mercredi 27 avril 2011

Un porte-avions " made in China " - Brice Pedroletti et Harold Thibault


Le Monde - Page Trois, jeudi, 28 avril 2011, p. 3

Une fois traversé le Yangzi, dont l'estuaire est si large au nord de Shanghaï que l'autre rive est invisible les jours de brume, le projet n'est un mystère pour personne. C'est sur l'île de Changxing que le premier porte-avions construit ex nihilo par la Chine doit voir le jour, nom de code : " F ". Plus précisément, murmure-t-on dans les milieux informés, au dock militaire numéro 3 de ces gigantesques chantiers navals Jiangnan. L'entrée des chantiers est sous haute surveillance, et s'en approcher nous conduira à un long interrogatoire. Les ouvriers qui en sortent à vélo ont visiblement la consigne de se taire. Certains confient toutefois que l'on y construit des destroyers et des sous-marins, mais pas encore le fameux porte-avions.

Techniquement, c'est bien le cas : " La quille n'a pas été posée, mais les travaux préparatoires tels que la production des systèmes de propulsion, d'armes et des métaux spécifiques ont débuté depuis deux ans ", dit Andrei Chang, rédacteur de la revue de défense Kanwa, assez renseigné pour avoir anticipé en janvier le premier vol d'essai du chasseur furtif chinois.

Un autre indice a été révélé le 8 avril par M. Chang : il a identifié sur des photos satellites récentes, a-t-il raconté au South China Morning Post d'Hongkong, un terrain de football tout près des résidences qui hébergent les experts des docks militaires. Une autre preuve, avance-t-il, que des ouvriers ou des ingénieurs ukrainiens habitent sur place. C'est un terrain de football qui avait confirmé, pour les Américains, en 1962, le fait que les Cubains accueillaient des spécialistes russes des missiles qui allaient leur être livrés.

Officiellement, la Chine ne fournit aucun détail sur l'avancement de ses projets de porte-avions. Et la question a encore été éludée lors de la publication du nouveau Livre blanc de la défense chinoise le 31 mars. Mais les autorités chinoises ne cachent pas leurs ambitions : faisant remarquer que la Chine était le seul des grands pays à ne pas avoir de porte-avions, le ministre de la défense, Liang Guanglie, a déclaré en 2009 que celle-ci " ne peut pas rester éternellement sans ". La presse chinoise relaye régulièrement les propos de généraux de moins en moins discrets sur la question. Une manière, pense-t-on, de préparer le terrain, et de ne pas prendre par surprise les opinions étrangères. Le département de défense américain estime que le premier porte-avions made in China pourrait sortir en 2015.

Le chemin a été, pour Pékin, semé d'embûches. Dès 1985, les Chinois achètent ainsi la coque nue du Melbourne, un porte-avions australien, pour le recycler. Le navire est étudié de près, et ne sera transformé en ferraille qu'en... 2002. En 1998, les Chinois sont sur une autre piste, qui se révélera concluante : une société écran acquiert alors pour 20 millions de dollars un porte-avions abandonné aux chantiers navals ukrainiens lors de l'effondrement de l'Union soviétique, prétextant vouloir le convertir en casino. Le Varyag est achevé à 70 %, mais dépourvu d'électronique et de système de motorisation. Mais, au lieu d'un destin de salle de jeux flottante à Macao, il accoste en 2003 dans le port militaire de Dalian, dans le nord-est de la Chine.

Les vrais travaux auraient débuté en 2005. Depuis, des photos des progrès du Varyag - il est visible depuis la ville - défraient régulièrement la chronique. En 2009, le porte-avions ukrainien aurait été rebaptisé Shi Lang - du nom d'un général de la marine qui, sous les Qing, en 1683, récupéra Taïwan alors tombée dans les mains d'un chef de guerre ennemi. Tout un symbole ! Aucune confirmation officielle du nom chinois n'a jamais été apportée.

Le 6 avril, l'agence étatique Xinhua a, pour la première fois, publié un diaporama de vingt photos qui montrent le Varyag à quai. Nouveau signe, avancent les experts, que les premières sorties en mer sont imminentes. " L'intérieur est achevé à 100 %. Reste l'installation des systèmes d'armes et des radars en cours ", pense savoir M. Chang.

La motorisation serait, elle aussi, terminée. Logiquement, le porte-avions est doté, pour les hautes vitesses, d'une turbine à gaz, qui serait fabriquée, dans le cas du Varyag et du " F ", sous licence ukrainienne.

" Le gros problème, c'est qu'ils partent quand même... d'une poubelle. En réalité, mieux vaudrait partir de rien, avec une architecture nouvelle. La forme de la coque est imposée, c'est contraignant ", avance un expert militaire étranger. Le Varyag a toutes les chances d'être consacré à l'entraînement. " La phase de tests sera particulièrement longue ", dit M. Chang. La constitution d'un groupe aéronaval opérationnel nécessitera des années. Les Chinois devront former leurs pilotes, notamment à l'appontage.

A l'origine, les Chinois avaient toutes les raisons de collaborer avec les Russes, qui, dans les années 1990, se mettent à brader la boutique. Mais Moscou se méfie vite de la menace stratégique chinoise et prend ombrage du piratage par la Chine de ses modèles d'avion Sukhoï 27 et 33. Ceux-ci ont inspiré le chasseur Shenyang J-15 chinois, capable de décoller sur le Varyag. C'est l'Ukraine qui fournira à la Chine l'aide la plus précieuse - tout en fermant les yeux lorsque certains ouvriers des anciens ateliers de l'URSS partent lui prêter main forte. L'Ukraine a aussi accueilli des apprentis pilotes chinois sur le Nitka, en Crimée, le seul centre d'entraînement aux manoeuvres sur porte-avions soviétiques.

Kiev, pourtant, semble lui aussi vouloir y regarder de plus près. En février, l'Ukraine a condamné à six ans de prison ferme un citoyen russe, Alexandre Ermakov. Selon le SBU, les services ukrainiens qui éventeront l'affaire dans la presse locale, celui-ci arrangeait la venue en Chine d'experts d'anciennes républiques soviétiques, empochant en contrepartie jusqu'à 1 500 dollars par invité. Alexandre Ermakov et son fils devaient aussi être payés, par les services chinois, 1 million de dollars en échange d'informations et de plans du -Nitka - un préjudice estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, selon les sources citées par le quotidien ukrainien Segodnya. Le centre d'entraînement que les Chinois construisent à Xingcheng, dans la zone militaire d'Huludao (province du Liaoning), comporterait, selon l'Ukraine, de nombreuses similarités avec le Nitka. Un tremplin y est d'ailleurs visible par satellite.


Un effet avant tout psychologique

Le lancement d'un porte-avions est une étape essentielle dans la stratégie de la Chine pour se doter d'une marine de portée globale. Celle-ci a essentiellement pris forme après l'ouverture de la Chine à l'économie de marché il y a trente ans, sous l'égide de l'amiral Liu Huaqing - mort en janvier -, qui a commandé la marine chinoise de 1982 à 1988. En 1996, la crise des missiles, avec Taïwan, qui force le président américain Bill Clinton à envoyer vers le détroit de Formose deux porte-avions de l'US Navy, achève de convaincre les Chinois de l'efficacité de cet outil de dissuasion - l'achat du Varyag a lieu deux ans plus tard.

Pékin ne cesse, depuis, de houspiller les Américains chaque fois qu'un de leurs porte-avions croise dans le Pacifique occidental. " Chine s'est toujours fait battre dans l'histoire en raison de la faiblesse de sa marine : les Anglais et les Français sont arrivés par la mer. Tout comme les Japonais en 1895. Alors que la Chine s'était dotée de bateaux anglais ! ", explique le colonel Liu Mingfu, professeur à l'université de défense chinoise et auteur d'un best-seller sur le rêve chinois de superpuissance.

" Collier de perles "

" Il ne s'agit pas seulement d'avoir un porte-avions qui puisse croiser au large d'Hawaï et de la Côte ouest des Etats-Unis, poursuit-il, un brin narquois. C'est une exigence de l'ONU et de tout le monde que la Chine joue un rôle plus important dans les affaires du monde. Et puis la marine chinoise doit pouvoir protéger les intérêts de la Chine et la sécurité des Chinois à l'étranger ! " Un expert militaire occidental souligne toutefois que les capacités de projection de la marine restent limitées : la Chine n'a pas de bases à l'étranger, et le " collier de perles ", les ports de l'océan Indien où la Chine a pris des intérêts économiques et dont certains analystes font grand cas, n'a pour l'instant, dit-il, " aucune composante militaire ".

Le premier effet du porte-avions chinois, souligne l'expert, sera d'abord... psychologique. En Chine comme à l'étranger.

Brice Pedroletti et Harold Thibault

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