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mardi 4 octobre 2011

Le « grand bond en avant » de l'armée chinoise - Isabelle Lasserre


Le Figaro, no. 20892 - Le Figaro, mardi 4 octobre 2011, p. 2

La Chine est décidée à traduire sa puissance économique sur le plan militaire. Notre envoyée spéciale a visité les bases stratégiques d'une nation qui se donne les moyens de s'affirmer comme un acteur international de premier rang.

Sur le champ de tir de la base de Nankin, au nord de Shanghaï, la section commando s'entraîne au combat. Prises de kung-fu et de judo, plongeons dans le sable et hurlements déchirant l'obscurité tombante : « Tuez, tuez ! » Puis survient une scène de guérilla urbaine mettant aux prises deux armées, la rouge et la bleue. Dans la Chine communiste, le rouge, celui de la révolution, sort toujours vainqueur. Quitte à utiliser des armes antichars pour « anéantir » les ennemis retranchés dans un bâtiment et éradiquer au lance-flammes toute résistance.

Fondée en 1937, la 179e brigade motorisée de Nankin s'est illustrée dans la guerre civile (1927-1950), elle a combattu contre les Japonais (1937-1945) et soutenu le régime communiste de Pyongyang pendant la guerre entre les deux Corées (1950-1953). De ces années tumultueuses, elle a hérité d'un surnom : la « Brigade de l'infanterie glorieuse ». Et le droit de servir de vitrine occasionnelle pour l'armée chinoise, qui entrouvre ses portes à des délégations étrangères afin de prouver la réalité de ses efforts de « transparence ». Pour impressionnant qu'il soit, cet exercice de tir parfaitement rodé, qui fait même grimper des combattants sur les murs d'un bâtiment à l'aide d'une tige en bambou, ne donne qu'une idée approximative de la montée en puissance de l'Armée populaire de libération chinoise (APL). Même lorsque les tasses remplies de thé vert se renversent sur l'estrade aux secousses des explosions...

Un premier porte-avions mis à l'eau

Le nouveau « grand bond en avant » que le général Qian Lihua appelle de ses voeux, calé dans son fauteuil en velours rouge, en face d'un tableau géant de la Grande Muraille, au ministère de la Défense, est déjà bien engagé. Le Parti communiste chinois consacre 1,3 million d'hommes et 60 milliards de dollars - officiellement - à ses armées. Certes, ce budget reste bien en deçà de celui des États-Unis, qui dépasse les 600 milliards de dollars. Mais il est en constante progression depuis vingt ans et a augmenté, pour la seule année 2011, de 12,7 %. La Chine, qui veut jouer dans la cour des grands, investit tous les domaines de souveraineté militaire. En août, elle a mis à l'eau son premier porte-avions, un bâtiment ukrainien rénové qu'elle prétendait initialement transformer en casino. En janvier 2007, elle a tiré contre un satellite à 250 km au-dessus de la terre, prouvant ainsi les progrès réalisés dans le domaine spatial. Et les premiers vols d'essai du J20, un avion de chasse de cinquième génération, ont été considérés par les Occidentaux comme une démonstration de force. « Nos armées doivent suivre le développement économique et démographique de la Chine. La puissance de notre pays doit se traduire au niveau militaire. Notre objectif est d'atteindre le niveau des grands pays développés », plaide Geng Yansheng, le porte-parole du ministère de la Défense. Pour la Chine, la montée en puissance des quatre armées - terre, air, mer et dissuasion nucléaire - est d'abord une question de prestige. Un moyen de s'affirmer comme un acteur international assumant ses responsabilités de membre permanent au conseil de sécurité de l'ONU. Au cours des dernières années, la stratégie et la doctrine de l'APL ont évolué. Jadis confinée dans les mers de proximité, la marine chinoise participe désormais à la lutte antipiraterie dans le golfe d'Aden. Et pour la première fois, Pékin a géré, à l'occasion de la guerre en Libye, l'évacuation de ses ressortissants.

Stratégie du fait accompli

L'ascension de l'APL vise aussi à « protéger les intérêts chinois » et à « maintenir l'unité » de ce pays immense, doté de 22 000 km de frontières et bordé par 18 000 km de côtes. « Les séparatismes nous obligent à nous préparer », résume Geng Yansheng. Face à Taïwan, au Tibet et à la région autonome ouïghoure du Xinjiang. Mais, vu de Pékin, la menace est aussi régionale. La marine chinoise s'impose progressivement dans les mers Jaune, de Chine orientale et de Chine méridionale, où subsistent de nombreux conflits territoriaux avec les voisins. Débarrassée de la menace soviétique, convaincue de la nécessité de sécuriser les approvisionnements énergétiques, elle veut forcer le passage des premières, puis des secondes chaînes d'îles de la région. Et libérer la voie, bloquée par les bases et les bateaux américains, du Pacifique. « Depuis dix ans, Pékin grignote les petites îles inoccupées qu'elle revendique en y plantant le drapeau chinois », explique un diplomate occidental. Cette stratégie du fait accompli inquiète autant qu'elle irrite les États de la région. En septembre 2010, un incident entre des patrouilleurs japonais et des navires de pêche chinois ont rappelé que la situation pouvait s'embraser à tout moment. À l'entrée de la base navale de Shanghaï, fief stratégique de la flotte de l'est, un portrait géant de Mao Tsé-toung semble défier la démocratie taïwanaise, à 420 miles plus au sud. Le bateau témoin de la marine chinoise est amarré à quai. Devant le coucher de soleil rougeoyant, bercé des vagues soulevées par la multitude de péniches qui croisent dans le port de Shanghaï, la frégate a belle allure. Ses peintures impeccables suggèrent pourtant qu'elle n'a pas dû prendre l'eau depuis longtemps... Quant aux armes qui l'équipent - canons, lance-missiles ou lance-roquettes anti-sous-marins -, elles ne sont pas toujours à la hauteur des ambitions de modernité affichées par les amiraux chinois.

C'est que les fleurons de la marine, dont le principal but stratégique est de dissuader Taïwan de déclarer son indépendance et de rendre impossible un soutien américain à l'île rebelle en cas de guerre, nichent plus au sud, à l'abri des regards étrangers. Dans une base souterraine de l'île de Hainan, trois sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) attendent patiemment que les ingénieurs chinois les dotent des missiles balistiques stratégiques qui les rendraient redoutables. Quant aux sous-marins nucléaires d'attaque (SNA), ils multiplient chaque année leurs patrouilles. C'est cette marine qui fait peur aux États-Unis et à leur 7e flotte. Le Pentagone s'inquiète notamment des velléités chinoises de construire des missiles de croisière capables de frapper les bases et les bateaux américains stationnés dans la région et interdire à l'US Navy l'accès au Pacifique ouest.

Officiellement, l'armée chinoise n'a que des visées « défensives ». « Le développement pacifique est un choix stratégique visant à assurer la sécurité, le développement et la puissance de la Chine, argumente le porte-parole du ministère de la Défense. Nous sommes l'exception qui confirme la règle selon laquelle un pays en plein développement a forcément des visées hégémoniques. Nous voulons favoriser l'émergence d'un monde harmonieux et prospère. Nous ne serons jamais une menace militaire pour les autres. » Un discours parfaitement rodé, mais qui ne convainc pas grand monde. Surtout pas le Pentagone américain. Dans son dernier rapport, il s'interroge sur le caractère de plus en plus offensif de l'APL, qui, derrière une image de puissance tranquille, se montre intransigeante sur ses « marges », inflexible avec ce qui lui résiste et ambitieuse sur la scène internationale.

Des équipements made in China

« Peu de spécialistes ont une vision globale de la défense chinoise », résume un diplomate. Dirigée par le Parti communiste, l'APL est une machine énorme et cloisonnée, habitée par le culte du secret, avare du moindre chiffre, qui manie à la perfection le jeu des apparences. Et passe sous silence les sujets importants, comme ses performances dans le domaine spatial et dans la cyberguerre. Communiste, l'armée chinoise est aussi nationaliste. Pour servir leur puissance nouvelle, les Chinois veulent des équipements made in China. Pékin a promis à ses marins un porte-avions 100 % chinois en 2015. C'est pareil dans l'armée de l'air. Au 72e régiment aérien de la base Tian Jin, qui assure la protection aérienne de Pékin et de sa région, mais dont l'activité a visiblement été arrêtée le temps de la visite des étrangers, deux avions d'attaque J10 esseulés sont exhibés sur le tarmac. « En 1982, après la guerre des Malouines, les Argentins, qui étaient équipés de matériel britannique, n'ont plus été fournis par Londres. Nous ne voulons jamais nous retrouver dans cette situation. Nous voulons des avions fabriqués par les Chinois », explique le colonel Meng Qinglong.

Malgré ses rapides progrès et son budget exponentiel, l'APL reste marquée par de nombreux retards capacitaires. Elle manque aussi d'expérience opérationnelle. « Il est peu probable que Pékin soit capable de projeter de larges forces dans des opérations de haute intensité loin de son territoire avant 2020 », affirme un diplomate occidental. Mais, en Chine, le temps n'est pas un problème. « Patience » est le maître mot des responsables, qui raisonnent à l'horizon 2020-2050. En attendant que gonfle sa puissance, Pékin s'est fixé comme priorité de maintenir un environnement stable autour d'elle. Seul l'avenir dira ce que Pékin compte faire de sa nouvelle puissance militaire. Les Chinois, eux, ont confiance. « Notre principale force est celle de l'esprit. Nous n'avons pas peur de la mort et nous sommes braves. » Wu Weihua, le commandant de la base navale de Nankin, emprunte volontiers une citation de Mao pour décrire l'état d'esprit des amiraux chinois : « Lorsque deux puissances se rencontrent, c'est toujours la plus courageuse qui gagne. »

© 2011 Le Figaro. Tous droits réservés.

jeudi 22 septembre 2011

Pékin hausse le ton concernant des ventes d'armes US à Taiwan

Reuters économique - Jeudi 22 septembre 2011 - 04:13:56 GMT

L'armée et les médias chinois ont averti jeudi les Etats-Unis qu'ils devraient payer le prix fort pour avoir vendu des armes à Taiwan et devaient s'attendre ainsi à une diminution de la coopération avec la Chine.

Le ministère chinois des Affaires étrangères a d'ores et déjà vivement reproché à l'administration Obama d'avoir déclaré mercredi devant le Congrès que Washington comptait moderniser la flotte d'avions de combat taiwanais F-16, pour la somme de 5,3 milliards de dollars.

Cette décision, a fait valoir Pékin, portera atteinte aux relations militaires sino-américaines.

"L'armée chinoise exprime sa plus vive indignation et condamne vigoureusement cette décision, qui est une ingérence sérieuse dans les affaires intérieures de la Chine et qui porte atteinte à la souveraineté ainsi qu'aux intérêts militaires nationaux", a déclaré un porte-parole du ministère de la Défense chinois, Geng Yangsheng, sur le site du ministère.

La Chine s'oppose aux ventes d'armes américaines à Taiwan en estimant qu'elles sabotent les projets de Pékin de réunification. (Chris Buckley; Eric Faye pour le service français)

© 2011 Reuters économique. Tous droits réservés.

lundi 29 août 2011

AUDIO - Jean-Luc Domenach : "La politique étrangère chinoise est devenue arrogante"


Jean-Luc Domenach, sinologue, était interviewé dans le Journal des Matins de France Culture, répondant aux préoccupations suscitées par le développement de l'armée chinoise.



LIRE AUSSI : Le Pentagone s'inquiète d'une course chinoise à l'armement - Kenza Daldoul

Merci à Jean-Pierre de nous avoir informés de cette interview. Si vous désirez nous alerter d'une nouvelle, d'un article, d'une vidéo ou de toute autre chose qui pourrait nous intéresser, veuillez nous écrire :


toutsurlachine [ a ] gmail.com

vendredi 26 août 2011

Le Pentagone s'inquiète d'une course chinoise à l'armement - Kenza Daldoul


La Tribune.fr - Actualités, jeudi 25 août 2011 - 18:41

Le Pentagone a publié mercredi son rapport annuel sur la puissance militaire chinoise. Dans cette étude destinée au Congrès, le ministère américain de la Défense signale que la Chine disposera d'une armée moderne d'ici 2020. En effet, l'Armée populaire de libération, la plus grande armée du monde, cherche désormais à rattraper son retard sur les avancées constantes de Washington.

Selon le rapport du Pentagone, la Chine est donc en bonne voie pour accroître son arsenal militaire au cours de la prochaine décennie. Sa croissance économique de 10% lui permet d'augmenter ses dépenses militaires afin de moderniser ses forces terrestres, aériennes et maritimes et d'acquérir des équipements de pointe. La Chine prévoit ainsi de se doter de chasseurs-bombardiers furtifs J-20, équivalents au chasseur furtif F22A Raptor des forces de l'air américaines.

La Chine a aussi fait l'acquisition d'un porte-avions soviétique qui a fait sa première sortie en mer au mois d'août. Ce bâtiment rénové sert avant tout de "plateforme d'entraînement et d'évaluation", selon le Pentagone, qui annonce que la Chine devrait lancer la construction de son propre porte-avions. La puissance navale chinoise va aussi se doter, entre autres, de missiles de croisière d'une portée minimale de 185 km, de missiles antinavires d'une portée supérieure à 1,500 km et de sous-marins porteurs de missiles balistiques.

L'évolution des ambitions militaires de la Chine suscite l'inquiétude chez les américains qui y voient un danger pour l'équilibre régional. La modernisation de l'Armée populaire de Libération devrait lui permettre d'accroître son pouvoir dans une région où les tensions sont déjà palpables. Selon le rapport du Pentagone, la Chine utilisera son pouvoir de dissuasion sur Taiwan, précisant que sur le long terme, un conflit militaire entre l'île et la Chine continentale n'est pas à exclure. En décembre dernier, l'armée chinoise avait installé 1,000 à 1,200 missiles balistiques de courte portée dirigés vers Taiwan.

Pour Pékin, ce rapport est une nouvelle preuve d'ingérence américaine et révèle une "mentalité de guerre froide" selon le porte-parole de l'ambassade de Chine à Washington. Mais dans l'ensemble, les relations entre les deux puissances ne semblent pas en pâtir. Si le rapport du Pentagone est une source annuelle de tensions, les liens économiques forts entre la Chine et les Etats-Unis parviennent à les minimiser. La visite du vice-président américain Joe Biden en Chine la semaine dernière a permis de resserrer les liens avec son homologue Xi Jinping. La Chine détient pour environ 811 milliards d'euros de bons du Trésor américain, un enjeu crucial et prioritaire des relations bilatérales sino-américaines.

PHOTO - SINGAPORE - JUNE 3: China's Defence Minister Liang Guanglie (R) meets U.S. Secretary of Defense Robert Gates (not pictured) at the 10th International Institute for Strategic Studies (IISS) Asia Security Summit on June 3, 2011 in Singapore. Gates is travelling to Asia for a final time as Pentagon chief on Tuesday, looking to reassure allies that the United States is committed to regional security despite tightening defense budgets and his own imminent departure.

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vendredi 5 août 2011

L'inquiétante expansion de la marine chinoise - Edouard Pflimlin


Le Monde.fr - Vendredi 5 août 2011

Le Japon a exprimé, le 2 août, ses inquiétudes concernant l'expansion maritime de la Chine vers le Pacifique et "l'opacité" de son budget militaire. Dans son rapport annuel sur la défense (Defense of Japan 2011), le ministère de la défense japonais prévoit que la Chine, "compte tenu de la récente modernisation de ses forces aériennes et navales", va étendre ses activités en mer de Chine méridionale, en mer de Chine orientale et dans l'océan Pacifique.

Or Pékin a confirmé mercredi 27 juillet qu'elle remettait en état un porte-avions de conception soviétique acheté à l'Ukraine, le Varyag, et, selon des sources proches du pouvoir, qu'elle aurait parallèlement entrepris la construction de deux autres porte-avions, de conception chinoise. Ce sont des moyens idéaux pour projeter des forces sur des théâtres d'opération lointains. Ces développements récents ne font que confirmer l'expansion continue de la marine de guerre chinoise.

Pendant longtemps, celle-ci a été reléguée au second plan. De l'établissement de la République populaire de Chine, en 1949, jusqu'aux années 1980, Pékin était surtout intéressée par la protection de ses côtes vis-à-vis d'une possible invasion. Avec les réformes lancées par Deng Xiaoping à partir de 1978, les enjeux se sont élargis. L'amiral Liu Huaqing a favorisé la transition vers une doctrine de "défense active des mers proches". Elle impliquait pour la marine de couvrir une aire beaucoup plus grande qu'auparavant, englobant les eaux à l'intérieur et autour de la "première chaîne d'îles", selon la terminologie chinoise, qui va du Japon aux îles Ryukyu et de Taïwan aux Philippines jusqu'à Bornéo. Avec la montée en puissance de la Chine dans le monde, la marine évolue maintenant vers une nouvelle stratégie d'"opérations dans les mers lointaines" avec des responsabilités qui s'étendent au-delà de la "seconde chaîne d'îles", partant du Nord du Japon jusqu'au Nord des îles Mariannes et Guam où se trouve importante base navale américaine.

Les trois flottes (celle de la Mer de l'Est, dont le QG est à Shanghaï, la flotte du Sud, basée à Zhanjiang, et la flotte du Nord, à Qingdao) ont été modernisées en ce sens. En 2010, la marine comptait 225 000 hommes, au moins 58 sous-marins, dont six nucléaires, plus de 50 frégates et au moins 27 destroyers. Elle est devant le Japon, la première flotte d'Asie, si l'on exclut la marine américaine. Et en tonnage, elle est la troisième du monde. Les Etats-Unis, qui sont un acteur militaire clef du Pacifique, s'en inquiètent. Le "déclin" américain est toutefois relatif. Si l'on considère le tonnage cumulé, la marine américaine a un avantage de 2,63 contre 1 vis-à-vis des flottes russe et chinoise combinées... Et qualitativement, elle est très supérieure.

Néanmoins, la Chine fait peur parce qu'elle a d'importants différends territoriaux maritimes avec ses voisins. Et aussi parce qu'elle est devenue le deuxième importateur mondial de pétrole, ce qui ne fait qu'accentuer les revendications territoriales chinoises. Le grave incident naval entre la Chine et le Japon autour des îles disputées de Diaoyu (en chinois) ou Senkaku (en japonais) en mer de Chine orientale en septembre 2010 a conduit à de vives tensions entre Pékin et Tokyo. Au sud, en mer de Chine méridionale, d'autres différends empoisonnent les relations entre Pékin et ses voisins. Outre les Paracels, l'archipel des Spratly (Nansha en chinois), constitué d'îlots et de récifs, est revendiqué par six pays. Pékin a commencé à y débarquer des troupes à partir de 1988, ce qui a donné lieu à des affrontements meurtriers entre les marines chinoise et vietnamienne.

Comme dans les Senkaku, la présence d'hydrocarbures off-shore complique la donne. Ces dernières années, les incidents - collisions entre bateaux ou accusations d'incursion dans les eaux territoriales - n'ont pas été très graves, mais ils ont provoqué à chaque fois de vives réactions diplomatiques.

Elle conduit aussi les voisins à moderniser leur appareil militaire. Après l'incident des Senkaku, le Japon a été conforté dans l'idée de restructurer ses forces : l'accent est porté sur la protection des îles lointaines du sud du Japon et la sécurité des routes maritimes. Le nombre de sous-marins va passer de 16 à 22. Mais d'autres pays asiatiques accroissent aussi leur flotte de sous-marins, et étoffent leur flotte de guerre, au point que certains parlent de course aux armements. Aux Philippines, qui bordent la mer de Chine méridionale, le gouvernement a soumis fin juillet au Parlement un projet de budget 2012 qui prévoit une augmentation des dépenses militaires annuelles de 5 à 8 milliards de pesos (83 à 133 millions d'euros). "Le programme de porte-avions chinois illustre la modernisation de l'armée chinoise. Les Philippines ne peuvent pas tenir ce rythme", prévient toutefois Rommel Banlaoi, directeur de l'Institut philippin de recherche sur la paix, la violence et le terrorisme.

Aussi, un réseau de nations, avec pour pivot les Etats-Unis, émerge dans la région qui essaie de contrebalancer la puissance chinoise ascendante, en accroissant leur coopération militaire. Des navires de guerre américains ont ainsi fait récemment escale au Vietnam. Cependant, Washington manifeste une certaine prudence et soutient aussi la volonté des pays de la région de régler les disputes dans un cadre multilatéral. La Chine et l'Association des Nations d'Asie du Sud-Est (Asean) ont adopté jeudi 21 juillet une "feuille de route" modeste, première approche vers un règlement collectif des nombreuses controverses.

Reste que, selon l'expert naval Philippe Langloit, la marine chinoise pourrait connaître un développement encore plus massif et plus rapide en raison de la part modeste consacrée à la défense par rapport au PIB. Il estime aussi que : "Les marines sont toujours d'un point de vue historique, les instruments de l'expansion coloniale." La marine chinoise va maintenant de plus en plus loin de ses bases. Pour assurer la sécurité de ses voies de communication, venant du golfe Persique, Pékin construit "un collier de perles" de bases permanentes le long des côtes de l'Océan Indien. Et elle intervient au lointain pour participer à la lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Récemment, elle a même déployé un navire en Méditerranée, une première, pour évacuer des ressortissants dans la crise libyenne. La question reste donc de savoir ce que la Chine fera de sa puissance navale.

LEMONDE.FR - Edouard Pflimlin, chercheur associé à l'IRIS et journaliste au Monde.fr

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vendredi 17 juin 2011

Moscou enrôle Pékin contre le bouclier antimissile - Isabelle Lasserre


Le Figaro, no. 20800 - Le Figaro, vendredi 17 juin 2011, p. 8

La République tchèque se retire en outre du projet américain auquel elle devait participer.

Le projet de bouclier antimissile que les États-Unis veulent installer en Europe vient de subir deux revers successifs. Le premier est venu de l'Organisation de coopération de Shanghaï, un groupe dominé par la Chine et la Russie, dont la dernière déclaration affirme qu'il s'opposera aux plans occidentaux d'une défense antimissile pouvant « menacer la stabilité internationale ». Le second provient de la République tchèque, qui s'est retirée mercredi du projet américain auquel elle devait participer. Défendu depuis longtemps par les Administrations américaines, qui le considèrent comme une protection indispensable contre les menaces liées à la prolifération nucléaire, émanant de pays, comme l'Iran, qui se dotent de capacités balistiques de plus en plus performantes, le projet de troisième site en Europe a été revu à la baisse par Barack Obama en septembre 2009. Plus légère, la nouvelle version prévoit que des intercepteurs et des radars soient installés dans des pays d'Europe centrale - Pologne, République tchèque et Roumanie - en 2015. Elle n'a cependant pas calmé l'opposition de Moscou, qui en fait toujours un cheval de bataille et considère que le troisième site américain est dirigé contre elle.

La Russie refuse une extension de la présence militaire américaine dans une zone qu'elle considère toujours comme sa sphère d'influence. Elle exige aussi l'assurance que ce système n'affaiblira pas son arsenal nucléaire. En novembre 2010, le Kremlin a tenté de noyer le projet américain en demandant d'y être pleinement associé. Il a aussi proposé une nouvelle architecture de la sécurité en Europe, destinée à tenir les États-Unis éloignés de la région et à affaiblir l'Otan. Les critiques à l'égard du projet américain se sont depuis durcies. Le président Dmitri Medvedev a même évoqué un possible retour à une course aux armements semblable à celle qui prévalut pendant la guerre froide.

Le fait que la Chine, puissance montante qui veut, elle aussi, limiter l'engagement américain dans sa sphère d'influence, se soit ralliée à la Russie sur le bouclier antimissile, révèle les capacités de Moscou à développer son influence diplomatique en dehors de la région, pour contrer l'Otan. C'est la première fois, en effet, que Pékin fait une déclaration publique sur ce sujet qui concerne la sécurité européenne et divise Moscou et Washington.

Nouveaux adversaires

Quant au retrait de la République tchèque, qui estimait que le rôle que lui réservait Washington dans le bouclier n'était pas suffisamment important, il montre que les pressions exercées par Moscou dans la région ne sont pas sans effet. La décision de Prague permettra à Moscou de démontrer que la Russie n'est pas considérée comme une menace par tous les pays d'Europe centrale ou orientale...

En attendant, la polémique éloigne les chancelleries occidentales du sujet principal : la menace que constitue, pour l'Europe et les États-Unis, la montée en puissance de nouveaux adversaires potentiels dotés de capacités nucléaires et balistiques de plus en plus modernes. Le scénario d'une « attaque balistique sur le territoire national » a pourtant été retenu par le livre blanc sur la défense publié en 2008.

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mercredi 15 juin 2011

Le théâtre de la rivalité militaire sino-américaine - Arnaud de La Grange


Le Figaro, no. 20797 - Le Figaro, mardi 14 juin 2011, p. 6

Le champ de bataille, ou du moins d'accrochages, est déjà connu. Si armées chinoise et américaine doivent se frotter l'une à l'autre dans les années qui viennent, ce sera en mer de Chine méridionale. Le patron du Pentagone lui-même a lancé un avertissement la semaine dernière, depuis Singapour, Robert Gates disant « craindre que, sans règles sur la table, il n'y ait des affrontements » en ces eaux disputées. Selon lui, il est « urgent » que les pays de la région adoptent un « mécanisme multilatéral » pour régler pacifiquement les litiges territoriaux. Il en a profité pour affirmer que les États-Unis allaient maintenir une présence militaire « solide » en Asie, et même y déployer de nouveaux armements.

Le ministre chinois de la Défense, le général Liang Guanglie, lui a répondu en appelant à « respecter les intérêts vitaux et les préoccupations majeures » de chacun en Asie. Justement, dans la hiérarchie des priorités stratégiques chinoises, la mer de Chine méridionale a pris du galon il y a un an. Elle a été élevée au rang « d'intérêt vital », dans le sillage de Taïwan, du Tibet et du Xinjiang. Ce qui signifie, en clair, que Pékin ne souffrira aucun compromis sur le sujet. La Chine appuie ses revendications maritimes sur le fameux « Tracé en neuf points » qui, sur la carte, vient raser beaucoup d'États de la région. Des experts chinois se plaisent à rappeler qu'il est un héritage des nationalistes du Kuomintang... Côté moyens, si la marine militaire chinoise est très médiatisée, la Chine s'appuie aussi sur une forte montée en puissance des flottes « civiles »de la State Oceanic Administration (SOA) ou de l'administration de surveillance des pêches chinoise, dont les bateaux sont désormais équipés d'armes lourdes. Des bateaux « blancs » moins voyants que les bâtiments de guerre.

« Ronfler près de nos lits »

Deux ambitions géopolitiques rivales, donc, s'appuient sur deux visions maritimes et juridiques opposées. Les États-Unis et la Chine ont en effet une lecture fort différente du droit de la mer. En résumé, Américains et alliés considèrent que les conventions onusiennes permettent le libre passage de tous les navires - militaires compris - dans la ZEE (zone économique exclusive) des 200 milles, considérée comme eaux internationales.Ce passage militaire « de routine » permet évidemment la surveillance. Les officiels chinois, eux, assurent qu'ils respectent les principes de liberté de navigation, mais considèrent que les navires militaires étrangers n'ont rien à faire dans leur ZEE, s'affranchissant quelque peu de la notion d'eaux internationales. Ainsi, ils n'acceptent pas l'idée d'une surveillance américaine à proximité de leurs côtes. Et la Chine signifie de plus en plus fermement à la VIIe flotte américaine qu'elle ne doit pas venir croiser trop près. En mars 2009, un incident naval a opposé un navire américain remorquant des dispositifs d'écoute, l'USNS Impeccable, à des bateaux chinois en face de Hainan, la grande île du Sud qui abrite la nouvelle base des sous-marins chinois.

Mi-avril, lors d'une audition devant le Sénat, le patron des forces américaines dans le Pacifique, l'amiral Robert Willard, a reconnu que la marine chinoise s'était montrée moins agressive ces derniers mois, avec « moins de démonstration de force qu'en 2010 ». Tout en « continuant à pister certains de nos navires croisant dans ces eaux », a-t-il ajouté. Récemment, pour signifier que les esquifs américains seraient de moins en moins tolérés dans les mers riveraines, un officier chinois citait le premier empereur de la dynastie Song : « Nous ne permettrons jamais à d'autres de venir ronfler près de nos lits... »
A. L. G.

PHOTO - SINGAPORE - JUNE 4: China's Defence Minister Liang Guanglie (seated) participates at the 10th International Institute for Strategic Studies (IISS) Asia Securities Summit June 4, 2011 in Singapore. The IISS is a UK based think-tank focusing on international security.

Brusque poussée de fièvre en mer de Chine

Dans son différend territorial et énergétique avec Pékin, le Vietnam procède à des exercices militaires avec « tirs réels » et en appelle aux États-Unis.

Le pétrole ou le gaz et les questions de souveraineté mettent le feu à la mer de Chine méridionale. Le ton est sérieusement monté entre la Chine et le Vietnam ces derniers jours. Choisissant de montrer des muscles, Hanoï a procédé hier à des « exercices militaires avec tirs réels » non loin des zones maritimes contestées.

La crise a commencé fin mai, quand le Vietnam a accusé Pékin d'avoir « violé » sa souveraineté lorsqu'un navire d'exploration de PetroVietnam, faisant des relevés sismiques, a été endommagé par des bateaux chinois de surveillance maritime. Un deuxième incident, très similaire, s'est produit jeudi dernier, quand - selon Hanoï - un bateau de pêche chinois a « intentionnellement percuté » et coupé les câbles d'exploration d'un autre navire du groupe public d'hydrocarbures vietnamien. Pékin a répliqué en accusant le bateau vietnamien d'avoir « mis en danger » la vie de pêcheurs chinois. À chaque fois, les accrochages ont eu lieu dans la ZEE (Zone économique exclusive) des 200 milles revendiquée par le Vietnam. Et dans une région où les deux pays se disputent deux chapelets d'îles, les archipels des Paracels et des Spratleys. Le premier ministre vietnamien Nguyen Tan Dung a vigoureusement réaffirmé « l'incontestable souveraineté » de son pays sur ces îles.

Trois noms pour une mer

Les incidents maritimes entre la Chine et le Vietnam sont récurrents. Mais cette fois-ci, la tension est la plus vive depuis vingt ans. Hier, la presse officielle chinoise titrait sur la « démonstration de force » voulue par le Vietnam. À Hanoï comme à Ho-Chi-Minh-Ville, des centaines de manifestants ont encore appelé hier à résister aux pressions chinoises. Les Vietnamiens assurent aussi qu'ils sont, depuis le début du mois, victimes de cyberattaques massives dont les auteurs seraient chinois. De nombreux analystes redoutent que, cette fois-ci, l'affaire ne débouche sur un incident militaire. En 1974, à la suite d'une brève petite guerre entre le Vietnam et la Chine, Pékin avait pris le contrôle des Paracels. En 1988, un autre affrontement naval près des Spratleys avait causé la mort de plus de 70 marins vietnamiens.

Cette escalade s'explique en grande partie par la stratégie du Vietnam, qui a choisi pour une fois d'internationaliser le différend, ce qui a le don de mettre en rage les dirigeants chinois. Hanoï a fait savoir que « tout effort de la communauté internationale pour maintenir la paix et la stabilité » en mer de Chine était le « bienvenu ». Concrètement, cela signifie l'appel à l'Amérique. Ce week-end, les États-Unis se sont déclarés « troublés » et ont exhorté à une solution « pacifique ». L'automne dernier, la secrétaire d'État Hillary Clinton avait appelé la Chine et les pays de l'Asean (Association des nations d'Asie du Sud-Est) à trouver une solution multilatérale négociée. Washington se proposait même de jouer les médiateurs. C'est justement ce dont ne veulent absolument pas les Chinois. Forts de leur puissance, ils n'acceptent que des discussions bilatérales, avec chacun de leurs voisins.

Si c'est avec le Vietnam que le conflit est le plus vif, les ambitions chinoises se heurtent à presque tous les autres riverains, dont la sensibilité est avivée par la richesse en ressources de ces 1,7 million de km² d'eau. Les Spratleys sont ainsi revendiquées - en partie ou en totalité - par les Philippines, Brunei, la Malaisie et Taïwan. Ce week-end, Taiwan est aussi entré dans la danse, déclarant envisager de déployer des « navires lance-missiles » en mer de Chine du Sud et des « chars » sur les îles Spratleys, dont elle occupe certains îlots. Début juin, le ton est aussi monté entre Pékin et Manille. Les Philippines ont protesté contre un projet d'installation de plate-forme pétrolière près d'un îlot des Spratleys et une agressivité accrue des bateaux chinois. Hier, la présidence des Philippines a fait savoir qu'elle adoptait un nouveau nom pour la zone disputée, puisque « toutes les autres nations désignent ces eaux en fonction de leur propre perception ». Cette mer se retrouve donc très symptomatiquement avec trois noms : « mer de Chine méridionale » pour Pékin, « mer de l'Est » pour Hanoï et désormais « mer des Philippines occidentales » pour Manille.

Dans son Livre blanc sur la défense rendu public fin mars, la Chine promettait de travailler à rétablir la confiance avec ses voisins, après une année 2010 très tendue en mer de Chine, au Sud comme au Nord - avec de sérieuses chicaneries avec le Japon. Le résultat est pour l'heure peu probant. Ces bonnes intentions se heurtent à une volonté ferme, celle de signifier que, pour Pékin, la mer de Chine est bien «mare nostrum ».

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lundi 13 juin 2011

Vives tensions en mer de Chine entre Pékin et Hanoï - Bruno Philip


Le Monde - International, mardi 14 juin 2011, p. 6

D'incessantes escarmouches, une cyberguerre par pirates informatiques interposés et des manoeuvres militaires à tirs réels programmées, lundi 13 juin, par la marine vietnamienne : les tensions montent entre Pékin et Hanoï en mer de Chine du Sud, sur fond de course aux ressources énergétiques et halieutiques autour de deux archipels à la souveraineté contestée, les Paracel (Xisha en Chinois) et les Spratly (Nansha en Chinois).

Début juin, un chalutier et deux bateaux de surveillance chinois ont été accusés par le Vietnam d'avoir " intentionnellement " sectionné, pour la seconde fois en un mois, les câbles d'un navire vietnamien d'exploration pétrolière qui se trouvait, selon Hanoï, en zone économique exclusive vietnamienne. La Chine affirme que le navire de PetroVietnam croisait au large des Paracel, un archipel que Pékin contrôle depuis 1974 mais qu'Hanoï revendique. Fin mai, des garde-côtes chinois auraient ouvert le feu sur des chalutiers vietnamiens à proximité de l'île Da Dong contrôlée par les Vietnamiens, dans un autre archipel disputé plus au sud, celui des Spratly.

Le 9 juin, Nguyen Tan Dung, le premier ministre vietnamien, a réaffirmé la " souveraineté maritime incontestable du Vietnam sur les deux archipels " des Paracel et des Spratly. Les manoeuvres navales prévues lundi se tiendront à environ 250 kilomètres des Paracel.

La version anglaise du quotidien chinois Global Times dénonçait, lundi, une " démonstration de force " du Vietnam pour " défier Pékin ". Des pirates informatiques ont attaqué le site du ministère des affaires étrangères vietnamien, y plaçant un drapeau chinois.

Pour la seconde fois en huit jours, des manifestations antichinoises ont eu lieu au Vietnam, dimanche, devant l'ambassade de Chine à Hanoï ainsi que devant le consulat général chinois à Hô Chi Minh-Ville. Les manifestants, une cinquantaine dans la capitale et 250 dans l'ancienne Saïgon, brandissaient des drapeaux vietnamiens. Sur des panneaux, on pouvait lire : " Cessez de violer le territoire vietnamien. " Vêtu d'un T-shirt rouge frappé de l'étoile jaune de la République socialiste du Vietnam, l'un d'entre eux, Quoc Dat, 30 ans, a déclaré : " nous manifestons pour la paix. (...) Si les Chinois nous envahissent, ils perdront. "

Dans un pays où le droit de manifester est sévèrement contrôlé, ces rassemblements sont instrumentalisés par les autorités, la question des relations sino-vietnamiennes étant des plus sensibles. Cela rappelle les protestations chinoises de l'automne 2010, après l'arrestation d'un capitaine de chalutier chinois par les Japonais au large des îles Senkaku, contrôlées par Tokyo mais revendiquées par Pékin. Outre le Vietnam, la Chine est en conflit avec les Philippines, la Malaisie, Brunei et Taïwan sur la question de l'archipel des Spratly. Pékin y contrôle une dizaine d'îlots, Hanoï une vingtaine et chacun des autres pays une poignée.

La Chine, dotée de nouveaux moyens logistiques et militaires pour asseoir ses prétentions, redouble d'agressivité. " Les pays d'Asie du Sud-Est l'acceptent mal, car ils y voient la remise en cause, par la Chine, du consensus de 2002, à Phnom-Penh, qui prévoyait une sorte de code de conduite et un développement commun des ressources. Or la Chine prend sans cesse des décisions unilatérales, explique au Monde, depuis Hongkong, le sinologue Jean-Pierre Cabestan. Le Vietnam et les Philippines ont eux aussi décidé de réagir plus visiblement, certainement encouragés par l'attitude américaine qui, depuis 2010, prône un règlement multilatéral des questions de souveraineté en mer de Chine du Sud, au grand dam des Chinois ."

Brice Pedroletti et Bruno Philip

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jeudi 9 juin 2011

La puissance économique a-t-elle remplacé la puissance militaire ? - Joseph S. Nye


Le Temps - Débats, jeudi 9 juin 2011

Le fait que la puissance militaire soit plus limitée que jadis ne veut pas dire qu'elle n'est plus une source primordiale du pouvoir. Par Joseph Nye

A la fin de la Guerre froide, quelques doctes spécialistes ont proclamé que la «géoéconomie» avait remplacé la géopolitique. La puissance économique allait devenir la clé pour accéder au leadership mondial, un changement dont beaucoup pensaient qu'il allait ouvrir une ère dominée par le Japon et l'Allemagne.

Aujourd'hui certains observateurs considèrent que la place acquise par la Chine dans l'économie mondiale traduit une nouvelle phase dans l'équilibre des pouvoirs au niveau planétaire, reléguant à l'arrière-plan la puissance militaire. Ils estiment que cette dernière ne peut que s'aligner rapidement sur la puissance économique, oubliant que les Etats-Unis ont été pendant 70 ans la première économie mondiale avant de devenir une grande puissance militaire.

Les observateurs politiques débattent depuis longtemps pour savoir ce qui est plus important: la puissance économique ou la puissance militaire? Traditionnellement les marxistes considèrent que le pouvoir se bâtit sur l'économie et que les institutions politiques sont une simple superstructure - une idée partagée par le courant économique libéral du XIXe siècle pour lequel l'interdépendance croissante entre commerce et finance rendrait la guerre obsolète. Mais le fait que la Grande-Bretagne et l'Allemagne aient été des partenaires commerciaux majeurs en 1914 n'a pas empêché une conflagration qui a retardé d'un demi-siècle l'intégration économique européenne.

La puissance militaire que certains considèrent comme la forme ultime de la puissance politique nécessite une économie florissante. Mais que la puissance économique l'emporte ou pas sur la puissance militaire dépend du contexte.
La carotte est plus efficace que le bâton pour faire avancer un âne, mais un fusil est plus efficace pour s'emparer de l'âne de son ennemi.

La force militaire est malgré tout impuissante face à bien des problèmes cruciaux: elle ne peut combattre l'instabilité financière ou arrêter le réchauffement climatique.

La Chine et les Etats-Unis sont plus que jamais interdépendants sur le plan économique, mais beaucoup d'analystes se trompent quant aux conséquences de cette situation en termes de leadership politique. Il est vrai que la Chine pourrait facilement mettre les Etats-Unis à genoux en menaçant de vendre ses réserves de dollars. Mais cela réduirait la valeur de ses réserves du fait de la baisse du dollar et porterait un coup à la demande américaine pour les produits chinois. Il en résulterait pertes d'emploi et instabilité sociale dans l'Empire du Milieu. Autrement dit, mettre les Etats-Unis à genoux affaiblirait la Chine

Savoir si l'interdépendance économique renforce le pouvoir politique suppose de considérer les asymétries entre Etats. «L'équilibre de la terreur financière» entre la Chine et les Etats-Unis ressemble à «l'équilibre de la terreur» entre l'URSS et les Etats-Unis pendant la Guerre froide, lorsque chacun avait le potentiel nécessaire pour détruire l'autre sous le feu nucléaire. En février 2000, des officiers supérieurs chinois irrités par les ventes d'armes américaines à Taïwan ont demandé à leur gouvernement de se débarrasser des bons du Trésor américains à titre de représailles, mais ils n'ont pas été suivis.

La puissance économique peut déboucher tout aussi bien sur le «soft power» que sur la puissance militaire. Une économie florissante permet non seulement de financer une armée conséquente mais peut entraîner d'autres pays sur la même voie. Le «soft power» de l'Europe à la fin de la Guerre froide, comme celui de la Chine aujourd'hui, tient en grande partie au succès de leurs modèles économiques respectifs.

La puissance économique joue un rôle de plus en plus important, mais ce serait une erreur que de négliger la puissance militaire. Ainsi que le président Obama l'a déclaré en recevant le Prix Nobel de la paix en 2009. «Nous devons commencer par reconnaître cette vérité difficile à admettre que nous ne parviendrons pas à éradiquer les conflits violents durant notre vie. Il y aura des occasions au cours desquelles des nations - agissant isolément ou de concert - estimeront que le recours à la force n'est pas seulement nécessaire, mais moralement justifié.»

Même si la probabilité du recours à la force entre Etats, ou la menace d'y recourir, est moindre que par le passé, les terribles conséquences de la guerre conduisent les dirigeants des différents pays à se protéger derrière un bouclier militaire à prix d'or. Si la puissance militaire chinoise effraie ses voisins, ils vont probablement chercher un bouclier et ce sont probablement les Etats-Unis pour l'essentiel qui vont le leur fournir

Cela conduit à une remarque plus générale sur le rôle de la puissance militaire. Le fait qu'elle ne permette pas de résoudre autant de problèmes que jadis ne signifie pas pour autant qu'elle a perdu toute utilité, elle reste une source primordiale de pouvoir - même si selon certains analystes son rôle est devenu tellement restreint qu'elle n'est plus la mesure ultime de la puissance d'une nation.

Le fonctionnement des marchés et l'économie reposent sur un cadre politique qui ne dépend pas seulement de la réglementation, des institutions et des relations qu'elles entretiennent, mais aussi de la gestion du pouvoir de coercition. Un Etat moderne bien structuré détient le monopole de l'utilisation légitime de la force et permet aux marchés intérieurs de fonctionner. Sur le plan international où l'ordre est plus fragile, la crainte du recours à la force, même si sa probabilité est faible, peut avoir des conséquences importantes - y compris un effet stabilisateur.

La puissance militaire est à la sécurité ce que l'oxygène est à la respiration: on n'y prête guère attention, sauf lorsqu'on vient à en manquer. A ce moment-là cela devient la priorité absolue. Au XXIe siècle, la puissance militaire n'a plus le même rôle qu'au XIXe et au XXe siècle, mais elle restera un élément crucial du leadership politique sur la scène internationale

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Les dépenses militaires ont encore augmenté en 2010 - Benjamin Leclercq

La Croix, no. 38991 - Monde, mercredi 8 juin 2011

Les pays émergents prennent le relais des grandes puissances occidentales pour ce qui est des achats d'armes. Les principaux vendeurs d'armes à l'exportation restent les États-Unis, la Russie, l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France.

Sur le marché de l'armement, les pays émergents prennent le relais de l'Occident. C'est ce que souligne l'Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri), dans son rapport annuel rendu public hier.

Pour l'année 2010, les dépenses militaires globales ont certes marqué le pas, avec une croissance de 1,3 %, atteignant 1112 milliards d'euros : la plus faible croissance depuis 2001. Mais cette tendance s'explique par la réduction des dépenses des pays riches, et surtout des Européens, forcés de se serrer la ceinture en période d'austérité budgétaire. Une réduction compensée par les pays du Sud, et les grands émergents en tête : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

Centre névralgique de ce Sud qui s'arme, l'Asie a massivement importé l'année dernière. Des investissements qui sont liés au complexe équilibre régional. « La course aux armements à laquelle se livrent l'Inde et le Pakistan dure depuis plusieurs années, et participe de cette militarisation de l'Asie », témoigne Fabio Liberti, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Ils occupent d'ailleurs les deux premiers rangs des importateurs mondiaux d'armes pour l'année 2010, pour plus de 4 milliards d'euros à eux deux ; l'Inde, également soucieuse de la question du Cachemire, est essentiellement fournie par la Russie, et fait tout pour demeurer devant son rival pakistanais.

« Et puis la Chine bien sûr, qui veut consolider son rôle de puissance régionale : en plus de ses dépenses militaires, elle inquiète ses voisins qui eux-mêmes cherchent à maintenir l'équilibre, comme le Japon par exemple. » L'empire du Milieu est le premier importateur d'armes sur la décennie écoulée (16,4 milliards d'euros), juste devant l'Inde, la Corée du Sud et la Grèce.

En 2010, les dépenses militaires totales de la Chine s'élevaient à 81 milliards d'euros (7,3 % des dépenses mondiales), la plaçant au second rang mondial devant la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Mais l'écart reste grand avec le concurrent américain qui, avec 476 milliards d'euros en 2010 (43 %), continue d'investir dans sa puissance militaire. « S'il ne se concrétise pas militairement, le grand affrontement stratégique annoncé entre les États-Unis et la Chine constitue assurément un moteur pour l'industrie d'armement », rappelle Fabio Liberti, « surtout dans un contexte de réduction durable des budgets militaires pour les pays occidentaux ».

Reste que ces derniers continuent de produire massivement, et de vendre aux pays du Sud. Un quintette d'exportateurs d'armement qui ne varie guère : États-Unis et Russie (plus de la moitié des fournitures d'armement sur le marché international), ainsi que les trois piliers européens (Allemagne, France et Royaume-Uni) qui assurent près du quart des exportations mondiales d'armes conventionnelles.

Le Sipri détaille les principaux clients de ce club d'exportateurs : ils sont majoritairement indiens et chinois pour la Russie, sud-coréens et australiens pour les États-Unis, tandis que les Britanniques vendent surtout à leur partenaire américain et à l'Arabie saoudite, et les Français à Singapour, aux Émirats arabes unis ou à la Grèce.

Le marché de l'armement, relève le Sipri, reste un des plus corrompus du monde. Selon les estimations de l'Institut de Stockholm, il concentre 40 % de la corruption de l'ensemble des transactions internationales.

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lundi 16 mai 2011

REPORTAGE - L'armée russe se muscle - Pierre-Alexandre Bouclay

Valeurs Actuelles, no. 3885 - Jeudi 12 mai 2011, p. 34

Le Kremlin va investir près de 500 milliards d'euros dans une réforme militaire sans précédent. Pour que le pays renoue avec la puissance.

Fusionnant faste impérial et anciennes traditions soviétiques, 20 000 soldats ont défilé à Moscou ce 9 mai pour commémorer la victoire de la Russie sur l'Allemagne en 1945. Une centaine de véhicules blindés et d'aéronefs ont été présentés, ainsi que des missiles balistiques à courte portée (Iskander-M) ou intercontinentaux (Topol). Des bombardiers stratégiques Tupolev160, des chasseurs Sukhoï et Mig ont survolé la place Rouge. La parade représentait, selon les mots du premier ministre, Vladimir Poutine, « une démonstration du potentiel croissant de la Russie en matière de défense ».

Dans son discours, le président Dmitri Medvedev a évoqué les situations conflictuelles dans le monde et surtout la grande réforme des armées annoncée fin février, dotée de 474 milliards d'euros sur dix ans. Medvedev a pris ce chantier à bras-le-corps après le conflit contre la Géorgie en août 2008.

C'est en effet à l'occasion de ce conflit - ici évoqué par le président à travers les voeux adressés aux régions séparatistes d'Ossétie du Sud et d'Abkhazie - que la Russie fit le constat de l'état déplorable de son armée, affaiblie par des années de financements erratiques, de réformes inachevées, de corruption et d'abus en tout genre. Selon Nikolaï Makarov, le chef d'état major général, le pays doit aussi faire face à « une chute démographique obligeant à réviser le fonctionnement des forces ».

Soutenu par Medvedev et Poutine, Anatoli Serdioukov, le ministre de la Défense, est à la manoeuvre. Homme d'affaires efficace mais bourru, peu porté aux relations publiques, réputé indifférent à son avenir politique, il assume cette réforme de fond sans se soucier des mécontents. Le programme de modernisation prévoit la construction de 600 avions - chasseurs et bombardiers - , plus de 1 000 hélicoptères de combat ou de transport, 100 nouveaux bâtiments de guerre dont des sous-marins nucléaires. En revanche, les futurs porte-avions ne sont pas prévus avant 2050.

L'armée de terre recevra des transports de troupes, du matériel de protection radiologique, chimique et biologique, des armes «intelligentes». Des crédits généreux seront affectés aux nouvelles technologies, notamment pour rattraper le retard russe dans les systèmes de commandement, de contrôle et de communications. Le nombre de missiles et de charges nucléaires sera réduit d'un tiers d'ici à 2016 et 10 % du budget global de la réforme sera consacré au perfectionnement de la force de frappe.

Iouri Solomonov, constructeur en chef de l'Institut de technologie thermique de Moscou, est formel : « D'ici à 2012, l'armée sera dotée du missile balistiqueTopol-M. Les forces stratégiques toucheront les nouveaux missiles RS-24 Yars, sans équivalent dans le monde. La marine recevra huit sous-marins nucléaires stratégiques de type Iouri Dolgorouki, munis de 12 missiles Boulava et de 16 torpilles Tsakra (SS-N-15). » Ces Boulava, dont la production en série vient d'être lancée, sont capables de transporter dix ogives nucléaires à 8 000 kilomètres. L'armée russe sera ainsi adaptée « aux nouveaux enjeux mondiaux », promet le général Vladimir Popovkine, vice-ministre de la Défense. Au coeur de la doctrine militaire élaborée en 2011, la composante stratégique doit permettre « des frappes nucléaires préventives ».

L'annonce dimanche du démantèlement d'un groupe islamiste qui aurait préparé un attentat lors des commémorations à Astrakhan, ainsi que les combats au Daguestan, donnent un sens concret à cette politique et rappellent les défis de la nouvelle armée. Elle devra aussi tenir compte des «nouveaux risques» : la lutte pour les ressources énergétiques, l'élargissement de l'Otan jusqu'aux frontières de la Russie ou dans sa zone d'influence, la prolifération des armes de destruction massive, le terrorisme international. Cette doctrine engage aussi le pays dans la cyberguerre, apparemment déjà maîtrisée par les services russes. Pour sécuriser son approvisionnement énergétique, Moscou veut assurer une présence militaire sur un spectre large, de la mer Noire à l'Asie centrale et à l'Arctique, où le réchauffement climatique pourrait permettre l'extraction d'hydrocarbures. La Russie souhaite marquer son aire d'influence face à la Chine, au Japon, aux États-Unis et à l'Otan. Cela explique la multiplication des patrouilles russes dans l'espace aérien européen ou américain, les manoeuvres en Extrême-Orient, les croisières en Méditerranée...

Cette modernisation conduit à mettre plus de 200 000 officiers à la retraite d'ici trois ans (61 % du corps). Encore forte d'un million d'hommes, l'armée devrait être «dégraissée» à hauteur de 17 % de ses effectifs. Les unités seront réduites des trois quarts, l'armée de terre passant notamment de 1 890 unités à 172 ! « Le but est de disposer, sur le modèle européen, de forces plus compactes, mobiles, mieux équipées, mieux articulées et plus aptes aux opérations extérieures », insiste le ministre de la Défense, Serdioukov.

Medvedev veut redorer le blason de l'armée. Cela passe par la lutte contre la corruption et la dedovchtchina, ces humiliations infligées aux «bleus» qui entraînent trop de suicides. « Ces brimades sapent le moral et la confiance des appelés en leur hiérarchie, affaiblissent leur résilience et leurs capacités opérationnelles », regrette Serdioukov. Un système de veille permet déjà aux victimes de porter plainte. Nombre de cadres douteux ont été limogés, officiellement pour des questions d'âge, en réalité pour mauvais traitements, alcoolisme ou corruption. Récemment, des aviateurs avaient revendu les cellules de quatre Mig pour... 5 dollars ! Mais le président plaide aussi pour le retour de « l'éducation militaro-patriotique, indispensable à une grande nation ».

Des partenariats se mettent en place avec des pays étrangers. La France et la Russie ont signé fin janvier un accord prévoyant la fabrication de quatre navires de type Mistral, dont deux seront produits en Russie. Le contrat butte encore sur les transferts de technologie. Le dossier sera abordé en marge de la participation de Medvedev au sommet du G8 à Deauville, les 26 et 27 mai. La Russie négocie aussi l'achat du système Félin (Fantassin à équipements et liaisons intégrés) du français Sagem Défense Sécurité. L'italien Iveco fournira des véhicules blindés et l'Allemagne doit vendre desblindages légers. La Russie cherche aussi des partenariats sur les fusils de précision, les drones et l'aviation.

Anatoli Serdioukov se veut rassurant en parlant d'un ajustement : « Depuis 1999, la Russie rattrape les années de dépression postsoviétique, qui ont marqué un recul de sa puissance militaire. Suivant les objectifs fixés par le Kremlin dès le début des années 2000, elle est maintenant l'un des pivots de notre monde multipolaire. »

Bouclay Pierre-Alexandre; Zyma Tatiana

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mercredi 27 avril 2011

Un porte-avions " made in China " - Brice Pedroletti et Harold Thibault


Le Monde - Page Trois, jeudi, 28 avril 2011, p. 3

Une fois traversé le Yangzi, dont l'estuaire est si large au nord de Shanghaï que l'autre rive est invisible les jours de brume, le projet n'est un mystère pour personne. C'est sur l'île de Changxing que le premier porte-avions construit ex nihilo par la Chine doit voir le jour, nom de code : " F ". Plus précisément, murmure-t-on dans les milieux informés, au dock militaire numéro 3 de ces gigantesques chantiers navals Jiangnan. L'entrée des chantiers est sous haute surveillance, et s'en approcher nous conduira à un long interrogatoire. Les ouvriers qui en sortent à vélo ont visiblement la consigne de se taire. Certains confient toutefois que l'on y construit des destroyers et des sous-marins, mais pas encore le fameux porte-avions.

Techniquement, c'est bien le cas : " La quille n'a pas été posée, mais les travaux préparatoires tels que la production des systèmes de propulsion, d'armes et des métaux spécifiques ont débuté depuis deux ans ", dit Andrei Chang, rédacteur de la revue de défense Kanwa, assez renseigné pour avoir anticipé en janvier le premier vol d'essai du chasseur furtif chinois.

Un autre indice a été révélé le 8 avril par M. Chang : il a identifié sur des photos satellites récentes, a-t-il raconté au South China Morning Post d'Hongkong, un terrain de football tout près des résidences qui hébergent les experts des docks militaires. Une autre preuve, avance-t-il, que des ouvriers ou des ingénieurs ukrainiens habitent sur place. C'est un terrain de football qui avait confirmé, pour les Américains, en 1962, le fait que les Cubains accueillaient des spécialistes russes des missiles qui allaient leur être livrés.

Officiellement, la Chine ne fournit aucun détail sur l'avancement de ses projets de porte-avions. Et la question a encore été éludée lors de la publication du nouveau Livre blanc de la défense chinoise le 31 mars. Mais les autorités chinoises ne cachent pas leurs ambitions : faisant remarquer que la Chine était le seul des grands pays à ne pas avoir de porte-avions, le ministre de la défense, Liang Guanglie, a déclaré en 2009 que celle-ci " ne peut pas rester éternellement sans ". La presse chinoise relaye régulièrement les propos de généraux de moins en moins discrets sur la question. Une manière, pense-t-on, de préparer le terrain, et de ne pas prendre par surprise les opinions étrangères. Le département de défense américain estime que le premier porte-avions made in China pourrait sortir en 2015.

Le chemin a été, pour Pékin, semé d'embûches. Dès 1985, les Chinois achètent ainsi la coque nue du Melbourne, un porte-avions australien, pour le recycler. Le navire est étudié de près, et ne sera transformé en ferraille qu'en... 2002. En 1998, les Chinois sont sur une autre piste, qui se révélera concluante : une société écran acquiert alors pour 20 millions de dollars un porte-avions abandonné aux chantiers navals ukrainiens lors de l'effondrement de l'Union soviétique, prétextant vouloir le convertir en casino. Le Varyag est achevé à 70 %, mais dépourvu d'électronique et de système de motorisation. Mais, au lieu d'un destin de salle de jeux flottante à Macao, il accoste en 2003 dans le port militaire de Dalian, dans le nord-est de la Chine.

Les vrais travaux auraient débuté en 2005. Depuis, des photos des progrès du Varyag - il est visible depuis la ville - défraient régulièrement la chronique. En 2009, le porte-avions ukrainien aurait été rebaptisé Shi Lang - du nom d'un général de la marine qui, sous les Qing, en 1683, récupéra Taïwan alors tombée dans les mains d'un chef de guerre ennemi. Tout un symbole ! Aucune confirmation officielle du nom chinois n'a jamais été apportée.

Le 6 avril, l'agence étatique Xinhua a, pour la première fois, publié un diaporama de vingt photos qui montrent le Varyag à quai. Nouveau signe, avancent les experts, que les premières sorties en mer sont imminentes. " L'intérieur est achevé à 100 %. Reste l'installation des systèmes d'armes et des radars en cours ", pense savoir M. Chang.

La motorisation serait, elle aussi, terminée. Logiquement, le porte-avions est doté, pour les hautes vitesses, d'une turbine à gaz, qui serait fabriquée, dans le cas du Varyag et du " F ", sous licence ukrainienne.

" Le gros problème, c'est qu'ils partent quand même... d'une poubelle. En réalité, mieux vaudrait partir de rien, avec une architecture nouvelle. La forme de la coque est imposée, c'est contraignant ", avance un expert militaire étranger. Le Varyag a toutes les chances d'être consacré à l'entraînement. " La phase de tests sera particulièrement longue ", dit M. Chang. La constitution d'un groupe aéronaval opérationnel nécessitera des années. Les Chinois devront former leurs pilotes, notamment à l'appontage.

A l'origine, les Chinois avaient toutes les raisons de collaborer avec les Russes, qui, dans les années 1990, se mettent à brader la boutique. Mais Moscou se méfie vite de la menace stratégique chinoise et prend ombrage du piratage par la Chine de ses modèles d'avion Sukhoï 27 et 33. Ceux-ci ont inspiré le chasseur Shenyang J-15 chinois, capable de décoller sur le Varyag. C'est l'Ukraine qui fournira à la Chine l'aide la plus précieuse - tout en fermant les yeux lorsque certains ouvriers des anciens ateliers de l'URSS partent lui prêter main forte. L'Ukraine a aussi accueilli des apprentis pilotes chinois sur le Nitka, en Crimée, le seul centre d'entraînement aux manoeuvres sur porte-avions soviétiques.

Kiev, pourtant, semble lui aussi vouloir y regarder de plus près. En février, l'Ukraine a condamné à six ans de prison ferme un citoyen russe, Alexandre Ermakov. Selon le SBU, les services ukrainiens qui éventeront l'affaire dans la presse locale, celui-ci arrangeait la venue en Chine d'experts d'anciennes républiques soviétiques, empochant en contrepartie jusqu'à 1 500 dollars par invité. Alexandre Ermakov et son fils devaient aussi être payés, par les services chinois, 1 million de dollars en échange d'informations et de plans du -Nitka - un préjudice estimé à plusieurs centaines de millions de dollars, selon les sources citées par le quotidien ukrainien Segodnya. Le centre d'entraînement que les Chinois construisent à Xingcheng, dans la zone militaire d'Huludao (province du Liaoning), comporterait, selon l'Ukraine, de nombreuses similarités avec le Nitka. Un tremplin y est d'ailleurs visible par satellite.


Un effet avant tout psychologique

Le lancement d'un porte-avions est une étape essentielle dans la stratégie de la Chine pour se doter d'une marine de portée globale. Celle-ci a essentiellement pris forme après l'ouverture de la Chine à l'économie de marché il y a trente ans, sous l'égide de l'amiral Liu Huaqing - mort en janvier -, qui a commandé la marine chinoise de 1982 à 1988. En 1996, la crise des missiles, avec Taïwan, qui force le président américain Bill Clinton à envoyer vers le détroit de Formose deux porte-avions de l'US Navy, achève de convaincre les Chinois de l'efficacité de cet outil de dissuasion - l'achat du Varyag a lieu deux ans plus tard.

Pékin ne cesse, depuis, de houspiller les Américains chaque fois qu'un de leurs porte-avions croise dans le Pacifique occidental. " Chine s'est toujours fait battre dans l'histoire en raison de la faiblesse de sa marine : les Anglais et les Français sont arrivés par la mer. Tout comme les Japonais en 1895. Alors que la Chine s'était dotée de bateaux anglais ! ", explique le colonel Liu Mingfu, professeur à l'université de défense chinoise et auteur d'un best-seller sur le rêve chinois de superpuissance.

" Collier de perles "

" Il ne s'agit pas seulement d'avoir un porte-avions qui puisse croiser au large d'Hawaï et de la Côte ouest des Etats-Unis, poursuit-il, un brin narquois. C'est une exigence de l'ONU et de tout le monde que la Chine joue un rôle plus important dans les affaires du monde. Et puis la marine chinoise doit pouvoir protéger les intérêts de la Chine et la sécurité des Chinois à l'étranger ! " Un expert militaire occidental souligne toutefois que les capacités de projection de la marine restent limitées : la Chine n'a pas de bases à l'étranger, et le " collier de perles ", les ports de l'océan Indien où la Chine a pris des intérêts économiques et dont certains analystes font grand cas, n'a pour l'instant, dit-il, " aucune composante militaire ".

Le premier effet du porte-avions chinois, souligne l'expert, sera d'abord... psychologique. En Chine comme à l'étranger.

Brice Pedroletti et Harold Thibault

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lundi 25 avril 2011

REPORTAGE - Guam, forteresse américaine en Asie - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20752 - Le Figaro, vendredi, 22 avril 2011, p. 2

Nul endroit mieux que cette île de l'archipel des Mariannes ne symbolise la présence américaine en Asie-Pacifique. Les défis posés par l'émergence chinoise ne sont pas étrangers à sa montée en puissance.

Sur les plaques minéralogiques des voitures de l'île ou sur les tee-shirts prisés par les touristes, on peut lire : « C'est ici que le jour américain commence. » Une affirmation à prendre au premier degré. Guam est le territoire américain le plus occidental, à sept heures de vol de Hawaï, mais un jour plus tôt. Cette « forteresse américaine avancée en Asie-Pacifique », comme le titre une étude de l'US Army War College, va devenir la grande base des États-Unis dans la région.

C'est de Guam, pendant la Deuxième Guerre mondiale, qu'un bon millier de bombardiers B-29 sont allés déverser leurs bombes sur l'archipel nippon. À l'époque, plus de 500 000 GI étaient stationnés au bord de ces lagons, prêts à monter à l'assaut d'Okinawa ou Iwo Jima. C'est aussi de cette même Micronésie, de l'« île soeur » de Tinian, qu'ont décollé les avions emportant les bombes atomiques qui allaient dévaster Hiroshima et Nagasaki. C'est encore de Guam et des îles voisines que des centaines de B-52 sont partis larguer leurs mortelles cargaisons sur le Vietnam.

L'histoire de Guam est étonnante. Sur les hauteurs de quelques criques où les galions venaient mouiller pour refaire vivres et eau, on trouve encore les vestiges de quelques fortins espagnols. Découverte par Magellan en 1521, l'île resta pendant plus de trois siècles et demi sous tutelle hispanique, avant que quelques coups de canons ne la fassent passer sous domination américaine en 1898. Pendant un demi-siècle, Guam reste essentiellement un point avancé de ravitaillement en charbon pour l'US Navy. L'histoire y débarque de nouveau avec les troupes japonaises qui s'emparent de l'île en 1941. Guam se singularisera, en étant le seul morceau de territoire américain occupé, pendant deux ans et demi.

Aujourd'hui, on ne parle plus que de la « superbase » dont l'Amérique va bientôt disposer au coeur de cette si stratégique Asie-Pacifique. Le général John Doucette, commandant de la base aérienne d'Andersen, dans le nord de l'île, montre la carte accrochée au mur. « Si on trace un cercle depuis Guam, dit cet ancien pilote de chasse aussi carré qu'affable, on peut voir que toutes les zones sensibles sont à moins de six heures de vol. » Cette île de l'archipel des Mariannes est merveilleusement située sur la lisière maritime de l'Asie. À égale distance du Japon et des Philippines, soit moins de trois heures de vol. Et, bien sûr, à distance fort intéressante de la Chine et de la Corée du Nord.

Le document donnant le feu vert à la montée en puissance militaire de Guam a été paraphé l'été dernier et les premiers contrats signés en octobre 2010. L'objectif officiel est d'avoir terminé l'opération en 2014. Les premiers marines doivent arriver du Japon en 2012. L'entreprise est placée sous la houlette de l'US Navy, John Jackson en est le grand ordonnateur. « Le processus va être long, mais le train a déjà quitté la gare. Le rythme dépendra des financements du Congrès et de l'avancement des infrastructures de l'île », reconnaît cet ancien colonel des marines, au verbe aussi net que sa chemise hawaïenne est flottante. En fait, l'affaire devrait se prolonger sur une dizaine d'années supplémentaires. L'homme gère un projet chiffré à plus de 10 milliards de dollars. « Et ce sera plus, avec les dépenses que les unités militaires devront assurer sur leurs implantations », précise-t-il. Le Japon financera le transfert à hauteur de 6 milliards de dollars.

Aujourd'hui, ce « territoire non incorporé » des États-Unis abrite quelque 7 500 militaires américains, auxquels il faut ajouter 8 500 membres de leurs familles. Des chiffres qui, dans le futur, devraient passer à près de 18 000 militaires et plus 19 000 proches. Le principal et plus symbolique mouvement concerne le transfert de 8 500 marines d'Okinawa; 10 000 d'entre eux y resteront tout de même stationnés. Les remous suscités au Japon par la présence massive des soldats américains, à Okinawa essentiellement, ont précipité le mouvement sur Guam. Il s'agit de « réduire l'empreinte américaine » dans l'archipel nippon. Ces marines disposeront d'une base flambant neuve à Finegayan, et d'un site dédié pour leurs navires dans le port militaire.

« On est chez nous, c'est inestimable »

La Navy prévoit aussi de gros travaux dans Apra Harbour. Depuis 2004, le port abrite cinq submersibles, trois sous-marins nucléaires d'attaque et deux autres sous-marins nucléaires stratégiques transformés pour lancer des missiles de croisière Tomahawk. « Nous sommes ici en soutien de la Flotte du Pacifique et plus d'une centaine de bâtiments passent annuellement, explique le commandant Richard Wood, patron la base navale. Nous allons construire un nouveau quai permettant d'accueillir pour de longues durées nos porte-avions. Ils pourront y faire de la maintenance pointue ici, y compris sur leur propulsion nucléaire. » Des opérations sensibles plus faciles à effectuer ici qu'au Japon. Cette absence de contraintes est l'un des grands atouts de Guam. « Ici, au moins, on est chez nous, c'est inestimable », confie un officier.

Côté air, la base aérienne va seulement accueillir une unité d'hélicoptères des marines. Pour le reste, elle est déjà surdimensionnée. Depuis longtemps. Dans les couloirs du QG, des photos d'archives montrent jusqu'à 155 bombardiers géants parqués sur les pistes à l'époque de la guerre du Vietnam ! « Depuis le milieu des années 1990, l'activité n'a cessé de se renforcer ici, avec la présence continuelle de bombardiers depuis 2004 », explique le général John Doucette. Une demi-douzaine de B-52 toute l'année, mais aussi des F-22 les trois quarts du temps. En septembre dernier, le premier Global Hawk est arrivé sur l'île, qui en héberge deux et à terme quatre. Ces drones stratégiques peuvent voler pendant plus de trente heures à 20 000 mètres, soit deux fois l'altitude d'un avion de ligne, et sur une distance de 20 000 km, la moitié de la circonférence terrestre.

Les Japonais débarquent de nouveau en vagues serrées sur les plages de Guam, sous la forme de bataillons d'« office girls », jeunes employées qui voyagent à trois ou quatre. Elles partent à l'assaut des duty free géants et autres magasins Vuitton. Si la fibre historique les titille, elles peuvent visiter la grotte de Yokoi, ce soldat japonais qui ne voulait pas croire que la guerre était finie et a vécu caché dans la jungle de l'île jusqu'en 1972 ! Mais la grosse affaire, ce sont les mariages. « Au Japon, cela coûte très cher, ici, c'est exotique, explique Gerald Perez, directeur du Guam Visitors Bureau. Cela fait venir 200 000 personnes par an et nous assurons un tiers des mariages japonais à l'étranger. C'est intéressant car ils viennent à dix ou quinze. Et ils dépensent pour les limousines, la chapelle, la musique... »

Les Japonais forment 75 % des touristes, les Coréens viennent ensuite avec 10 %. Les visiteurs chinois sont en ligne de mire, même si les visas restent un problème. Le tourisme est la deuxième activité économique de l'île. L'image « kaki » de l'endroit n'est pas un handicap. Au contraire, pour Gerald Perez, la montée en puissance de Guam lui donne « une dimension encore plus internationale et va développer des infrastructures dont tout le monde va bénéficier ». Même si un immense champ de tir, par exemple, va occuper un site paradisiaque face à la mer, alors que les militaires possèdent déjà près de 30 % de l'île.

Les ambitions du Pentagone à Guam suscitent bien quelques remous. Des opposants, minoritaires, s'inquiètent du poids sur les infrastructures, si les budgets ne suivent pas, et des atteintes à l'environnement. Des rapports de plusieurs agences fédérales leur ont donné des munitions. Des chiffres ont fait peur. On parle d'une augmentation rapide et déstabilisante de 45 % de la population, avec l'arrivée de 79 000 personnes. « En fait, ces projections étaient exagérées, assure John Jackson, cela devrait tourner autour de 40 000 résidents supplémentaires. » Ici, on espère beaucoup que Barack Obama, avec son « tropisme Pacifique », puisqu'il est né à Hawaï et a grandi en Indonésie, plaidera pour Guam. Certains voudraient aussi renforcer l'identité « chamorro », l'ethnie originelle et principale, qui constitue 40 % de la population. Le gouverneur sortant Felix Camacho a proposé que l'île soit rebaptisée « Guahan ». L'antimilitarisme n'est cependant pas de mise sur l'île. Elle est régulièrement en tête des 54 États et territoires américains pour le recrutement de soldats. Et, dans les conflits récents, a eu quatre fois plus de morts au combat que le continent.

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mercredi 16 mars 2011

Géopolitique, économie, technologie : le voisin chinois est en embuscade

Le Monde - Spécial, jeudi, 17 mars 2011, p. SPA5

Il aura fallu qu'un double désastre frappe le Japon pour que, en Chine, le ton s'adoucisse à l'égard de ce voisin honni et admiré, ancien colonisateur diabolisé par la propagande, mais aussi grand pourvoyeur d'aide et de technologies. La compassion exprimée sur Internet, l'ébauche d'un mouvement de sympathie ces derniers jours et l'intense couverture médiatique, dans une Chine qui se sait, elle aussi, extrêmement vulnérable aux catastrophes naturelles et industrielles - le tremblement de terre du Sichuan, en 2008, a fait plus de 90 000 morts - contraste avec une montée de la défiance entre les deux géants asiatiques.

Régulièrement, des " provocations chinoises " - aux yeux de Tokyo -, notamment des manoeuvres aériennes à proximité des eaux territoriales nippones, déclenchent de vives protestations de la part du gouvernement japonais.

Ces escarmouches sont de moins en moins anecdotiques depuis le différend survenu en 2010 entre les deux pays au sujet des îles Senkaku (Diaoyu en chinois), le plus grave de ces dernières décennies : la capture par les gardes-côtes japonais d'un chalutier chinois en septembre 2010 a été présentée par Pékin comme un renversement de la politique nippone vis-à-vis de la Chine. D'un commun accord, les deux pays s'étaient entendus sur un statu quo : les Senkaku étaient administrées par le Japon, même si la Chine les revendiquait. La question des Senkaku ne devait donc pas perturber leurs relations diplomatiques - ce qu'elle n'a effectivement pas fait depuis 1978. La rupture du statu quo est donc lourde de conséquences.

Grisée par son projet de " régénération nationale ", la Chine entend se doter d'une marine moderne et océanique, et de nouvelles armes (des porte-avions, mais aussi des missiles anti-porte-avions). " L'agenda des Chinois est de pouvoir déployer leur marine en accédant à l'océan, et repousser l'influence américaine bien au-delà des eaux internationales du Pacifique occidental qu'ils considèrent comme leur sphère de domination ", estime Jean-François Huchet, directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hongkong. La montée en puissance militaire chinoise, associée au manque de transparence du pays sur les questions de sécurité, a été décrite dans le nouveau programme de défense national japonais adopté par le gouvernement en décembre 2010 comme un " motif de préoccupation pour la région et la communauté internationale ".

Il est peu de dire que le défi géopolitique lancé par la Chine au Japon met en difficulté ce dernier : il peine à s'affirmer dans un rôle clairement défini et assumé, que ce soit au sein d'un " arc asiatique de la démocratie " - comme a cherché à le promouvoir en 2009 le premier ministre Taro Aso -, ou dans une dynamique d'intégration asiatique - ainsi qu'a tenté de l'impulser Yukio Hatoyama, premier ministre de septembre 2009 à juin 2010.

" Le Japon est mal à l'aise vis-à-vis de la Chine depuis la fin des années 1990. C'est dû à sa propre faiblesse liée à la crise économique, mais aussi à la rapidité de l'émergence chinoise, qui l'a pris de cours. Pendant longtemps, les Japonais, impressionnés, n'ont pas pu se positionner. J'ai toutefois l'impression que c'est en train de changer, que le Japon adopte un rôle plus déterminé. Sans compter que les Etats-Unis comptent davantage sur lui pour encadrer la montée en puissance chinoise. L'incident des Senkaku n'est pas un hasard, la Chine a voulu tester jusqu'où le Japon voulait aller dans ce durcissement ", poursuit M. Huchet.

Le capital de sympathie accumulé par un Japon pacifique et généreux donateur depuis sa capitulation, en 1945, est érodé par l'inconstance de ses politiciens et l'absence de vision nationale. Paradoxalement, toute la méfiance que suscite la dictature communiste chinoise semble s'envoler quand il s'agit de s'attirer les faveurs de Pékin ou de mettre à contribution sur des dossiers internationaux le seul membre permanent du Conseil de sécurité encore qualifié de pays en développement.

Lancée dans une conquête mondiale de débouchés et de ressources énergétiques, la Chine pratique, il est vrai, une diplomatie active, sait manier la carotte et le bâton, et, enfin, exporte partout dans les pays émergents son modèle de non-ingérence et d'aide économique liée.

La spectaculaire envolée économique de la Chine, devenue fin 2010 la deuxième puissance économique mondiale, passant devant le Japon, a créé une nouvelle dynamique en Asie, qui met les pays de la région en position de dépendance à son égard, aussi bien pour les plus riches (Japon inclus) que pour ceux en développement de l'Asie du Sud-Est, avec lesquels la Chine a signé, début 2010, un accord de libre-échange. " La République populaire de Chine semble la grande gagnante, aux dépens du Japon et de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est - Asean - , de la nouvelle division régionale du travail en Asie et de la mondialisation. Ce système tributaire, que la Chine a remis au goût du jour dans une version néo-mercantiliste, lui permet de prendre une longueur d'avance sur le Japon ", nous explique Claude Meyer, auteur de Chine ou Japon : quel leader pour l'Asie ? (Presses de Sciences Po, 2010).

Déjà, la Chine aborde une autre manche de la bataille pour la suprématie en Asie : elle cherche à monter en gamme et rivalise avec le Japon sur le terrain de la technologie, notamment, selon M. Meyer, avec des progrès spectaculaires dans des domaines à forte visibilité internationale - trains à grande vitesse, avion C919 ou encore supercalculateurs...

Brice Pedroletti

PHOTO - China's President Hu Jintao (L) is welcomed by Japan's Prime Minister Naoto Kan and his wife Nobuko at the start of a cultural event during the APEC Summit in Yokohama, Japan, November 13, 2010.

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mercredi 2 mars 2011

Irrésistible ascension militaire du Japon - Martine Bulard

Le Monde diplomatique - Mars 2011, p. 25

Nul n'ignore la montée en puissance militaire de la Chine, mais celle du Japon reste, elle, plus discrète. Elle n'en est pas moins réelle : Tokyo occupe le septième rang mondial pour les dépenses d'armement (au même niveau que l'Allemagne), juste derrière la Russie, le Royaume-Uni, la France, la Chine et surtout les Etats-Unis, champion toutes catégories. Officiellement, les dépenses nippones ne doivent pas dépasser 1 % du produit intérieur brut (PIB) ; mais les gouvernements successifs s'arrangent avec les chiffres. Ainsi, les coûts des garde-côtes - essentiels pour une île - sont comptabilisés à part, tout comme les pensions de retraite des militaires... Selon Edouard Pflimlin (1), qui décrit le processus de remilitarisation de l'Archipel, le budget militaire approcherait 1,5 % du PIB. Certes, on est loin du Japon des années 1930, mais le retour du militaire est patent : le budget représente le quatrième grand poste de dépenses de l'Etat, derrière la sécurité sociale, le bâtiment et les travaux publics, l'éducation et la science.

Plusieurs éléments expliquent ce revirement : le sentiment d'insécurité lié à des voisins armés jusqu'aux dents (Chine, Corée du Nord et même Corée du Sud) ; les conflits territoriaux toujours pas réglés (avec la Russie, les îles Kouriles du Sud, appelées Territoires du Nord par le Japon ; avec la Chine, les îles Diaoyu, nommées Senkaku...) ; la recherche d'un plus grand poids sur la scène asiatique - et même internationale - ainsi que la volonté de s'émanciper des Etats-Unis. Toutefois, comme le montre Pflimlin, l'alliance avec Washington reste fondamentale.

Ce sont soixante-cinq ans de politique japonaise de défense que décortique Guibourg Delamotte, spécialiste des questions de défense et chercheuse invitée au National Institute for Defense Studies au Japon (2). Elle commence par la Constitution de 1947, qui, contrairement à l'idée généralement admise, ne peut être réduite à une " Constitution américaine " imposée par le général MacArthur. Dès le début, montre-t-elle, les élites japonaises, réintégrées malgré leur participation ou leur soutien à la guerre, sont partie prenante des débats, notamment en ce qui concerne le fameux article 9, qui précise : " Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation. " Ce qui éclaire d'un jour différent la politique actuelle.

Comment le premier pays au monde à consacrer le pacifisme peut-il se retrouver avec un budget qui le propulse parmi les dix pays les plus militaristes de la planète ? Delamotte insiste sur la rupture qu'a représentée la guerre de Corée (qui éclate en juin 1950). " La guerre froide a fait passer le Japon du statut d'ancien ennemi à celui d'allié ", souligne-t-elle. Ce rôle survivra à la fin de la guerre froide et se renforcera avec l'arrivée fracassante de la Chine sur la scène internationale. Petit à petit, l'armée japonaise va se fortifier à l'intérieur et intervenir à l'extérieur.

L'ancrage américain ne s'est jamais démenti. Pour avoir cherché à s'en émanciper quelque peu, en promettant de réduire les bases d'Okinawa, le premier ministre Hatoyama Yukio a essuyé la colère des Etats-Unis, avant d'être contraint à la démission en juin 2010. Quant à l'article 9, il a fait l'objet de multiples interprétations, mais aucun dirigeant n'a pu l'abroger. " Le Japon, conclut Delamotte, est en quête de reconnaissance ; il recherche, comme par le passé, la juste puissance, sans parvenir à la définir. "

C'est également ce que montre la chercheuse Régine Serra (3), qui élargit le propos à l'ensemble de la politique étrangère. Si l'alliance avec Washington constitue le coeur de la diplomatie japonaise, Serra met l'accent sur les tentatives nippones de jouer sur " l'Asie pour exister face aux Etats-Unis " et sur " les Nations unies pour exister globalement ". A l'intérieur comme à l'extérieur, le Japon cherche sa voie.


(1) Edouard Pflimlin, Le Retour du Soleil levant. La nouvelle ascension militaire du Japon, Ellipses, Paris, 2010, 220 pages, 19,50 euros.
(2) Guibourg Delamotte, La Politique de défense du Japon, Presses universitaires de France, Paris, 2010, 330 pages, 28 euros.
(3) Régine Serra, Le Défi japonais, André Versaille éditeur, Bruxelles, 2011, 138 pages, 17,90 euros.

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mercredi 26 janvier 2011

L'avion furtif chinois serait inspiré du F-117 américain - Arnaud de la Grange

Le Figaro, no. 20678 - Le Figaro, mercredi, 26 janvier 2011, p. 7

Ses concepteurs auraient étudié les débris d'un chasseur abattu par les Serbes en 1999.

Des Balkans de la fin des années 1990 à la nouvelle Chine de 2011. La marche de Pékin vers son chasseur furtif de nouvelle génération J-20 serait passée par la Serbie, lors des bombardements de l'Otan de 1999. À l'époque, un chasseur furtif américain F-117 « Nighthawk » - le premier du genre au monde, qui fut rendu célèbre dans le Golfe - avait été abattu par un missile antiaérien serbe, en fait un SA-3 soviétique. À la surprise générale, puisque l'appareil était censé être indétectable par les radars et la DCA de Belgrade, un peu datée. C'était la première fois qu'un de ces avions « invisibles » était détruit. Le Pentagone avait attribué le coup au but à un mélange d'astucieuses tactiques antiaériennes et de chance.

Le pilote avait pu s'éjecter et être récupéré, mais son avion n'a apparemment pas été perdu pour tout le monde. Les paysans du cru sont allés à la pêche aux débris. Et des sources militaires balkaniques ont confié à l'Associated Press (AP) que certaines de ces pièces ont terminé dans des mains chinoises. L'amiral Davor Domazet-Loso, chef d'état-major de l'armée croate à l'époque, affirme que « des agents chinois ont alors quadrillé la région où le F-117 s'était désintégré, en achetant des morceaux aux fermiers ». Les secrets de son revêtement, capable d'absorber les ondes des radars, auraient été tout particulièrement visés. Un militaire serbe de haut rang a confirmé à AP à que des débris ont atterri « dans les mains d'attachés militaires étrangers ». Et Milovan Azdejkovic, alors cadre de l'Institut militaire de Belgrade, cité par le journal serbe Blic, estime que « les Chinois ne sont pas les seuls à avoir récupéré des débris, les Russes étant partis avec une aile entière »...

La Chine a démenti hier ces allégations « sans aucun sens », par la voix du Global Times, journal dépendant du Quotidien du peuple, porte-voix du Parti. Le J-20 est devenu le symbole des ambitions militaires chinoises, après un premier essai en vol au moment où le patron du Pentagone, Robert Gates, visitait la Chine. Il y a une semaine, le président républicain de la commission de la défense de la Chambre des représentants, Buck McKeon, a affirmé que les Chinois ont construit le J-20 grâce à des technologies russes. Si le futur chasseur chinois a su tirer le meilleur des armes de Washington et de Moscou, son développement sera intéressant à suivre.

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lundi 17 janvier 2011

DÉBAT - Le missile chinois change la donne en Asie - M. Duchâtel et A. Sheldon-du-Plaix

Le Figaro, no. 20669 - Le Figaro, samedi, 15 janvier 2011, p. 18

Chercheurs respectivement à l'Asia Centre et au service historique de la Défense, les auteurs analysent la signification du récent effort de militarisation de l'empire du Milieu.

La visite cette semaine du secrétaire à la Défense des États-Unis, Robert Gates, en Chine restaure des relations militaires sino-américaines rompues par Pékin il y a un an pour protester contre les ventes d'armes de Washington à Taïwan. La réception de celui-ci à l'état-major des forces stratégiques chinoises - la seconde artillerie - est un geste fort pour améliorer la confiance de ce dialogue, mais sans doute insuffisant pour apaiser les inquiétudes américaines à l'égard des ambitions régionales de Pékin.

Car, dans le même temps, la Chine, réputée cachottière sur ses réalisations militaires, laisse filtrer l'information sur ses nouveaux matériels : photographies des essais en vol du chasseur furtif J-20 qu'aucun observateur étranger ne pensait à ce stade de développement; achèvement d'un ex-porte-avions soviétique ignoré obstinément par les États-Unis et qui devrait entrer en service en 2012; articles et déclarations concernant un missile balistique antinavires qui pourrait menacer le déploiement des porte-avions américains dans le Pacifique occidental, c'est-à-dire les capacités de projection des États-Unis pour défendre l'allié japonais ou le protégé taïwanais. En décembre dernier, l'amiral américain commandant le théâtre Pacifique a estimé que ces missiles ont atteint une « capacité opérationnelle initiale » et que le système pourrait être opérationnel en 2015.

L'emploi de missiles balistiques contre des porte-avions paraissait utopique pendant la guerre froide. Moscou explore cette voie dans les années 1970 avec le missile R27K lancé par sous-marin, et qui monte à plus d'une centaine de kilomètres, mais y renonce en raison de son imprécision. Aujourd'hui encore, alors que les pays recourent plutôt aux missiles de croisière qui rasent l'eau pour neutraliser les navires ennemis, le programme chinois apparaît toujours révolutionnaire.

En Chine, la réflexion sur l'emploi de missiles balistiques antinavires débute à la même époque qu'en URSS. Mais c'est la crise de mars 1996 dans le détroit de Formose qui pousse la République populaire à franchir le pas. Le président Bill Clinton ordonne le déploiement de deux groupes aéronavals pour soutenir les premières élections présidentielles au suffrage universel direct sur l'île, sur fond de tirs d'intimidation de missiles chinois. Face au scénario d'un glissement taïwanais vers l'indépendance soutenu par la puissance militaire américaine, la commission militaire centrale donne la priorité aux capacités asymétriques d'interdiction maritime, impulsant ce nouveau programme.

Jusqu'à la déclaration de l'amiral américain, la mise au point par la Chine d'un missile balistique de théâtre capable de frapper deux terrains de football se déplaçant à plus de 70 km/heure à une distance de 2 500 kilomètres paraît incroyable. Elle exige l'intégration des moyens de guidage pour ajuster la trajectoire du missile en phase de descente et permettre à ses senseurs de retrouver le porte-avions. Il pourrait larguer des sous-munitions conventionnelles, non pour couler le porte-avions, mais pour paralyser son pont d'envol.

La transparence de ce programme semble alors relever du stratagème et de la dissuasion du faible au fort. Encore virtuel, le missile modifie déjà de manière subtile les règles du jeu stratégique, sur un terrain d'abord psychologique. En l'absence de confrontation, c'est la détermination de Washington à assumer le risque de déployer un groupe aéronaval en cas de crise régionale qui est visée, à l'heure où l'Asie maritime renoue avec les tensions militaires.

Car les implications de ce programme dépassent la question de Taïwan pour toucher toute l'Asie orientale. Il appuie la stratégie de sanctuarisation des mers comprises entre le littoral chinois et la première chaîne d'îles qui relie le Japon, Taïwan, les Philippines à l'Indonésie, tous partenaires des États-Unis. Tous les conflits territoriaux de la Chine s'y concentrent : les îles Diaoyu/Senkaku et les champs de gaz Chunxiao disputés avec le Japon; les îles Spratly revendiquées et occupées en partie par le Vietnam, la Malaisie, les Philippines. En impressionnant par ses prouesses techniques tout en réaffirmant la priorité au développement pacifique, Pékin neutralise les velléités de ses voisins.

Mathieu Duchâtel et Alexandre Sheldon-du-Plaix

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