs de jeux vidéo semblent être dans le vrai. James Paul Gee, professeur qui étudie l'alphabétisation à l'université d'Etat de l'Arizona, s'est mis à s'intéresser aux jeux vidéo quand son fils a commencé à y jouer il y a quelques années. Il a depuis écrit plusieurs livres déterminants sur le potentiel des jeux vidéo à favoriser l'apprentissage. "Un jeu n'est rien d'autre qu'une série de problèmes à résoudre", affirme Gee. Sa conception pousse souvent les joueurs à explorer, à prendre des risques, à jouer un rôle et à élaborer des stratégies - en d'autres termes, à utiliser le contenu informatif du jeu. Gee répète depuis des années que notre définition de l'alphabétisation doit être élargie pour suivre l'air du temps. Là où un livre apporte des connaissances, un bon jeu peut non seulement fournir des connaissances, mais aussi une expérience pour résoudre des problèmes à l'aide de ces connaissances.

Doucement, cette idée fait des adeptes, parfois inattendus. Sandra Day O'Connor, ancienne juge de la Cour suprême, aujourd'hui retraitée, a récemment lancé un site Internet baptisé iCivics qui propose une série de jeux interactifs conçus pour animer et remettre au goût du jour l'art perdu de l'instruction civique. E. O. Wilson, biologiste de l'évolution renommé à Harvard, apprécie les jeux vidéo pour leur aptitude à immerger et à défier les joueurs dans des univers virtuels aux couleurs vives. "Je pense que les jeux vidéo sont l'avenir de l'éducation", a-t-il déclaré l'année dernière, lors d'un entretien avec le concepteur de jeux Will Wright [créateur surtout célèbre à l'échelle mondiale pour sa série de ludiciels Les Sims, il est également auteur de Spore, un jeu fondé sur le principe de l'évolution du vivant]. Dans un discours prononcé en 2009, à la veille de l'ouverture du sommet du G20, Eric Schmidt, directeur général de Google, a fait part de son approbation tacite, suggérant que le fait de jouer à des jeux vidéo, et plus particulièrement aux jeux mul­tijoueurs en ligne, encourageait la ­collaboration, et que cette collaboration encourageait à son tour l'innovation - ce qui en fait un bon entraînement pour une carrière dans la technologie. "A l'avenir, tout ce qui est en ligne ressemblera à un jeu multijoueur, affirme Schmidt. Si j'avais 15 ans, c'est ce que je ferais en ce moment même."

Plus besoin d'apprendre

On en revient donc au débat sur ce que sont les "aptitudes du XXIe siècle". Comment les écoles peuvent-elles parvenir à enseigner les nouvelles technologies sans oublier les médias plus anciens ? Un après-midi, à Quest for Learn, je me suis assise avec Al Doyle dans un bureau vide. Doyle n'a donné le cours Sports for Mind que pendant quelques mois, mais cette expérience l'a conduit à penser différemment l'enseignement que devrait proposer l'école. Ses élèves étaient alors en train de concevoir des jeux sur ordinateur en 3D et finissaient à peine une unité sur les podcasts. "Il y a dix ans, il aurait fallu une semaine pour que les enfants comprennent la différence entre 'enregistrer' et 'enregistrer sous'. Aujourd'hui, je leur montre GarageBand - un séquenceur audionumérique produit par Apple - et, cinq minutes plus tard, ils enregistrent et mixent des sons." Doyle est arrivé à la même conclusion que d'autres avant lui : quelle que soit l'habileté de ses étudiants dans le monde numérique, elle ne leur a pas été enseignée, du moins pas par les adultes.

C'est peut-être là qu'est la révolution. Comme Doyle s'en est aperçu, son rôle évolue : il n'enseigne plus, il facilite, il construit sur des bases qui ont été acquises hors de l'école. Il évoque toute cette énergie gaspillée à apprendre des choses dont les élèves n'ont plus vraiment besoin aujourd'hui. Pourquoi retenir les noms des 50 Etats américains et de leurs capitales ? A quoi bon, à l'ère de Google et des ordinateurs de poche, retenir quoi que ce soit ? "Ecrire à la main ? C'est une aptitude du XXe siècle", assène Doyle. Réalisant que ses propos semblent très radicaux, il les nuance : les enfants doivent apprendre à écrire, mais savoir utiliser un clavier est bien plus important. Il en revient aux podcasts, expliquant que, l'élève devant écrire, relire, préparer et enregistrer son podcast, "c'est un exercice aussi valable que d'écrire une rédaction".

Du labyrinthe à l'architecture

"Nous avons le sentiment de préparer ces enfants à être des producteurs de médias - qu'ils deviennent graphistes, ingénieurs vidéo, journalistes, éditeurs, responsables de la communication, blogueurs, ou autre chose. L'objectif, c'est qu'ils soient à l'aise pour s'exprimer avec n'importe quel outil, que ce soit la vidéo, l'audio, les podcasts, l'écriture, la parole ou les animations. La conception de jeux vidéo est une plate-forme sur laquelle nous pouvons les attirer parce que c'est le monde dans lequel ils vivent. Les jeux vidéo comptent plus pour eux que les films, la télévision classique ou le journalisme. C'est leur média. Les jeux sont le rock'n' roll de cette génération."

Dès qu'on passe du temps dans un collège - même dans un établissement très innovant comme Quest to Learn -, une évidence apparaît immédiatement : avoir 11 ans est un art éternel. Il y a peu de choses que l'on aime faire calmement à cet âge. Un matin, au début de son cours, un Doyle passablement énervé essaie de se faire entendre au milieu du vacarme : "Je ne voudrais vraiment pas vous déranger en vous demandant de vous asseoir sur vos chaises." Dans le bref silence qui suit, il annonce que chaque élève devra concevoir un jeu qui se déroule soit dans un labyrinthe, soit dans une pyramide, soit dans une grotte, en lien avec son travail sur l'architecture antique. Pour cela, ils utiliseront Gamestar Mechanic, une plate-forme de création de jeux en ligne qui a été développée par Katie Sälen et son équipe, et qui devrait bientôt être commercialisée. La plate-forme permet à ses utilisateurs d'apprendre à concevoir un jeu sans avoir besoin de connaître un langage de programmation.

"L'apprentissage par l'échec"

Assis face à leurs ordinateurs, les enfants commencent à créer leurs jeux à partir d'une page blanche. Ils créent les limites, les chemins et les obstacles en faisant glisser et en déposant de petits cubes à partir du menu. Ils optent pour un petit personnage animé comme protagoniste du jeu. Ils choisissent les ennemis et définissent les schémas selon lesquels ils vont parcourir l'écran. Ils écrivent le texte qui présente le jeu et celui qui apparaîtra quand un joueur atteindra un nouveau niveau. Ils ajoutent une série de récompenses et de handicaps. Si le jeu leur semble trop facile, ils le compliquent. S'il leur semble trop difficile, ils le simplifient. C'est un exercice qui paraît simple, mais le défi est évident. Ce soir, en guise de devoirs, ils devront jouer aux jeux des autres et rédiger des critiques constructives. Dans la classe, presque tous les élèves ont le même objectif suprême : créer un jeu difficile qu'on a du mal à réussir mais qu'on a encore plus de mal à quitter. Lorsque l'on commence à le déchiffrer, le langage des joueurs est celui des battants. Les personnes qui jouent aux jeux vidéo parlent avec enthousiasme de "passer au niveau supérieur" et visent toujours le coup parfait. Le simple fait de finir un jeu, même supposé simple, peut prendre quinze heures ou plus, et implique presque toujours des échecs - beaucoup d'échecs. C'est un concept que Will Wright a baptisé "l'apprentissage par l'échec", au cours duquel l'échec est court, surmontable, souvent motivant et donc pas décourageant. Un jeu bien conçu n'est, par essence, qu'une succession de retours d'expérience sur le court terme, fournissant fréquemment de petites évaluations. Ce qui, au final, est peut-être plus acceptable et plus instructif pour quelqu'un qui essaie d'apprendre. D'après Ntiedo Etuk, directeur général de Tabula Digita, qui conçoit des jeux sur ordinateur aujourd'hui utilisés dans près de 1 200 écoles dans tout le pays, les enfants qui s'obstinent à jouer à un jeu appliquent un idéal éducatif précieux. "Ils jouent cinq minutes et perdent, explique-t-il. Ils jouent dix minutes de plus et perdent à nouveau. Ils y retournent et essaient une centaine de fois. Ils échoueront jusqu'à ce qu'ils gagnent. L'échec dans un environnement scolaire est déprimant. L'échec dans un environnement ludique est plaisant. C'est extrêmement stimulant."

Au printemps dernier, je me trouvais dans une salle de classe du Urban Assembly Institute of Math and Science for Young Women, collège public de Brooklyn réservé aux filles, en compagnie de Jann Plass, professeur de communication et de technologie éducatives à l'université de New York, qui menait là des recherches avec quelques étudiants de troisième cycle. Plass travaille au Games for Learning Institute, organisme dirigé par Ken Perlin, professeur d'informatique à l'université de New York, qui se consacre à la re­cherche des particularités qui rendent les jeux si hypnotiques et efficaces pour l'apprentissage.

Nous regardions des jeunes filles âgées de 11 à 14 ans jouer à un jeu de maths relativement simple sur des ordinateurs. Elles jouaient par deux et résolvaient des équations pour marquer des points. Pendant tout ce temps, les caméras intégrées aux ordinateurs filmaient leurs conversations et leurs visages tandis qu'un logiciel suivait leurs mouvements dans le jeu. Plass et son équipe de recherche espéraient dé­couvrir - grâce à ces données collectées dans 12 établissements de New York - si les enfants ap­prenaient mieux en jouant seul ou à plusieurs. Deux jeunes filles parlaient et montraient l'écran. "Elles passent du temps à discuter pour savoir comment résoudre le problème, dit Plass à voix basse. Il est possible qu'elles en résolvent moins de cette manière. Mais la question pour nous est de savoir si la conversation les aide à apprendre ou si elles progresseraient davantage en pratiquant plus. Le discours permet-il un meilleur traitement de l'information ?" Une telle question est évidemment aussi vieille que Socrate et absolument pas limitée à l'apprentissage par les jeux. Mais dans la mesure où les jeux vidéo conçus par Plass et son équipe permettent d'enregistrer et d'étudier la prise de décision des élèves seconde par seconde, ils proposent ce qui semble être une possibilité unique de scruter le processus cognitif. Plass explique que ce qu'ils étudient, c'est le fondement scientifique de la concentration - un phénomène physiologique connu sous le nom d'"expérience optimale".

Ces travaux n'en sont, pour la plupart, qu'à leurs balbutiements. Certes, les neurologues ont lié le fait de jouer aux jeux vidéo à la production de dopamine, puissant neurotransmetteur essentiel au mécanisme cérébral de récompense et dont on pense qu'il favorise la motivation et la mémorisation (ainsi que les comportements addictifs, malheureusement). Tous ces éléments pourraient permettre de déterminer quel type de jeu utiliser, à quel moment et comment pour améliorer l'apprentissage des enfants.

Imaginer le futur

Un jour, l'hiver dernier, je regardais les élèves de Quest to Learn jouer avec un outil technologique un peu différent - le réseau social en ligne de l'école. Récemment conçu par Sälen et son équipe, il est ouvert aux élèves, à l'équipe enseignante et aux parents. Le réseau, baptisé Being Me [Etre moi], ressemble à un Facebook pour débutants. Dans les semaines à venir, essentiellement dans les cours de bien-être de l'école, les élèves apprendront à marquer des photos, à mettre à jour leur statut, à reconnaître le travail des autres, à commenter intelligemment les billets postés sur les blogs et à naviguer dans les eaux troubles de l'amitié virtuelle. C'est là un autre effort de l'école pour s'intéresser aux activités que les enfants pratiquent déjà à l'extérieur et les aider à les mener de ma­nière plus réfléchie et plus volontaire, à reconnaître à la fois leur rôle et leur influence au sein d'un système plus large.

J'observe Akahr, un enfant aux cheveux longs, en train de compléter son profil sur Being Me et de réfléchir un moment à la première mise à jour de son profil. Le réseau est conçu pour que chaque mise à jour commence par les mots "Actuellement, je...", après quoi les élèves peuvent choisir parmi une série de verbes et de compléments dans des menus déroulants. Akahr clique sur le menu et réfléchit à ses choix. Dans la classe, certains disent observer des oeufs, d'autres concevoir une sauce au soja, "lire des paillettes" ou chercher Paris. Est-ce de l'apprentissage ou de l'amusement ? Est-ce sérieux ou non ? Ou est-il possible que, d'une certaine manière, ce soit les deux à la fois ? Mot à mot, Akahr fait son choix : "Actuellement je... m'imagine... l'avenir."

Sara Corbett


Ne laissons pas la technologie nous ramollir les neurones !
The New York Times

Jaron Lanier

(New York) - Adressez-vous à n'importe quel adulte satisfait de sa vie, quelle que soit sa situation, et demandez-lui si un de ses professeurs l'a marqué : vous verrez un visage s'illuminer. Le facteur humain, rapport magique s'il en est, est au coeur d'un enseignement fructueux - et ce n'est pas quelque chose qui se met en équation. Si vous continuez d'interroger un de ces visages radieux, vous pourrez aussi faire revenir le souvenir d'un enseignant particulièrement médiocre. La magie de l'enseignement est une belle notion romanesque, mais toute magie, on le sait, a son versant noir.

Nous voilà bien embarrassés : comment utiliser les technologies de traitement des données, les outils statistiques et la mise en réseau pour éclairer les esprits sans pour autant obscurcir cette magie ? L'enjeu n'est pas seulement pratique : il touche au coeur de nos aspirations d'êtres humains.

Quand on fait carrière dans l'informatique, on finit par voir le monde en termes informatiques. L'argent, par exemple, n'est plus une réserve de valeur, mais une forme de présentation de l'information. Cette façon de voir ne cesse de se généraliser à mesure que les individus fréquentent de plus en plus l'ordinateur. Elle a certes ses moments de gloire, mais cette conception informatique des choses peut aussi être antiromanesque au possible. L'éducation, dans son sens le plus large, accomplit ce que la génétique ne fait pas. Elle filtre et transmet pour toujours les souvenirs, les idées, les identités, les cultures et les technologies. Les hommes traitent et transfèrent de l'information de génération en génération, créant une intelligence longitudinale qui n'a pas d'égale sur terre.

Ce qui m'inquiète le plus, c'est la philosophie qui sous-tend les objets technologiques. Certaines des meilleures productions de la technologie actuelle, à l'école comme dans les autres champs de la vie, contiennent comme message implicite l'idée que nous comprenons le cerveau et son fonctionnement, ce qui est faux. Nous ignorons comment le cerveau code l'information ; nous ignorons comment les neurones effectuent un raisonnement. Cette idée hypnotique d'omniscience pourrait bien tuer la magie de l'enseignement, en raison de l'abandon avec lequel nous laissons des ordinateurs conduire notre cerveau.

On peut voir cette philosophie à l'oeuvre chez les élèves lorsqu'ils fabriquent leurs devoirs écrits comme des patchworks, à partir de fragments trouvés en ligne, au lieu de réfléchir et de les composer eux-mêmes sur un écran vierge. Le problème en l'occurrence n'est pas que ces étudiants soient devenus plus paresseux ou qu'ils apprennent moins de choses. C'est qu'ils puissent en arriver à se concevoir comme de simples relais au sein d'une structure numérique transpersonnelle. Ce processus s'accompagne d'une perte fondamentale, celle de l'auto-invention du cerveau humain.Si les élèves n'apprennent pas à penser, ils ne tireront rien de l'information, aussi large que soit leur accès à celle-ci.

Je suis un homme de technologies, et mon premier réflexe est de vouloir résoudre ce problème par le biais d'une technologie améliorée. Cependant, si nous nous demandons ce qu'est la pensée, pour nous interroger ensuite sur les moyens de favoriser cette pensée, nous aboutissons à une réponse aussi stupéfiante que terrifiante : nous n'en savons rien. Alors que la technologie est en règle générale le moteur qui nous fait avancer, elle risque aujourd'hui de nous faire sombrer dans la léthargie hypnotique de l'autosatisfaction. L'éducation peut être numérisée, analysée, optimisée et mise en équation, ou postée sur Twitter. Cependant, elle ne peut véritablement se perpétuer que si chaque cerveau apprend à s'inventer. Or ce processus échappe à l'informatisation, puisqu'il échappe à notre compréhension. Car l'apprentissage est par essence un bond dans l'inconnu.

Jaron Lanier

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